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Véronique Lemaitre, À propos de la classification 0.3. L'approche psychanalytique du tout-petit et de sa famille est-elle compatible avec le style d'évaluation diagnostique qu'elle impose ?

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Du point de vue épidémiologique, il paraît évident qu'un outil permettant des échanges cohérents entre les divers travaux internationaux serait infiniment souhaitable : si nous pouvions nous mettre d'accord sur le diagnostic, nous pourrions comparer fréquence des affections, opportunité et efficacité des programmes thérapeutiques mis en uvre. Nous pourrions ainsi affiner la séquence logique diagnostic, pronostic, traitement, légitimer peut-être le coût de nos interventions et intervenir efficacement comme experts pour orienter les choix de santé publique. Mais, à prendre contact avec la complexité de cette classification, deux types d'obstacles me semblent se présenter : l'un concerne les conditions nécessaires à une pratique psychanalytique et ce particulièrement au cours du premier âge, l'autre interroge fondamentalement les rapports que doivent entretenir entre elles épidémiologie et clinique, question qui renvoie, me semble-t-il, à des choix idéologiques.

Le premier âge

L'intérêt des interventions précoces ne réside pas seulement dans la détection et le traitement des " troubles touchant de multiples domaines du développement " mais aussi dans la prévention de troubles graves survenant plus tard, soit dans la plus grande enfance soit à l'âge adulte : troubles somatiques, comportementaux, relationnels ou troubles de l'efficience, pour ne les nommer que de façon descriptive. Entre 0 et 3 ans l'évolution est avant tout insaisissable : comment être sûr des effets respectifs de nos interventions ou non-interventions, des transformations du milieu de vie et du rythme de développement spécifique au bébé ? Le temps de l'évaluation vient recouvrir le temps " naturel " : si une part des symptômes disparaît pendant ce temps, comment comprendre ce qui reste, pathologie " structurelle " ou résidu de nos incompétences ?

Le psychanalyste et les classifications

C'est là ma préoccupation principale : l'utilisation de cet outil ne risque-t-elle pas de détruire l'âme du processus thérapeutique actif dans nos actuelles consultations diagnostiques et thérapeutiques ? Nous savons à quel point les processus de parentalité sont fragiles dans les deux premières années. Toute intervention d'un professionnel réputé savant induit des phénomènes de transfert très puissants qui produisent toujours un effet sur la façon qu'ont les parents de se sentir et d'être parents. Par ailleurs nous militons pour une intervention aussi précoce que possible pour établir ou maintenir une qualité interactive compatible avec un développement somatopsychique satisfaisant du bébé. S. Lebovici nous a appris comment " l'empathie enactante " est susceptible de remobiliser la vie psychique des parents en réactivant leur liberté associative, ce qui assouplit leur aptitude à se laisser agir par leur bébé. Très fréquemment une intervention ponctuelle restaure la capacité de la famille à se débrouiller de façon autonome, et les parents découvrent à cette occasion l'intérêt qu'ils auraient à explorer leur fonctionnement inconscient.

Cette " empathie enactante " chez le consultant repose sur une solide formation psychanalytique qui ouvre à ce que, en tant que Jungienne, je nomme dialogue avec l'inconscient. Une des conditions pour qu'un tel dialogue puisse s'établir réside dans une vigilance particulière vis-à-vis des évidences et des certitudes. La reconnaissance de notre ignorance est le meilleur garant de la possibilité d'une rencontre authentique avec l'inconnu. Même si les paroles prononcées tournent autour de la vie quotidienne avec le bébé, l'attention du consultant est centrée sur ce

qu'il ressent lui-même au contact de cette famille, et les questions qu'il pose visent à mieux comprendre ce ressenti . L'âme du processus est donc la tension psychique du consultant identifié au bébé et à chacun de ses parents, s'essayant à une reconstruction de l'histoire, dont les parents pourront éventuellement se saisir pour l'incorporer à leur propre cheminement associatif. Dans une telle démarche, j'accueille des idées telles que " elle est très hystérique " ou " ce bébé est-il capable d'attention conjointe ? " ou " a-t-il un trouble de la régulation ? " comme une information sur le besoin que j'ai de me défendre contre une tension émotionnelle difficile à supporter par un effort de rationnalisation. Cette attention à mon contre-transfert est ma boussole pour opérer une reconstruction utilisable par les parents. C'est aussi le guide pour l'observation du bébé, qu'il soit dans les bras de ses parents, allongé par terre ou sur le divan s'il a moins de 3 mois. Une telle pratique de l'observation renvoie plus à la méthode selon E. Bick qu'à l'observation de type neuro-cognitif que semble appeler la classification 0.3. L'observation neurocognitive est actuellement pratiquée par quelques pédiatres et neuropédiatres ; elle cherche à dégager un descriptif objectif de l'efficience du bébé à partir duquel sont identifiés les domaines déficitaires qui peuvent alors être spécifiquement rééduqués. Certes la classification 0.3 prend en compte une théorie plus complexe où la régulation émotionnelle prend place entre histoire familiale et facteurs constitutionnels. Mais l'attention portée au cours des entretiens à l'objectif classificatoire ne risque-t-il pas d'empêcher tout à fait le processus tel que je l'ai décrit plus haut ? La mise en récit du vécu familial est-elle compatible avec le jargon psychologique ou psychanalytique élaboré pour décrire des théories développementales quelle que soit leur provenance théorique ?

Le deuxième type d'obstacle touche à la place que peut prendre l'épidémiologie entre la clinique proprement dite et les conditions concrètes de son exercice. L'évolution actuelle des conflits entre le corps médical, la Caisse d'Assurance Maladie et le Gouvernement montre bien la part d'idéalisme contenue dans l'exigence d'une articulation rationnelle entre travaux épidémiologiques, évaluation des besoins en Santé Publique et moyens concrets mis en uvre pour y répondre. Cette séquence logique peut facilement conduire le clinicien, si c'est lui qui est chargé du recueil des données épidémiologiques, à infléchir ses résultats en fonction des moyens dont il voudrait disposer. Dans un mouvement similaire, quel risque prenons-nous à précéder l'injonction administrative qui nous est faite de justifier les coûts de nos interventions par des évaluations des pathologies que nous soignons ? La question est-elle bien posée ? Les travaux réalisés dans le monde entier concordent sur un point : la qualité de l'environnement dans lequel s'opère le parentage est déterminante dans la survenue des pathologies précoces. Les travaux sur la dépression du post-partum le prouvent, de même que la place prépondérante du stress dans la classification 0.3, et les conséquences catastrophiques des tragédies humanitaires.

Faut-il mettre notre énergie à accorder la classification 0.3 à nos pratiques au risque de les détruire, en déployant des moyens extrêmement coûteux en temps et en personnel, dans des institutions déjà submergées par la demande, ou est-il plus judicieux de former le personnel de la petite enfance à cette forme d'attention qui tend à restaurer les liens ? Alors quel outil pour les recherches épidémiologiques ? Même s'il est essentiel de comprendre et de connaître les outils utilisés ailleurs, et particulièrement dans le monde anglo-saxon, il est au moins aussi important de reconnaître le soubassement idéologique qui sous-tend ces recherches, puisqu'il oriente les choix des objectifs et les moyens déployés pour y parvenir. Peut-être serait-il avantageux de préciser les places respectives du chercheur et du clinicien : même si dans notre discipline il est bienvenu de porter les deux casquettes, ne faudrait-il pas veiller à ne pas utiliser les deux sur le même terrain ?

Véronique Lemaitre, Grenoble, le 7 mai 1999.

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