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À propos des souffrances psychologiques et de la résistance morale de la population de Sarajevo.

Les 21 et 22 novembre 1994, s'est tenu à l'Hôpital Kosevo de Sarajevo et à l'Académie des Sciences de Bosnie-Herzégovine, un colloque scientifique franco-bosniaque sur les traumatismes psychiques de la guerre. Il s'inscrivait dans le cadre de la préparation du colloque de la MIRE "Les traumatismes dans le psychisme et la culture", organisé en février 1995 par la MIRE et le CEDEP.

Y participaient, du côté français, des psychiatres et intervenants travaillant dans différents CHS (Étampes, Sainte-Anne, Ville Evrard), au centre Minkowska et à l'Hôpital Marmottan, ainsi qu'à Gaza ou encore dans l'École de la Paix. Le blocage de cette délégation française pendant près de deux semaines leur a permis de connaître plus directement les conditions matérielles et morales dans cette ville étranglée par un siège -peut-être le plus long de l'histoire- de mille jours.

Du côté bosniaque, la centaine de chercheurs et praticiens qui, sous la direction du Professeur Loga participent à la recherche pluridisciplinaire continue sur "les effets psychosociaux de la guerre" ont pu, pour la première fois dans une réunion internationale, exposer leur travail. Quelques données importantes pour le présent et pour l'avenir s'en dégagent déjà.

Près de la moitié des hommes qui viennent aujourd'hui en consultation psychiatrique sont en "état de stress" et ce chiffre très élevé ne concerne pourtant pas immédiatement les soldats. Par contre, on voit diminuer les consultations pour des états psychiatriques graves (psychoses), ce qui indique probablement moins une diminution réelle de leur nombre, qu'un moindre recours de la population concernée par de tels troubles à un système de soins psychiatriques qui ne dispose pratiquement plus de médicaments neuroleptiques et antidépresseurs et qui ne peut offrir qu'une centaine de lits d'hospitalisation. On imagine alors la difficulté des familles pour prendre en charge “leurs” patients, dans des conditions morales et matérielles extrêmement difficiles du siège. Autre constatation : les tentatives de suicides ont été divisées par 3 chez les hommes et par 6 chez les femmes, par rapport à la période de guerre, ce que les chercheurs interprètent par la vigueur d’un "voeu de survie" dans la population. On peut rapprocher cette donnée, par exemple, de la rapidité de la réaction à l'amélioration de la situation au printemps dernier, telle qu'on a pu l'observer dans le service de gynécologie-obstétrique : pour la première fois depuis longtemps, le nombre des demandes d'avortement est passé en dessous de celui des accouchements. Cette notion de "voeu de survie" doit cependant être ré-interrogée dans les deux sens. D'abord parce qu'une diminution des tentatives de suicide "psychiatriques" ne signifie pas nécessairement une diminution des actes de désespoir réels. C'est ce que nous pouvions penser en voyant le corps étendu sur la chaussée d'une femme qui s'était défenestrée d'un immeuble faisant face à la ligne de front ou encore en voyant une vieille femme passer, indifférente, au milieu d'une fusillade. ensuite parce que la notion de "survie" n'est plus de l'ordre d'un voeu, dès lors qu'elle implique chaque matin de ce troisième hiver, de se lever dans une maison où la température est celle de l'extérieur, où il faut casser la glace stockée dans des sceaux pour la faire fondre avec des moyens de fortune pour sa toilette ou le café afin d'aller dangereusement accomplir un travail non rémunéré (les salaires sont un vieux souvenir à Sarajevo). Que les fonctions vitales essentielles de la ville soient malgré tout assurées relève sans aucun doute d'un héroïsme du quotidien.

L'étude portant sur la morbidité psychiatrique des enfants vus en consultation a montré une flambée de demandes concernant des troubles graves du développement psychique. Cela donne une idée des conséquences durables de la guerre sur la population.

Enfin, une série d'études porte sur la situation socio-sanitaire des réfugiés. Suivant les estimations, on considère que la population venue des campagnes, des autres villes de Bosnie ou encore des alentours menacés de Sarajevo représente 25 à 35% de la population actuelle d'une ville qui s'est par ailleurs vidée d'une part importante de ses habitants d'origine. Une situation assez semblable se retrouve dans autres villes de l'ex-Yougoslavie (c'est la cas par exemple à Belgrade, où lors d'une rencontre récente, des sociologues avaient montré comment cet afflux de l'esprit du village dans la ville pouvait être manipulé par le nationalisme). Cette population qui a tout perdu, qui a souvent traversé de terribles épreuves et qui est souvent formée de familles incomplètes (les pères sont souvent morts, déportés ou à l'armée) est d'autant plus fragilisée sur le plan psychologique qu'elle est moins instruite, en plus mauvais état de santé physique et dans une grande précarité économique.

Ce tableau est évidemment sombre, mais les chercheurs de l'équipe du Professeur Loga avancent le terme "d'adaptation" pour rendre compte de la diminution, avec le temps, de certaines expressions pathologiques. On peut à ce propos se demander quel est le ressort de cette impressionnante résistance morale de la population. Peut-être une des réponses se trouve-t-elle dans les dizaines de milliers de signatures (140.000 dit-on) réunies par l'Association "Sarajevo" au bas d'un texte d'une grande dignité proclamant la volonté de maintenir envers et contre tout l'esprit de cette ville où quatre religions ont coexisté pendant plusieurs siècles.

Bernard Doray

9-11 février 1995, Paris, Les traumatismes dans le psychisme et la culture. Institut International de l'Administration Publique, Amphithéâtre Parodi, 2 avenue de l'Observatoire, 75006 Paris. Contact : Inscriptions (non payantes) à la MIRE, 1 Place de Fontenoy, 75007 Paris. Tél. 40 56 56 93, fax 40 56 56 89.

 

 

 

 

 

 

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