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Le groupe dans l'institution. Ve Congrès de psychothérapie de groupe d'enfants

9-10-11 Juin 1995, Auxerre.

Pour la plupart d'entre nous, cliniciens, la psychothérapie se réfère spontanément à l'individu et à ses avatars psychopathologiques. De fait, nos formations, nos pratiques de psychologue, de psychiatre et de psychanalyste sont fortement empreintes d'une idéologie où l’individualisme régne souvent en maître.

Freud avait pourtant tenté de relativiser ce statut de l'individu, seule réalité épistémologique, au profit du groupe social. En 1921, dans Psychologie collective et analyse du moi, il écrivait : "Dans la vie psychique de l'individu pris isolément, l'autre intervient très régulièrement en tant que modèle, objet, soutien et adversaire, et de ce fait la psychologie individuelle est aussi d'emblée et simultanément une psychologie sociale, en ce sens élargi, mais parfaitement justifié".

À la suite de cet élan fondateur, indissociable de l'essor de l'anthropologie et de la sociologie, des psychosociologues, des systémiciens, des psychanalystes ont exploré les pistes thérapeutiques groupales. Parmi ces derniers, les français s'organiseront après guerre autour de l'adaptation du psychodrame inventé par J.L. Moreno et de l'émergence des thérapies de famille.

Dans la lignée de ces pionniers, des thérapeutes perpétuent aujourd'hui la spécificité d'une clinique fondée sur l'alliage de la psychanalyse et du cadre groupal. Une féconde pluralité d'instituts de formation et de recherche animent un vivier hexagonal d'une grande créativité autour d'inspirateurs d’envergure tels D. Anzieu, R. Kaës. Cette dynamique a permis d’accorder aujourd’hui dans nos institutions une place méritée au psychodrame et à la thérapie familialle. A contrario, on peut s’étonner de la relative rareté des groupes psychothérapiques.

Un bon nombre de cliniciens qui oeuvrent pour limiter cette carence se sont réunis pour la cinquième fois à Auxerre les 9,10 et 11 juin derniers. Depuis les journées inaugurales (1) de 1988 organisées par P. Privat et ses collaborateurs du CIRPPA (2), les "groupanalystes" aiment à se rencontrer en ces terres bourguignonnes. Certes, le propos est essentiellement centré sur les psychothérapies de groupes d'enfants, mais, à chaque fois, la diversité des communications et la richesse des débats ouvrent sur le champ plus vaste des applications groupales de la psychanalyse. Éviter le piège d'une exportation et d'un plaquage simpliste des concepts du cadre analytique aux situations groupales est le dénominateur commun des congrès successifs. Cette constante recherche d'une identité clinique et théorique propre donne à ces journées une aura rare et précieuse.

L’excellente cuvée 1995 se révèla en grande harmonie avec les thèmes des cessions précédentes. Après la rencontre du groupe avec les notions de transfert, de relation d'objet puis de cadre psychanalytique (3), il se confrontait cette année à l'institution.

J'anime un groupe de parents dans un Camsp et le titre du présent colloque avait éveillé en moi une myriade de représentations contrastées : j'y retrouvais pêle-mêle la satisfaction de la gratification institutionnelle à mon égard pour cette initiative et le piquant de l'ambivalence dont les membres de l'institution font parfois preuve à ce sujet. Que peut-il bien se passer là, s'interrogent par leurs actes manqués, leurs lapsus, leurs silences, les autochtones de l'institution face aux étrangers à demeure du groupe? J'avais bien noté la récurrence de ces messages implicites, mais je n'avais jamais poussé très loin ma cogitation sur ce sujet.

Aussi, la communication de J.B. Chapelier, fin connaisseur des échanges entre le groupe thérapeutique et l'institution, fut très éclairante. Je bénéficierai désormais de sa description du groupe thérapeutique perçu comme "un ventre maternel dangereux, sans limite", laissant croire à "un fonctionnement sur un mode uniquement libidinal" et "mettant en danger l'institution car il la renvoie à ses contradictions". L'institution, réceptacle du lien symbiotique primitif (J. Bleger), protège de la folie, du chaos dans un rituel de régulation donnant sens dans un système symbolique donné (C. Levy-Strauss). La confrontation de l'institution avec le groupe thérapeutique amplifie la paradoxalité du lien qu'elle tisse entre pulsions de vie et de mort (R. Kaës).

Les nombreuses interventions et ateliers de ces trois journées avaient chacune la vocation de pénétrer les singularités et les analogies des contacts entre divers contextes institutionnels et différents cadres psychothérapiques groupaux. R. Mises (à l'origine de l'envoi de son ancien interne, P. Privat, au CMPP d'Auxerre, il y a quelques années...) nous livra ses réflexions sur sa longue pratique de la cure institutionnelle, conjuguée comme un "groupe élargi", un réseau, dépassant le seul lieu de soin. La continuité du maillage établi entre intervenants cherchera à réparer la discontinuité de l'enfant "limite".

S. Urwand nous invita à une analyse opportune : celle de la rêverie de l'institution. Avec ses cauchemars, on percevra combien la nature de la pathologie des soignés sculpte le fonctionnement psychique groupal des soignants. Plus positivement, l'institution, symbolisera, à travers la poétique de sa rêverie, une partie des fantasmes inconscients groupaux.

Ph. Jeammet co-anime depuis de très nombreuses années un groupe de parents d'enfants anorexiques à la Cité Universitaire. Quarante à soixante-dix participants se rassemblent toutes les trois semaines, pendant deux heures. Ph. Jeammet commentera avec une grande dextérité la potentialité thérapeutique de ce cadre en le comparant avec son expérience de l'échec d'un groupe de parents de psychotiques. La majorité des parents d'anorexiques s'écoutent, se respectent et un lien groupal émerge. Toutefois, ponctuellement, la frange psychotique d'une anorexique hospitalisée sera perçue en miroir à travers l'empiétement inhabituel de sa mère lors de ces réunions. A partir d'identifications aux soignants, les parents deviennent thérapeutes entre eux : la potentialité cathartique du groupe repose plus sur ce levier que sur les propositions des animateurs qui pratiquent une "retenue interprétative" au profit de l'accueil d'une pensée groupale "pansement".

Nos collègues genevois, T. Bimpage et V. Bizzozero, ont témoignés avec talent et humour d'une expérience d'une très grande originalité. A la demande d'institutions scolaires et avec l'accord des parents, ils interviennent dans des classes problématiques où les enseignants sont en grande difficulté. Entre sept et vingt cinq interventions permettent de construire l'histoire de la classe ou d'en analyser les rêves à partir d'échanges, de construction de scénario et de jeu de rôle. Ces deux thérapeutes considèrent que la figuration de fantasmatisations groupales est structurante et permet de "réorganiser le chaos inaugural" en donnant un visage à la classe. Ils défendent le caractère bénéfique du clivage entre institution scolaire et institution soignante. Espérons vivement que cette expérience suisse donnera lieu à des tentatives françaises dans la mesure où l'éducation nationale soutiendrai un tel projet.

Vivement 1997, pour retrouver, sur les bords de l'Yonne, les "groupanalystes" et la sandre en meurette.

Sylvain Missonnier


[1] Sous la direction de P. Privat, Les psychothérapies de groupes d'enfants, Editions Clancier-Guenaud, 1989

[2] Cirpa (Centre d'information et de recherche en psychologie et psychanalyse appliquées) 15 Av. du Général-Rollet, 89000 Auxerre, tél. 86 48 23 08

[3] Sous la direction de P. Privat et F. Sacco, Groupes d'enfants et cadre psychanalytique, Erès, 1995

 

 

 

 

 

 

 

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