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19-20 mai 1995. Marseille.
Le VIe colloque de psychiatrie de Marseille organisé par Sébastien Giudicelli et Jean-Michel Azorin les 19 et 20 mai 1995 sur les Paranoïas était construit sur un modèle désormais éprouvé : interroger un terme, ici celui de paranoïa dans sa polysémie et les pratiques de soins.
Entité autonome, forme particulière de psychose schizophrénique voire affective développement de certaines personnalités pathologiques? Une approche historique (G. Lanteri-Laura), phénoménologique (A. Tatossian), nosographique (J-F. Allilaire) débouchait sur une question pratique, celle de la prise en charge : individuelle (M. Patris), institutionnelle (J. Pellet et E. Perrier) médico-légale (R. Pouget et T. Bottäi). Les discussions cliniques qui suivaient chaque exposé montraient à quel point il est nécessaire de disposer, au-delà des cercles restreints et spécialisés et en deçà des congrès internationaux, de moments de confrontation collégiale. Mais il est impossible de rendre compte plus avant de ce colloque quand on sait quArthur Tatossian, connu pour ses travaux de phénoménologie y prenait la parole pour la dernière fois en public : il est en effet décédé le samedi 10 juin laissant inachevées de nombreuses réflexions. On trouvera, dans le résumé de son intervention à ce colloque, une illustration de sa conception de la phénoménologie psychiatrique, seul fondement au sens phénoménologique du terme, pour lui, de la psychiatrie : Si la phénoménologie na aucune qualité pour traiter de la nosologie de la paranoïa comme type de personnalité pathologique ou comme variété de délire, elle peut aider le clinicien à éclaircir certains des problèmes quelle pose. En premier lieu, le fossé creusé par lapproche séméiologique entre linterprétation et lhallucination na quune importance relative pour le phénoménologue qui ny voit que des formes de la donation de sens. Si la séméiologie tend à opposer ce qui est, psychologiquement, activité interprétative et ce qui est passivité hallucinatoire, la phénoménologie ne peut constater ici et là que des degrés dun affaiblissement similaire de lego transcendantal.
En second lieu, lessentiel du délire paranoïaque nest pas lapparition erronée, possible chez tout homme mais sa persistance, sa fixation (Berner) qui, seule, en fait un délire. Quelle quen soit la pathogénie clinique, elle renvoie phénoménologiquement à un trouble de la temporalité qui, seul, permet la thématisation cest-à-dire limmobilisation délirante du mouvement biographique.
Enfin, dans lalternative entre une pathogénie constitutionnelle, chère aux auteurs français (et italiens) classiques et une pathogénie réactionnelle développée par les auteurs germanophones (Kretschmer et avant lui Bleuler), la phénoménologie ne peut quopter pour le second terme. La paranoïa (comme prédisposition) existe certes avant la paranoïa (comme délire). Mais ce nest pas sous la forme dun caractère ou dune personnalité et bien plutôt sous celle dune organisation transcendantale dont la spécificité ne porte pas sur tel ou tel trait psychologique mais sur la vulnérabilité à un certain type dévénements ou de situations.
Au moment où se renforcent les liens entre les psychiatres dimplication phénoménologique allemands et français, peu après le colloque franco-allemandPsychiatrie phénoménologique et prise en charge des schizophrènes (28-29 avril 1995 à Marseille) où il avait confronté ses points de vue avec les Pr Blankenburg (Marburg), Kraus (Heidelberg) et Wulff (Hanovre), sa mort est une perte immense. Mais sans doute neut-il pas aimé que ceci fut dit, lui qui appréciait tant la quasi-confidentialité de cette phénoménologie psychiatrique quil servait si bien... et si discrètement.
Michel Dugnat, psychiatre à la clinique de Psychiatrie, CHU La Timone,
Marseille.
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