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L’idéal transmis

60e congrès des psychanalystes de langue française, Montréal, 1er- 4 juin 2000, organisé par la Société Psychanalytique de Montréal et la Société Psychanalytique de Paris.

Dans son dernier ouvrage, Fenêtres, J. B. Pontalis écrit qu’il ne fréquente plus les congrès de psychanalystes au motif que ce serait “au mieux, une réunion de spécialistes [...] au pire, une foire où chacun vante ses produits [voire] une instance collective de refoulement”.

Ce congrès était une réunion de “crocodiles sympathiques” (G. Pragier dixit). C’est à G. Diatkine que nous devons l’introduction des crocodiles dans une mare, émergés d’un dessin d’un enfant, au surmoi incertain au moment de sa première consultation. Non seulement Pontalis s’est privé d’une rencontre chaleureuse avec les Québecois, qui nous ont accueillis avec générosité, voire avec art le soir de la réception, mais il s’est aussi privé d’une représentation sur la transmission de l’idéal, jouée par plus de 400 acteurs, où l’intrication pulsionnelle s’observait in vivo : plus de 400 crocodiles de tous âges, de tous sexes et de quelques nationalités dans un seul marigot et, aux dernières nouvelles, aucun n’est mort !

J.-L. Donnet l’avait prédit en début de congrès : “ils ne mourraient pas tous.” C’est probablement que le surmoi culturel a fonctionné et que le désir de faire vivre la psychanalyse reste puissant, peut-être parce que “nous aimons la psychanalyse comme une emmerdeuse, comme une petite peste” (J.-L. Donnet encore).

Ce n’est pas un hasard si la question de la transmission de l’idéal, en temps de crise de la psychanalyse, est l’occasion d’incompréhensions, de malentendus, d’humeurs mélancoliques ou de chicanes, comme disent nos amis québecois. Transmission ou pas transmission, idéal du moi ou moi idéal ou surmoi ou surmoi culturel, psychanalyse ou psychothérapie : il était aisé de ne pas tomber d’accord et pour une fois, ce n’était pas la faute des autres, particulièrement des patients ! D’ailleurs, le congrès a commencé par une allocution au ton inhabituel, eu égard à la qualité de l’orateur ; en effet, S. Ménard, ministre de la Sécurité civile a raconté avec humour et émotion son expérience d’ex-patient, comment son analyse avait certes enrichi son psychanalyste mais combien elle l’avait aussi enrichi lui-même !

Même après-coup, le rapport de J. Mauger et L. Monette (SPM), “Pure culture...”, reste un objet étrange, énigmatique. Après tout, depuis Oedipe, ce sont les énigmes qui nous intéressent, en particulier celles relatives à la filiation, à la transmission. Les auteurs ont voulu dénoncer nos postures et nos impostures, nos compulsions qui viseraient à préserver un idéal pur, une analyse pure qui s’opposerait à une analyse impure à visée thérapeutique (distinction lacanienne) ; cela aboutirait à constituer des réserves de “psy”, à exclure l’autre impur. Pour les auteurs, il en résulte une idéalisation et un repli narcissique à vocation mélancolique et les auteurs n’imaginent pas d’autre issue ; les deux discutants (J.-L. Donnet, A. Green) ont noté que les auteurs n’avaient même pas envisagé la voie de la sublimation.

Peut-être que ce rapport est énigmatique parce que les auteurs ont souhaité s’écarter des chemins balisés, éviter le modèle des maîtres et une possible soumission, ont refusé d’“être comme”, c’est-à-dire d’être comme l’autre ; mais ce refus peut activer un fantasme d’auto-engendrement (que les auteurs dénonçaient eux-mêmes), qui préserve en apparence la pureté de penser mais risque de rendre fou ; J.-L. Donnet a bien montré que leur désir de démonstration d’une purification en avait barré l’investigation et que leur dénonciation du purisme s’était faite dans une pure radicalité, autrement dit la fin était paradoxalement devenue le moyen. Donnet a montré que certes il y avait un temps d’idéalisation dans l’analyse mais qu’il n’aboutissait pas immanquablement à une vocation mélancolique, comme le suggèrent les rapporteurs. Trois facteurs permettent d’éviter cet écueil : la dynamique du transfert qui permet la symbolisation, l’appropriation voire l’introjection de la méthode par l’analysant et la visée thérapeutique, qui introduit nécessairement des impuretés.

Dans sa discussion, A. Green a plutôt discuté l’idée de pureté : ainsi, il a rappelé que l’appareil psychique implique l’impureté, l’absence d’homogénéité ; en outre, il a montré qu’on ne peut pas rapprocher la notion de pureté émanant du moi-plaisir purifié (exclusion de l’objet) de celle de la “pure culture” de la pulsion de mort qui vise la désintrication pulsionnelle (exclusion des pulsions libidinales). Après avoir raillé la distinction lacanienne entre analyse pure didactique et analyse impure thérapeutique, il a dépeint comment l’analyse des états-limites mettait à l’épreuve cette notion de pureté et que les voies nouvelles de la psychanalyse viennent et viendraient des travaux sur ces organisations psychiques.

Pour défendre ses hypothèses sur le “surmoi culturel” qui permet d’articuler l’individuel et le collectif, G. Diatkine (SPP) a d’abord proposé une figuration : l’enfant dans les bras de sa mère, souriant à son image dans le miroir mais aussi à sa mère le regardant ; l’enfant voit aussi que sa mère voit en lui Sa Majesté le Bébé, c’est-à-dire l’enfant qu’elle a reçu de Sa Majesté, à savoir le procréateur de l’enfant mais aussi toutes les personnes dont elle aurait aimé recevoir un enfant.

C’est à cette figure idéale que l’enfant s’identifie d’une façon primaire. Le père est donc la figure de l’autre de l’autre. Par la suite, toutes les figures idéales auxquelles le sujet s’identifiera constitueront son idéal du moi et le prototype de l’humanité abstraite. L’ensemble de ces identifications secondaires constituent le surmoi culturel. G. Diatkine s’est employé à préciser le statut métapsychologique (économique et topique) du surmoi culturel, la distinction entre surmoi archaïque, surmoi post-oedipien et surmoi culturel puis a montré comment peut se transmettre l’idéal (avec l’aide de Kévin, l’enfant aux crocodiles) ; il a remarquablement bien montré que le surmoi culturel est d’abord un ensemble de mots et de gestes (la “puériculture”) qui expriment le contenu manifeste et latent du message de castration ; selon lui, ce qui est transmis directement, ce sont les mécanismes de défense des parents et leurs identifications secondaires ; en revanche, les événements historiques de leur vie personnelle ne laissent pas de traces.

La discussion a porté sur la nécessité et l’intérêt de distinguer ou non le surmoi individuel du surmoi culturel (A. Lussier, D. Scarfone), sur la dimension sociale du surmoi individuel et sur la possibilité de la spécifier. P. Denis a proposé successivement trois substituts à G. Diatkine (qui les a récusés) : un surmoi fraternel, mais P. Denis a reconnu lui-même qu’il était trop envahi par les pulsions pour faire un surmoi convenable, un idéal culturel où l’idéal est un objet à investir et non une instance et, enfin, l’expérience culturelle comme aire transitionnelle entre le monde interne et le monde externe

Les secrétaires scientifiques, G. Bayle et G. Pragier, avaient favorisé les interventions libres en séance plénière, ce qui a donné plus de dynamisme aux échanges ; en outre, six ateliers, en particulier sur l’infantile, le féminin, la psychosomatique et la difficile question de la recherche en psychanalyse, permettaient d’approfondir la problématique de la pureté ou de l’impureté d’une pratique. J. Chasseguet-Smirgel nous a aussi opportunément rappelé la nécessité de faire place à l’analité, ce que D. Scarfone avait déjà noté, en rappelant le rêve de l’auto-dissection de Freud : l’analyse suppose de s’intéresser au bas, au sale ; quant à J. L. Donnet, il a même évoqué le purin : autant de rappels en forme de garde-fous à une quête de pureté. D. Ribas a permis aussi de compléter ou de contredire les principales propositions des rapporteurs en conviant des auteurs de communications prépubliées à présenter leur argument et en présentant lui-même la thématique des autres.

Il a été beaucoup question de mélancolie, de désillusion, de nécessité de faire le deuil, mais les échanges de ce congrès étaient animés voire très animés, fort peu moroses : il y avait comme un souffle de rébellion contre “l’action mélancolisante" (A. Lussier) du premier rapport. L’apparent désordre théorique, la contradiction entre les idées peuvent être déstabilisants mais aussi promesses d’un renouveau. L’entropie est toujours un temps nécessaire à l’élaboration et au changement.

Le premier congrès du XXIe siècle aura lieu à Paris ; César et Sarah Botella ainsi que Laurence Kahn y présenteront des rapports sur la figurabilité.

Martine Lussier

 

 

 

 

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