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Journées d’études Dolto

Association Archives et documentation Françoise Dolto, Paris, 14-17 janvier 1999.

Dans son discours d’inauguration des journées d’études sur sa mère, Catherine Dolto-Tolitch se réfère à son père. C’est avec émotion que j’entends cet hommage, car si chacun porte en soi une représentation de Françoise Dolto, elle est pour moi en premier lieu la femme de Boris.

Boris Dolto était notre médecin de famille. Nous l’avions connu par ma grand-mère paternelle. Elle lui vouait une vive adoration, et, pour le remercier de ses bons soins elle lui concoctait souvent des mets juifs traditionnels, dont Boris, émigré russe, se délectait, et plus particulièrement la carpe farcie, “le gefilte fish”. Toute gamine, ignorant encore totalement qui elle était, j’ai vu plusieurs fois le dimanche matin après le shabbath, Françoise Dolto venir chercher chez ma grand-mère les plats que cette dernière avait préparés avec amour. “Tu sais, elle est très célèbre, et elle adore mon fish”, me disait-elle fièrement ! C’est ainsi, par ma grand-mère paternelle et par Boris que j’ai rencontré la “mamie de la psychanalyse” et je peux dire même aujourd’hui la psychanalyse, les Dolto étant pour moi en quelque sorte mes “Ur-psychanalystes”. La carpe farcie, recette subtile au goût sucré salé, est l’extrémité proustienne pour moi de toute une chaîne de signifiants.. Chaîne, cordon, fil, lien, maternel, enveloppant, chaleureux, soignant, sensuel ! Premières rencontres avec Françoise Dolto, très “doltoiennes”, si j’ose dire car placées sur le mode gustatif, gourmand, très liées au corps, au sensoriel !

Si j’évoque cet épisode de mon histoire, c’est qu’il me paraît mettre en valeur un aspect tout à fait essentiel et innovateur dans les recherches de Françoise Dolto, et d’où découlent beaucoup d’autres thèmes : une place particulière donnée au corps, approche à laquelle Boris a beaucoup contribué. Esprit ouvert, moderne, passionné, Boris Dolto partage avec enthousiasme l’aventure psychanalytique de sa femme, tout comme celle-ci se passionne pour les découvertes de son mari. Neurologue de formation, fondateur et directeur de l’Ecole Française d’Orthopédie et de Massage, il est un révolutionnaire et un précurseur, il fait énormément évoluer la kinésithérapie. Il soigne d’ailleurs beaucoup de sportifs, et notamment des danseurs. Ses études portent tout particulièrement sur la respiration, le postural, ces muscles cybernétiques qui nous font tenir debout et procèdent de l’hominisation. Pour lui, le diaphragme est le muscle central, véritable chef d’orchestre de notre corps. Union de la respiration et du mouvement, du soma et de la psyché ! Grâce à Boris et Françoise Dolto, j’ai pu m’approprier, mettre des mots sur une certaine idée du corps que j’avais toujours recherchée jusque là, qui est depuis lors toujours en moi : un corps pas seulement fait d’organes, voué à une “médecine vétérinaire” (comme elle le disait si souvent), mais un corps vivant, parlant, habité par un sujet !

Du corps, il en a été beaucoup question et notamment la journée consacrée à ce concept original qu’est l’Image Inconsciente du Corps. Plusieurs exposés en séances plénières, dont ceux de Gérard Guillerault et de J.D. Nasio ont tenté de définir, d’éclairer ce concept, d’en montrer tout le tranchant clinique. Un film rassemblant un certain nombre de séquences sélectionnées dans l’interview réalisé par Jean-Pierre Winter fut aussi projeté. L’après-midi, plusieurs ateliers se consacrèrent à illustrer théoriquement, cliniquement l’importance de cette notion dans l’œuvre de Dolto: le féminin, la psychanalyse d’enfants, et la psychose. Pour ma part j’ai choisi le féminin, appréciant tout particulièrement, l’exposé de Muriel Djéribi-Valentin sur les articulations de l’I. I. C et de la sexualité féminine. Pour Françoise Dolto, nous a-t-elle montré, la sexualité féminine est un thème majeur, qu’elle ne cesse de déployer tout au long de son œuvre; dans ce domaine aussi elle se révèle tout à fait originale, innovatrice, apportant sa touche très personnelle à des concepts tels que le masochisme, ou l’envie de pénis chez la femme…

Nicole Belmont est intervenue ensuite, nous parlant d’une manière passionnante des contes de transmission orale, et plus particulièrement celui de la fille aux mains coupées. Elle nous a montré comme l’écriture de Dolto a peut-être quelque chose à voir avec le langage du conte et qu’on pourrait tout à fait en faire une lecture croisée.

Denis Vasse devait participer à ces journées. Absent pour raison de santé, il n’en fut pas moins intensément présent dans le film tourné lors de ses séminaires et dont quelques moments privilégiés nous furent projetés. Son exposé s’intitulait Image inconsciente du corps sexué de l’homme, le visage , la lumière et le nom. Son visage, la force, la vivacité de son regard, son extraordinaire gestuelle crevaient l’écran !

D’autres facettes de cette riche personnalité kaléidoscopique furent encore explorées au cours de ce colloque. F. Dolto se voulait psychanalyste et citoyenne. Tous les domaines concernant l’enfant et sa famille, dans la cité , dans la société, la passionnaient. Elle se sentait très concernée et prenait volontiers position dans des sujets tels que la justice, l’école, la santé……Ce qui lui tenait aussi beaucoup à cœur, c’était la prévention; dans le droit fil de sa théorie et de sa clinique psychanalytiques, F. Dolto a créé un espace de socialisation et de prévention précoces : la maison verte. Toute une journée fut dédiée à ce travail de prévention et fut l’occasion de croiser les sources conceptuelles et historiques de la maison verte avec les expériences vivantes et actuelles qui s’en réclament en France, comme à l’étranger.

Françoise Dolto n’a pas voulu faire école et ne considérait pas les analystes en formation avec elle comme des élèves. Mais la transmission était fondamentale pour elle. Pour cette raison à Trousseau pendant 30 ans et rue Cujas les deux dernières années de sa vie , sa consultation était publique, ouverte à un groupe de psychanalystes, “véritable chœur antique” disait-elle, et qui l’aidait beaucoup dans ses élaborations. Caroline Eliacheff, Jean-François Valentin, et Lucie Charial, dans une petite cantate à trois voix ont apporté leur témoignage sur l’extraordinaire laboratoire clinique que furent les consultations de Françoise Dolto, dont elle souhaitait vivement d’ailleurs que la pratique ne fût pas abandonnée après sa mort.

“Sans la foi, je ne pourrais pas faire ce métier”, disait Françoise Dolto. La dernière de ces journées d’études fut consacrée à la spiritualité. Se succédèrent plusieurs intervenants, Willy Barral, Didier Dumas, J.P Winter, Jacques Sédat, Alain Didier-Weill, chacun abordant la foi sous différentes facettes, mais tous s’accordant pour recentrer le thème de la foi sur le transfert. Si Jésus pour Françoise Dolto est le premier Psychanalyste, c’est parce qu’il est le maître du désir que tout humain porte en soi, qu’il est celui qui fait advenir le sujet à son désir. Tous s’accordent aussi pour bien différencier chez elle le religieux plutôt institutionnalisé, du spirituel qui est au cœur du sujet. Gérard Guillerault fera d’ailleurs finement remarqué que le discours sur la spiritualité de Françoise Dolto n’est pas un discours obstruant le manque “Le sujet, pour Dolto, dit-il, n’est pas un sujet de complétude, il maintient de bout en bout l’ouverture du désir”.

Pour ma part, je me suis souvent représentée le Christ de Françoise Dolto avec la Vierge en maesta et non en pieta et là aussi, l’influence de Boris Dolto me semble fondamentale. Elle évoque d’ailleurs dans L’Autoportrait d’une psychanalyste (éd. du Seuil) sa rencontre grâce à son mariage, avec la liturgie orthodoxe qui fut pour elle “une révolution comparable à celle provoquée par la psychanalyse : la découverte d’une autre manière de penser, d’être en relation avec l’autre, de le comprendre”. L’on peut par exemple relever ces notions fondamentales dans le culte orthodoxe et qui lui sont si chères : l’homme et la femme sont à égalité dans leur valeur de sujet tant devant Dieu que devant la loi , l’enfant est le lieu de l’esprit sain, et la généalogie est très importante, un enfant est toujours nommé fils et fille de...

Beaucoup d’intervenants lors de ce forum ! Beaucoup d’autres ont manqué et auraient pu parler tant immense est l’aura de cette dame de génie ! Quand Catherine Dolto-Tolitch reprit la parole pour clore, je l’ai sentie très seule. C’est ce qu’a relevé Ginette Raimbault dans son discours final. Nous sommes tous un peu orphelins. Si ce colloque a pu selon elle être un rituel de deuil dix ans après la disparition de Françoise Dolto, elle nous met en garde contre une certaine mélancolie qui pourrait enliser l’œuvre de Dolto, et au lieu de “fertiliser tout cet humus, ce sol humain”, le gâcher dans des querelles d’héritage ou des utilisations toutes pleines de conformisme, de psittacisme. Approfondir, créer, innover, transmettre, hors de toute inféodation, cette magnifique parole, pour qu’elle reste vivante, c’est le plus grand hommage, que l’on puisse selon elle rendre (et je ne peux qu’acquiescer) à Françoise Dolto. La foule de participants venus du monde entier et le grand intérêt médiatique peuvent témoigner du grand succès que furent ces journées d’études, et surtout de la viabilité, de la vitalité de cette parole !

Doris Cohen

 

 

 

 

 

 

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