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M. Boucebci, Le devoir de mémoire

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— Être médecin est difficile et délicat,
— Être psychiatre souvent angoissant,
— Être psychiatre dans un pays en développement et donner à croire que l'on sort des sentiers battus pose de nombreux problèmes...

Calligraphie Naskhi
XVIII° siècle

C'est ainsi que commence la Psychiatrie tourmentée, dernier ouvrage du professeur Boucebci au titre combien prémonitoire !

Il y aborde plusieurs de ses thèmes de prédilection. Thèmes qui constituent autant de chantiers pour l'intellectuel, l'universitaire, le militant, le psychiatre, ce spécialiste de l'autre moitié de la médecine et de la pathologie de la liberté comme il aimait à le dire, et pour le fils de cette Algérie qui le sacrifia sur l'autel de l'intégrisme et de l'intolérance.

C'était un mardi, c'était un 15 juin, il faisait beau et le ciel était d'un bleu dont seul le ciel de la Méditerranée a le secret. L'équipe préparait la visite hebdomadaire du professeur, au lit des patients. Moments de stress, attendus avec appréhension par tous mais, également moments de formation denses et riches. L'universitaire dont la rigueur ne connaissait aucune concession était aussi un pédagogue subtil et patient.Il avait toujours, dans ce parler qui lui était particulier, le mot juste pour rassurer le patient ou ses proches. Il avait toujours l'exemple parfait pour illustrer son propos dont la limpidité n'avait d'égale que sa simplicité et sa franchise.

C'était donc, un mardi et chacun s'affairait à régler un dernier détail dans un dossier ou une prise en charge en attendant la visite qui devait commencer peu avant dix heures et durer jusque tard dans l'après-midi.

Le téléphone sonne et le jeune collègue qui décroche reste pétrifié et sans voix. À l'autre bout du fil, nous entendîmes tous distinctement la secrétaire, la voix entrecoupée de sanglots, qui disait : "Ils l'ont fait, ils ont poignardé le professeur, ils nous l'ont tué..." Un silence de plomb s'est abattu sur le bureau et des secondes qui parurent êtres des heures et des siècles s'écoulèrent avant que personne ne réagisse.

Le premier moment de flottement passé, tout le monde se rue vers le secrétariat en espérant que l'agression est sans gravité mais, déjà, le doute et la certitude sont en chacun de nous. Nous l'avons perdu, notre professeur. Ils n'en sont pas à leur premier attentat et, personne n'en a jamais réchappé.

Arrivé aux urgences de l'hôpital le plus proche, entretenant un fol espoir, chacun tente d'apporter sa contribution. Donner son sang, chercher les donneurs compatibles, faire venir le meilleur chirurgien sur la place d'Alger, etc. À l'activité fébrile succéda l'attente.

Elle ne dura pas longtemps. Quand le chirurgien, le visage fermé et blême, sortit en enlevant ses gants, nul n'eut besoin de l'interroger... Accablement, rage impuissante, sentiment de gâchis et d'injustice..., un déferlement d'affects suspendit la parole et figea l'instant dans une indicible douleur.

Il est toujours difficile, cinq ans après, de repenser à cette journée. Le deuil en sera-t-il, un jour, définitivement élaboré ?

Il est vrai que des milliers d'assassinats et de massacres ont été perpétrés depuis mais, le premier ne reste-t-il pas le point de fixation et la plaie ouverte qui saigne à chaque annonce d'une nouvelle tuerie ?

De retour dans le service, des patients nous demandent si vraiment le professeur a été assassiné et pourquoi... Le service, le travail, l'avenir et la vie sont vides de sens ! Que de questions sans réponse et que de chantiers à l'abondon !

La voix du frondeur s'est tue et la psychiatrie algérienne est orpheline de l'un de ses pères fondateurs, de son enfant terrible qui exigeait d'elle autant qu'il lui donnait.

La vie de l'humaniste, suspendue à la pointe d'un poignard qui lui a tranché l'aorte un matin de printemps, et la souffrance de milliers de patients et de leurs familles qui l'ont connu depuis trente ans en est plus accablante et plus lourde à porter.

L'universitaire disparu, c'est un savoir et une expérience à nulle autre pareil qui sombrent et, des générations d'étudiants privées d'un professeur hors du commun. Le psychiatre mort, ce sont les handicapés mentaux, les enfants abondonnés, les filles-mères et les exclus qui redeviennent, un peu plus, les parias d'une société où, toute sa vie durant, il a essayé d'aménager la place qui est légitimement la leur.

Le démocrate assassiné, c'est le projet d'un pays libre et démocratique, l'aspiration au progrès de tout un peuple qui chancèle.

La nuit de la veillée mortuaire, avec un groupe d'anciens élèves et devant cet homme qui paraissait dormir, détendu comme on ne l'avait jamais vu dans la vie, nous évoquâmes, chacun, le parcours et les moments privilégiés vécus avec lui. Moments de formation et de stress mais aussi moments de détente et de rire.

De la place de la psychiatrie dans le champ de la médecine à celle du psychiatre dans la société, de la psychiatrie coloniale à la psychiatrie post indépendance, du développement psychoaffectif et du handicap mental aux problèmes de prévention, de la question de l'enfance abandonnée à celle des carences affectives, de la démographie et la multiparité à la psychopathologie de l'aîné et du "énième" dans les fratries nombreuses, de la psychopathologie du migrant et de l'enfant de migrant de retour au pays à la psychopathologie sociale dans ses rapports avec la psychopathologie individuelle et la culture, M. Boucebci a ouvert des chantiers, a suscité des débats, a interpellé ses contemporains et a oeuvré à soulager la souffrance.

Le lendemain, au cimetière, après la mise en terre, la foule, venue nombreuse, se disperse rapidement. Nous fûmes quelques uns, de son équipe, à nous attarder auprès de sa tombe. Nous avions des difficultés à partir, le laisser, l'abandonner définitivement. Un jeune handicapé mental, sans famille et qui devait manifestement vivre là, nous dit : "Ne vous inquiétez pas, vous pouvez partir, je veillerai sur lui..."

Taïeb Ferradji

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