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Filiations psychiques

Lausanne et Montreux, 25-27 septembre 1997.

Le lac Léman, siège habituel d’un joyeux ballet coloré de voiliers et de planches à voiles est plutôt désert en cette fin de septembre. Ce n’est pas le fameux festival de jazz, ni celui de musique classique et pourtant il y a foule ce 25 septembre dans le magnifique auditorium Stravinsky du palais des congrès de Montreux.

Qu’est-ce qui fait donc courir ces 800 visiteurs venus du monde entier ? Une question toujours pertinente, celle des filiations psychiques. Qu’est-ce qui se transmet entre les générations, comment? Questions difficiles, défi que veulent relever les organisateurs de ce symposium - SUPEA et la WAIMH-France - en réunissant les grands noms de la psychanalyse, de l’anthropologie, de la théorie de l’attachement ou du modèle systémique.

D’emblée, l’auditoire est saisi par la communication émouvante d’Olivier Halfon traitant des conséquences du génocide nazi sur la filiation. A partir d’entretiens cliniques auprès d’enfants et d’adolescents juifs, il met en évidence une différence très nette entre les enfants de survivants conçus après le retour des camps et ceux de disparus nés avant la déportation. L’impact psychique est plus grave chez les premiers. Ces enfants sont destinés à remplacer dans l’imaginaire de leurs parents un proche disparu. Ils sont tenus de maintenir la lignée familiale et de perpétuer un peuple voué à l’anéantissement. Leur fonctionnement mental est dominé par un surinvestissement, des relations fusionnelles mortifères et des identifications pathologiques.

Pour ces enfants, la question des origines se double d’une curiosité sur le passé concentrationnaire des parents dont la survie alimente la fantasmatique autour d’une fécondation anticipée : les parents n’auraient-ils pas survécu pour procréer? L’enfant se sent investi d’une toute puissance magique associée à la scène originaire entre deux cadavres ; il est également pris dans des phénomènes de victimisation. Celle-ci permet de se substituer aux bourreaux pour annuler leur pouvoir. Il semble que ce soit à travers la judaïté qui a été la cause des persécutions que les enfants pourront gérer les pulsions destructrices qui envahissent leurs fantasmes. La transmission traumatique est freinée pour assurer celle de la mémoire jusque là captive. Chez les enfants de disparus il n’y a pas de victimisation : ils ont été réellement victimes. Dans son travail de deuil l’enfant doit lutter contre l’image dévalorisante du disparu qui s’est laissé arrêter.

Les identifications à celui-ci sont moins massives. Elles peuvent apparaître lorsqu’il atteint l’âge supposé du disparu au moment de sa mort et se traduisent parfois par de graves symptômes psychosomatiques. Chez ces enfants la transmission de la déportation est fondamentale.

Dans les deux cas, c’est la question de l’héritage et de la transmission du traumatisme qui est soulevée. Le long délai des témoignages montre bien les difficultés d’élaboration du noyau traumatique induit par ces situations extrêmes impossibles à penser et à panser. Olivier Halfon fait référence au vampirisme, processus interminable dans lequel il y a flottement entre les morts et les vivants, déni de la mort et de la mortalité, dénégation du contenu représentatif refoulé, rejet de la représentation et de l’affect, clivage du moi .

Serge Lebovici, Président d’honneur, lui-même enfant de disparu ainsi que sa femme, rappelle en se référant à Primo Lévi et à Jorge Semprun que les annales individuelles sont les annales de l’histoire.

Jean Cournut, à partir d’extraits de cures, montre comment “la démarche psychanalytique peut interrompre la transmission et libérer le sujet qui inconsciemment y était aliéné.” Pour lui la transmission intergénérationnelle est une dimension de l’humain.

Daniel Stern avec son approche très affective présente un nouveau concept clé : la connaissance relationnelle implicite comme maillon central de la transmission intergénérationnelle entre la mère et l’enfant. Selon lui, l’enfant va analyser les écarts et les variations temporelles à partir desquels il construit ses propres représentations fantasmatiques qui peuvent être plus ou moins décalées en regard des fantasmes de sa mère. Il n’y a pas transmission directe des fantasmes mais influence ; seuls les patterns de comportement et les patterns affectifs qui appartiennent à la mise en acte du fantasme peuvent être transmis.

Bernard Golse réalise la délicate synthèse de ces contributions et aborde la métapsychologie de la présence et de l’absence, mettant en garde contre une dichotomie trop réductionniste entre les détenteurs d’une théorie de la présence (théorie de l’attachement) et ceux d’une métapsychologie de l’absence (les psychanalystes). Dans cette perspective, il relie la notion d’écart introduite par D. Stern et s’interroge sur le fait de prendre en compte dans la transmission transgénérationnelle celle de l’identique ou du différent pour reprendre la distinction entre transmission et influence.

L’après- midi s’ouvre sur les travaux d’Alain de Mijolla. Reprenant le fil de la filiation, il parle naturellement de Rimbaud et de “son capitaine de père” auquel il s’était identifié, ce qui le conduit à rappeler sa notion de fantasmes d’identification inconscients. F. Palacio Espasa insiste dans sa synthèse sur l’importance de ce concept dans la clinique des interactions parents-bébé.

Pour Serge Tisseron, grand tintinologue et spécialiste des secrets de famille, “Rien ne se transmet, tout se transforme” est la formule clé de son propos sur les processus de symbolisation entre les générations. Lorsqu’un parent crée une inclusion psychique autour d’un événement important, il transmet certaines formes de symbolisation à son enfant à travers des manifestations gestuelles, mimiques et comportementales, qu’il appelle “suintements du Secret” . Ceux-ci mettent l’enfant dans une situation de “feintise” où il ne reconnaît plus son parent.

Après avoir cité Rousseau selon qui “Notre premier précepteur est notre mère”, Bertrand Cramer montre à travers le cas de Graziella, mère d’une petite Sofia de 9mois (cas clinique relaté dans son dernier ouvrage Secrets de femmes) comment se communiquent les systèmes idéologiques entre parents et enfant. Il évoque une transmission matérielle basée sur la communication préverbale, comportementale...; les gestes du bébé prennent valeur de langage, ils se sémiotisent. Selon lui, la transmission intergénérationnelle ne fonctionne que s’il y a coincidence entre le projet parental et une construction corrolaire chez l’enfant favorisant l’emboîtement de ces deux champs de force.

J.Holmes, grand spécialiste de la théorie de l’attachement, expose comment la façon dont nous parlons de nous-mêmes, de nos sentiments se transmet d’une génération à l’autre et peut être transmuée grâce à la psychothérapie.

J.Guyotat aborde la question des filiations à travers son expérience de psychiatre d’adultes en essayant de repérer des marqueurs corporels , événementiels et de configuration familiale dans les familles de psychotiques.

Répondant aux questions de M.Bader et O. Chouchena sur les modèles des filiations, Serge Lebovici décrit les consultations thérapeutiques comme des situations uniques car on peut y donner son corps et son coeur. Il définit l’énaction comme un passage à l’acte limité à son propre corps : “je n’agis pas, je prononce des paroles que je crois décisives car elles sont dites par une personne qui est touchée”. B. Golse, qui connait la passion de S.Lebovici pour Malher, lui rend hommage en jouant avec le premier violon de l’orchestre de Gutry, une transcription pour piano et violon de l’adagietto de la 5ème symphonie.

Michel Soulé quant à lui fait référence aux mythes en évoquant la pièce de Sophocle, Oedipe Roi, représentée quinze ans après l’abolition du droit d’infanticide à Athènes et la mise en place de l’adoption, véritable” filiation instituée” selon les termes de J.Guyotat. Tobie Nathan nous entraîne au Bénin chez les Yorubas et nous apprend que les jeunes enfants qui ne parlent pas sont considérés en fait comme dialoguant avec leurs ancêtres. Il s’est d’ailleurs inspiré de cette théorie pour soigner des enfants d’allure autistique pour lesquels seule l’intervention formulée dans la langue et selon la logique ancestrale parvient à leur délier la langue.

Pour F. Ansermet invité à faire la synthèse, tout n’est pas transmission. L’enfant survient dans un monde qui le précède. Mais si toute une série de mythes, d’histoires sont déjà là à sa naissance et opèrent sur lui pour participer à sa création en tant que sujet, c’est aussi au sujet à devenir l’acteur et l’auteur de sa propre vie . Selon lui, on peut considérer la naissance sous deux angles différents : celui du déterminisme- le sujet est déjà là- ou celui du sujet comme réponse -le sujet n’est pas encore là- et là on retrouve l’enjeu de la liberté tel qu’il a été évoqué à plusieurs reprises tout au long du symposium.

Pour conclure, F. Ansermet nous invite à nous rendre dans une société chinoise vivant à 2760 m d’altitude et dans laquelle il n’y a ni père ni mari (ceux-ci ne font que des visites furtives). Beau sujet d’étude pour la fonction du père et la filiation !

Marie-José Soubieux

 

 

 

 

 

 

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