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L'ethnopsychiatrie et la thérapie familiale

7e colloque du CEFA, Identité et Appartenance, Paris, 7 décembre 1996.

Quel colloque joyeux et brillant! Nous avons eu un mélange d'interventions sérieuses et passionnantes et de véritables "shows" pendant lesquels nous étions suspendus à la parole de l'intervenant ! R. Neuberger a fait une communication dont il a le secret, dans laquelle se déploya son esprit de synthèse lumineux, sur le sujet "l'ethnothérapie" Il a donné un raccourci des difficultés que peuvent rencontrer les familles : être à la fois un groupe qui a une identité, une appartenance, des mythes communs, et qui ne soit pas trop éloigné des normes de la société ambiante. Il faut préserver le rapport entre mythes et normes, et entre différence et conformisme. Le problème des familles de migrants peuvent poser un problème particulier dans la résolution de ce difficile équilibre, les normes extérieures ayant changé pour elles.

Les outils thérapeutiques peuvent être une "greffe mythique", c'est-à-dire l'introduction d'un élément qui peut les relier à leur propre histoire et donner un sens différent à leur syptôme. Neuberger a donné l'exemple d'adolescents suicidaires à répétition dans une famille juive dont les parents avaient échappé aux déportations et qui se vivaient comme "survivants". Il a suggéré à cette famille que peut-être les enfants avaient choisi ce moyen pour être aussi des survivants. Ce que R. Neuberger appelle "greffe mythique" pourrait s'appeler aussi bien, me semble-t-il, "interprétation".

Ensuite a commencé le grand "show" de Tobie Nathan et de Mony El Kaïm dont les sujets respectifs étaient "pourquoi l'ethnopsychiatrie?" et "pourquoi la thérapie familiale?" Ils ont donné à travers leurs interventions, et aussi à travers la discussion qui a suivi entre eux, un grande leçon de maîtrise de leur art (puisant à la fois dans le théorique et l'émotionnel), d'humour, de complicité et de drôlerie. Ils ont évoqué des cas, cherché leurs ressemblances et leurs différences, ils nous ont fait toucher du doigt la complexité inouïe des problèmes posés et deployé leur créativité pour y répondre tout en se moquant gentiment d'eux-mêmes. Je ne suis pas près d'oublier la conversation entre Mony et un Porto-Ricain :

M. — Que puis-je faire pour vous ?
P.-R. — C'est vous qui savez ce que vous pouvez faire pour moi.
M. — Je ne peux pas le savoir si vous ne me le dites pas.
P.-R. — Comment pouvez vous me soigner si vous ne savez pas ce que j'ai ?

Et le Porto-Ricain est parti!

Mony s'est renseigné sur l'appartenance culturelle de cet homme qui était Pentecôtiste et avait l'habitude de rencontrer des médiums dans son Eglise qui disaient aux gens ce qu'ils avaient.
Je n'oublierai pas non plus la façon dont, d'après Tobie, les Béninois se sont débarrassés de la statue de Lénine après s'être débarrassés de leur gouvernement marxiste-léniniste : ils l'ont mise dans un grand bateau en lui disant "tu es un méchant homme, retourne chez tes parents" et ils ont envoyé le bateau à Moscou! Tobie nous a fait rentrer dans le monde des "invisibles non-humains" et Mony dans le déchirement de la condition humaine. Ils cherchent tous les deux à mettre leur levier, à un moment précis, à un endroit très limité sous le rocher des difficultés de leurs patients pour le faire basculer et ils cherchent à leur faire trouver une manière nouvelle de voir les choses. Je ne peux relater tous les exemples d'une si grande richesse qui, à travers le côté amusant du récit, nous faisaient pénétrer dans des zones de grandes profondeurs. Pour finir, ils nous ont joué un véritable simulation de thérapie, Mony faisant le thérapeute et Tobie la patiente, à partir d'une histoire de sorcellerie vampirique, pendant laquelle chacun essayait de pousser l'autre au bout de ses possibilités créatrices, c'était vraiment un sommet!

Philippe Caillé dans une intervention sérieuse et même austère sur le sujet :"du TaiChiChuan et de l'art de la thérapie familiale systémique", nous a initiés à la technique du Tai-Chi, avec force détails comme peut le faire un véritable connaisseur, pour la comparer à la technique de thérapie familiale.

Ensuite Marika Moisseeff, dans son exposé "culture et altérité : l'exemple australien", nous a brossé un tableau dantesque de la situation des aborigènes en Australie. Après avoir rappelé l'historique de leur colonisation, elle a montré que le pire avait été d'enlever les enfants à leurs parents en interdisant tout droit de visite, particulièrement les enfants métis, de façon à empêcher tout influence nocive de parents noirs sur des enfants qui avaient un peu de sang blanc... Ces mesures n'ont pas seulement provoqué des désespoirs sans nom dans les familles mais aussi interrompu la transmission de la culture aborigène. Les dégâts psychologiques, sociologiques et économiques sont immenses et même si actuellement de gros effots sont faits pour lutter contre le véritable apartheid qui règne encore en Australie, le drame de la hierarchisation des cultures est encore très présent, avec même une internalisation de cette hierarchie : sous-culture indigène et super culture occidentale, dans l'esprit de tous. Les travailleurs qui veulent y remédier sont eux-mêmes de culture occidentale, ce qui complique encore plus... Marika a montré ce danger de hiérarchisation des cultures avec toute famille migrante qui vient consulter lorsqu'elle n'est pas de culture occidentale.

Je n'ai malheureusement pu assister à l'intervention de Marie-Rose Moro sur « langue maternelle et thérapie » ni à celle de Didier Trystram sur"prise en charge familiale et éléments interculturels aux Antilles". Je les connais assez pour savoir que ces interventions ont dû encore enrichir ce colloque profondément original à la fois par la forme et par le fond.

Hélène Brunschwig

 

 

 

 

 

 

 

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