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De l’inceste à l’incestuel

Les 4, 5, 6 octobre s'est tenu à Paris le congrès de thérapie familiale psychanalytique, "De l'inceste à l'incestuel" organisé par le Collège de Psychanalyse Familiale et Groupale, dont le Président et co-fondateur, Paul-Claude Racamier est décédé depuis peu. C'est lui qui avait proposé le titre de ce congrès et tracé le chemin des recherches. Les communications qui ont eu lieu en sont le résultat. De l'antoedipe qui apparaît dans l'oeuvre de P-C.Racamier dès 1975 à son dernier ouvrage sur l'incestuel (voir Carnet Psy n°20), ce sont ses concepts dynamiques qui ont été développés par les différents intervenants.

Gérard Bayle a atténué l'ombre de la perte de P-C.R qui pesait sur nos journées par la lecture de causeries récentes avec lui pour la préparation d'un livre à paraître bientôt (Collection Psychanalystes d'aujourd'hui, Puf). Ainsi, il nous a rappelé que l'incestuel, "inceste moral", était pour P-C.R. enfant de la pulsion de mort et qu'un très fine ligne de crête séparait le normal du pathologique. Un promeneur doué d'un bon équilibre pourrait marcher un pied au soleil de l'oedipe et l'autre à l'ombre de l'incestuel antoedipien. De même qu'il était attaché à l'articulation permanente entre l'identitaire et le communautaire, entre l'individuel et le culturel.

Ce thème a été développé par l’ethnologue Bernard Juillerat, qui nous a dont la lecture commentée des mythes des Yafars de Papousie Nouvelle Guinée fut très interessante. Il a proposé le déchiffrage de leur contenu latent grâce aux exégèses (versions secrètes) qui lui ont été confiées par des initiés. Ces mythes traitent des origines et de l'interdit de l'inceste et en dissimulant le sens par la métaphore et le déplacement.

Comme dans les mythes orientaux, à l'inverse du mythe d'Oedipe l'interdit porte exclusivement sur l'inceste, et le parricide n'y est même pas mentionné. Le sujet dans les mythes Yafar envie soit l'abondante fécondité que renferme le ventre maternel, métaphorisé en grotte dissimulée par le père et où vivent tous les animaux que chassent les Yafars, soit le désir sexuel et c'est la femme du frère aîné qui est convoitée par le cadet. Ici c'est le déplacement qui est à l'oeuvre. Ces mythes sont pour B. Juillerat une métaphorisation du lien mère/fils et leur pensée aboutit à la socialisation. La grande originalité tient au châtiment paternel qui aboutit au renvoi du fils incestueux dans le corps maternel "cosmique", "la pulsion est renvoyée à son origine", le châtiment étant le renvoi du sujet hors de la culture. Les rites quant à eux continueraient les mythes pour reformer le corps social contre les dangers de la régression.

Gérard Bayle nous a ensuite passionné par sa description des "incessants clivages incestuels", résultats de processus qui ne peuvent exister sans déni et sans idéalisation. Il nous a parlé de leur transmission : un clivage fonctionnel chez les parents provoque un clivage structurel chez l'enfant entraînant la perte du statut de sujet, de la subjectivation et de la symbolisation. De même la toxicité des deuils non faits, des secrets, consiste avant tout en la transmission de la non-transmission qui confine à des processus de perversion narcissique.

Quant à Claude Pigott, il nous a parlé de ce qui a animé tant de débats passionnés, et peut-être continue à le faire : la séduction est-elle une vérité réelle ou un conflit intrapsychique? Il nous a proposé une autre lecture de la pulsion de mort, à la fois survie et transgression de l'interdit de l'inceste, Freud écrivant en 1924 "l'inquiétante étrangeté" et "au-delà du principe de plaisir". La pulsion de répétition y apparaît comme la pulsion la plus extrême, "cette pulsion extrême, serait-ce l'inceste?".

Voici des communications qui nous ont laissé bien rêveurs. Comment cet incestuel se symboliserait-il? Comment se produirait l'avènement de la triangulation oedipienne? Bernard Defontaine nous a proposé le corps comme opérateur premier de symbolisation, un corps qui pourrait traduire l'inceste régressif en oedipien progrédient. Une autre issue de la problématique incestuelle nous a été suggérée par Jean Guillaumin, celle de la sublimation qui a permis à Freud d'écrire "l'inquiétante étrangeté" et la "science des rêves". La qualité des communications de ce congrès me semble valider l'hypothèse de J. Guillaumin.

Des cas cliniques poignants qui nous ont été ensuite rapportés par André Carel, Bernard Defontaine, Maurice Berger, Isabelle Maillard, Dominique Amy. Madeleine et Henri Vermorel qui nous ont parlé du quatuor incestuel entourant la célèbre Dora nous ont illustré les ravages psychiques de cet incestuel non tempéré, de cet antoedipe furieux comme aimait les nommer P-C.R., de ces clivages fonctionnels transmis. Ils nous ont fait intensément réfléchir sur les difficultés techniques qui se posent à nous praticiens qui nous trouvons face à ces patients/familles dont l'adage serait : vivre ensemble nous tue, nous séparer est mortel.

Ce congrès dense et riche nous a permis d'approcher de plus près "l'incestuel". Sa conceptualisation et sa clinique continuent à stimuler notre recherche. Lors de notre colloque de mars, "Hommage à P-C.R" nous espérons approfondir notre compréhension de cette clinique violente et mystérieuse.

Henryk Rybak

 

 

 

 

 

 

 

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