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Musique et affect

Xes Journées Scientifiques de Musicothérapie organisées par l’Institut de Psychologie, le Centre de Formation Continue de Paris V et l’Association Française de Musicothérapie. 20-21 novembre 1998, Paris.

Le thème des relations entre musique et affects, riche d’implications cliniques et artistiques, a fait l’objet de confrontations denses et rigoureuses à partir de trois points de vue : les théorisations de l’affect dans le champ psychanalytique et la théorie psychosomatique, les observations et pratiques cliniques auprès de populations et dans des contextes variés, l’analyse musicologique.

André Green, à partir de son ouvrage Le discours vivant, s’est attaché à restituer l’histoire longue et complexe de la problématique de l’affect dans la théorie psychanalytique, chez Freud et ses successeurs. Freud tout au long de son œuvre s’est efforcé de rendre compte de la double nature de l’affect; prenant sa source dans l’énergie pulsionnelle enracinée dans la vie organique, il sera compris comme "quantité d’excitation", énergie libre tendant à la décharge; par sa position intermédiaire entre soma et psyché, corps et discours, il deviendra le représentant de la pulsion, tendra à prendre place dans le système des représentations qualitatives.

A. Green souligne la nécessaire hétérogénéité des matériaux psychiques, affectifs et corporels sur lesquels s’exerce la mise en chaîne du discours, particulièrement dans le processus analytique. Ce caractère polyphonique du discours de l’analysant a fait porter la réflexion, lors du débat, sur des caractéristiques essentielles de l’affect musical :

  • l’émotion musicale peut-elle être conçue comme rencontre imaginaire avec le corps de la mère ?
  • la structure musicale peut-elle rendre perceptible l’existence d’une simultanéité de "motions affectives" différentes à l’intérieur du sujet ?
  • l’importance particulière, dans la pratique musicothérapique, de l’après-coup de la décharge affective; la nécessité d’une élaboration verbalisée des sens de l’expérience vécue.

Reprenant les grandes lignes d’une théorie générale exposée dans Le rêve et l’affect, Sami Ali a opéré une convergence entre théorie psychanalytique, apports des neurosciences, clinique psychosomatique, et réflexion anthropologique (rêves et affects ayant des sens et des fonctions différentes selon les systèmes linguistiques et culturels où ils s’enracinent). Soulignant la manière dont la langue maternelle engendre et forme l’expérience affective, il a mis en évidence deux fonctions de l’expérience musicale :

  • l’émotion musicale ne vient pas se surajouter comme habillage, coloration, à une vie affective déjà présente; elle est plutôt à concevoir comme structure créatrice, permettant le déploiement de l’affect éprouvé; elle se rapproche, dans la variété des rythmes ressentis, de la rythmicité profonde de la vie psychique ;
  • musique et affect se reproduisent selon un processus de circularité : l’affect engendre l’expression musicale, qui suscite à nouveau la réaction affective.

Sur le thème de la transmission intersubjective des affects, André Brouselle a proposé une réflexion à la fois anthropologique, esthétique et psychanalytique. Le besoin de représentation concrète d’une substance intermédiaire entre ces êtres, véhicule de la communication de leurs émotions, s’est exprimé de façon récurrente et dans des formes culturelles variées : cosmologie de la vibration sonore comme matière première de l’univers, fluide magnétique de Mesmer, ondes persécutrices des délirants, substances primaires de Balint. Dans cette optique, le vibrato instrumental et vocal prend une signification éminente d’expression et transmission des affects. L’affect musical peut-il faciliter une psychothérapie d’inspiration analytique ? (Pr Escande). La clinique montre dans des pathologies de type dépressif, une possibilité de re-familiariser le sujet avec ses affects, de ré-évoquer des signifiants importants de la vie antérieure, d’opérer une forme de réchauffement libidinal, de réparation narcissique. La médiation musicale peut par ailleurs atténuer l’angoisse de certains sujets en réaction au silence vécu en musicothérapie; cependant ces affects bénéfiques semblent moins évidents dans des états limites, marqués par une prédominance d’affects primaires, une proximité de la vie pulsionnelle.

Le champ des psychoses et de l’autisme se prête-t-il d’une part à l’observation de relation entre objets sonores, musicaux et affects, d’autre part à une utilisation thérapeutique d’affects musicaux ? Kouider Nasra, à partir de l’observation du choix du chantonnement comme objet autistique chez des adolescents, de corrélations entre modulations sonores et états de plaisir /déplaisir, forme l’hypothèse que l’objet chantonnement peut avoir une double fonction de protection contre des environnements perçus comme menaçants et contre une vie pulsionnelle interne chaotique. Enfin, plusieurs vignettes cliniques (Escoubes-Fruchard-Julian-Marton) tendent à montrer que si la mobilisation d’affects musicaux peut être bénéfique à des patients à structure psychotique, elle requiert du thérapeute :

  • une perception fine des points d’éveil et des modes de développement différents des affects ;
  • la nécessité d’articuler prise en charge individuelle et groupale ;
  • une attention particulière à la manière dont l’affect musical réactive l’appartenance du sujet à un groupe familial et à une culture d’origine, parfois sur un mode fragmentaire et chaotique.

Les contributions de musicologues de l’université de Strasbourg ont permis de re-situer les préoccupations thérapeutiques dans un contexte de réflexion esthétique générale : les affects musicaux créent un univers de communication entre compositeurs interprètes et auditeurs; existe-t-il des formes universelles du langage musical en correspondance univoque avec une typologie des sentiments humains ?

Deux choses venaient particulièrement illustrer cette problématique; l’une sur Baudelaire trouvant dans son émotion à l’écoute de Wagner une confirmation à sa conception d’un système universel de correspondances sensorielles et affectives (Professeur Viret), l’autre sur la conception Wagnérienne du drame musical, animée par la conviction de retrouver dans le langage verbal l’expression phonétique originaire des passions humaines (Poirot).

Enfin, un groupe de musiciens Baloutchi, originaires d’Iran et du Pakistan, présentés par le Professeur Jean During, ethnomusicologue, a mis les participants au contact direct d’une musique traditionnelle de transe et de guérison. Les textes des communications seront publiés dans les prochains numéros de la Revue Française de Musicothérapie (Centre Hospitalier G. Mazurel, 85026 La Roche sur Yon).

Jean-Pierre Aubret

 

 

 

 

 

 

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