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Adolescence algérienne. À propos d'une pseudo-spécificité

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Il est difficile, en raison de la violence que connaît l'Algérie aujourd'hui, de travailler et de produire tant les individus sont saisis d'une dépressivité inhibante qui s'aggrave avec le temps qui passe. Pourtant, travailler et produire est la seule démarche de réparation valable à opposer au chaos. Ceci est d'autant plus important lorsque l'on veut réfléchir à la question de l'adolescence dans un contexte de violence. Car travailler en Algérie sur l'adolescence, c'est aborder la question d'une frange de la population numériquement écrasante, particulièrement vulnérable au regard des conditions socio-culturelles dans lesquelles elle évolue et au regard justement de cette violence grave dont elle est l'une des victimes lorsqu'elle n'est pas, du fait même de cette vulnérabilité, l'acteur agissant.

Berat
de Murad III

En milieu algérien, l'adolescence existe comme dans toutes les cultures. Elle peut être de courte durée mais elle est marquée surtout par la place et l'importance de la puberté qui pose les mêmes questions que celles auxquelles peut être confronté n'importe quel adolescent lors de la survenue de la première pollution nocturne ou des premières règles. A ce propos, la référence à une spécificité globalisante reflète en réalité le déni de ce que suggère toute culture sur son fonctionnement universel.

L'adolescence était prise en charge par le groupe traditionnel notamment à travers les rites de passage et d'initiation dont B. Bettelheim soulignait le rôle intégratif et dont S. Freud (Totem et tabou) mais surtout G. Roheim ont montré le rôle structurant quant à la question de l'oedipe et à celle de l'interdit universel de l'inceste. En milieu traditionnel maghrébin, la puberté marque le début du Taklif (obligation religieuse). Un certain nombre d'interdits sont imposés à l'adolescent tels que l'exclusion du gynécée pour le garçon, le port du haïk et la hedjba pour la fille. Ces interdits constituent d'emblée les indicateurs de la voie à suivre dans les processus de formation de l'identité notamment sexuée de l'adolescent.

La question de l'adolescence dans notre pays est intimement liée aux données socio-culturelles et surtout aux transformations structurelles massives qui font de l'Algérie d'aujourd'hui un pays en transition à tous les égards. Ces transformations, plus ou moins diffuses, ont introduit :

  • la ré-élaboration de la structure familiale et des modèles relationnels qui s'y déploient,
  • le changement du statut du sujet en citoyen anonyme, en interaction individuelle, et non plus clanique et groupale avec la loi et l'état.

Une crise socio-politique aux manifestations bruyantes mais qui n'augure pas forcément d'un effondrement si l'on y prend garde. Elle semble plutôt dissiper l'ambiguïté entretenue depuis longtemps dans notre pays entre le religieux et le politique, entre la notion de société et celle de communauté de croyants (Umma). Cette crise éclaircit peut-être à notre sens l'ambiguïté de la relation du citoyen à la loi -fonction paternelle d'un état- de moins en moins porteur du message ancestral à la symbolique traditionnelle et clanique.

Une crise économique qui a induit une baisse générale du niveau de vie et qui constitue une aggravation de phénomènes déjà majeurs dans notre pays tels que le chômage, l'exode vers les villes (65 % de la population vit sur 4 % du territoire national), l'aggravation des phénomènes d'exclusion sociale et l'exil vers l'étranger d'une jeune population qualifiée. Exil parfois justifié par la situation sécuritaire mais qui, le plus souvent et pour un grand nombre, survient non plus sur le modèle de l'immigration classique de nécessité, (définie par un projet migratoire bien étudié depuis Z. De Al Meida et aux incidences psychopathologiques maintenant bien connues) mais plutôt comme un exil voulu, recherché dont la signification contestataire pour certains et dont l'implication quant à la rupture du lien et notamment du lien de filiation est une donnée essentielle.

Mais dans cette phase de transition que connaît l'Algérie, et à côté des reliquats du fonctionnement traditionnel, pointent les incidences d'une modernité plus ou moins assumée par le groupe. Aussi, se pose pleinement la question des normes et des modèles d'identification à proposer aux adolescents qui, à travers les modifications corporelles et affectives, doivent négocier les stratégies pour se construire une identité personnelle et sexuelle dans les multiples interactions au sein de la famille, de l'école, avec les voisins, les éducateurs et les adultes en général car les adolescents sont en interaction avec le discours parental qui lui s'ancre toujours dans le champ social.

Les rituels et les modèles traditionnels ne sont plus opérants dans la transition socio-culturelle qui, faut-il le rappeler, est en résonance avec la phase transitionnelle que constitue l'adolescence même. L'angoisse qui peut submerger l'adolescent situé dans cet "entre-deux" auquel fait référence D. Sibony n'est plus apaisée par aucun rituel qui répondait à ses besoins intimes dans la société traditionnelle. Les problèmes inhérents à cette notion prennent toute leur importance du fait de l'allongement de la durée de l'adolescence dans ce contexte de transition socio-culturelle. Au malaise de l'adolescent, futur adulte, correspond le malaise d'un groupe dont le quotidien s'exprime à travers l'anomie, la violence, et la dépressivité inhibante et générale (M. Boucebci).

La résistance au changement et le renforcement défensif de certaines valeurs, par une retraditionnalisation et une accentuation de la pratique religieuse, a favorisé en partie la dérive intégriste dont les adolescents ont été les premières victimes. Mais ce durcissement et cette survalorisation du traditionnel délesté de son contenu symbolique sont brisés par la recherche de statuts sociaux diversifiés souvent antinomiques. D'où l'importance d'un retour à des données telles qu'elles sont dans le réel et non telles qu'elles ont été fantasmées. C'est seulement alors que l'adolescent pourra s'intégrer au groupe dans une trame de développement, répétition de l'identique, dérivant de sa vie psychique infantile (S. Freud) dans un mouvement de transfert et de métabolisme de ce que D. Sibony appelle "la pulsion du lien". C'est alors seulement qu'une deuxième chance lui est offerte, même si parfois la première a pu être gâchée, préparant ainsi l'adolescent à une vie d'adulte et de citoyen épanoui.

Cette question des normes est fondamentale et épineuse. Le "qui suis-je" prend une dimension problématique dans une société en cours de mutation. Confronté au problème de l'identité, l'adolescent voit le mouvement d'identification reprendre après la phase de latence. Si les limites sont bien définies, le danger d'une aliénation identificatoire peut être évité.

Cette dimension identitaire prend bien sûr racine dans la perspective de la sexualité à laquelle l'adolescent est confronté et qu'il doit maîtriser dans un contexte socio-culturel qui la frappe de censure. Comme le montre cette observation, à notre sens caricaturale, du jeune Mourad, 13 ans que nous voyons à la consultation pour des troubles psychotiques qualifiés de graves par le médecin de famille qui nous l'adresse. Mourad est un adolescent obèse, petit pour son âge. Son regard exprime une anxiété massive. La mère, dont la verbalisation est envahissante, parle de sa propre angoisse face au désinvestissement, notamment au plan scolaire, de Mourad qui fait preuve de passivité depuis plusieurs mois.

Tout au long de cet entretien, Mourad reste en retrait. C'est à peine s'il s'anime lorsque sa mère sort du bureau pour nous laisser seuls avec lui. Il consent sans difficulté à faire le dessin du bonhomme. Bonhomme étrange que Mourad dote d'un cercle énorme entre les jambes à la place des organes génitaux. Son discours est banal, rien n'est verbalisé à propos du dessin dont l'étrangeté et la bizarrerie viennent appuyer l'impression clinique d'une psychose débutante exprimée. Pourtant, au moment de l'examen somatique,nous obtenons l'explication de cette bizarrerie. Mourad nous parle de son angoisse lorsqu'il a vu ses organes génitaux se transformer du fait d'une hydrocèle importante. Les troubles de Mourad, expression de son inquiétude, trouvent leur signification dans une anomalie qui touche la sphère génitale à un moment clé de son développement psycho-affectif : l'adolescence. Cette anomalie dont Mourad ne pouvait pas parler, même au médecin de famille, l'a placé dans une impasse quant à son identité sexuelle et à son statut de mâle, futur homme dans le groupe.

La réalité du corps génital permet un gain narcissique, le corps est exhibé, et l'idéalité de celui-ci est recherchée. Et à ce propos, comment s'étonner de voir dans les rues d'Alger de plus en plus d'adolescents dont le modèle vestimentaire, les coupes de cheveux et les attitudes ressemblent à ceux des vedettes aux corps parfaits des séries américaines lorsqu'ils ne prennent pas comme modèle les vedettes des séries égyptiennes.

L'adolescent algérien trouve encore de grosses difficultés à parler de sa propre sexualité, de son corps et des émois qui le traversent. Ce qui pose le problème de l'information sexuelle saine, déculpabilisée d'autant plus urgente à mettre en place qu'elle est occultée et qu'il est à craindre, pour beaucoup d'adolescents algériens, que les films pornographiques de la parabole ne soient le seul référent. Ce qui ne paraît pas gêner beaucoup de gens dès lors que la question de la sexualité de l'adolescent et de l'adolescente peut être éludée sous le fallacieux prétexte d'une morale religieuse, alors que l'Islam est sur cette question porteur d'un message très moderne et que les tabous liés à la sexualité au Maghreb sont plus le fait du pseudo-respect des traditions qui cache mal le malaise des adultes, y compris des professionnels de santé, des travailleurs sociaux, des personnes chargées du planning familial et des enseignants dans les lycées et collèges, d' adultes angoissés, peu préparés aux rôles nouveaux qui leur incombent vis-à-vis des adolescents.

Beaucoup de ceux-ci, faute d'une distance satisfaisante aux adultes, faute de normes et de limites, sont dans une situation de dévalorisation profonde (le terme de « hittisme » est déjà ancien) et expriment par des décompensations multiples à travers l'agir, l'agressivité et le passage à l'acte leur mal-être. L'absence d'une réponse cohérente des adultes les entraîne à rechercher une réassurance agressive dans un espace ou une culture en rupture radicale. C'est ainsi qu'historiquement, l'Algérie a "découvert" ses adolescents lors des événements tragiques d'octobre 1988.

La toxicomanie, notamment la polytoxicomanie, est importante et massive. Cette toxicomanie trouve sa signification, d'une part, dans les conduites de transgressions qui ont été longtemps encouragées et manipulées. D'autre part, elle trouve sa signification dans l'apparition d'une véritable contre-culture qui fait l'apologie de la consommation des drogues, du mythe du départ etc. chez les adolescents et les sujets jeunes. Cette contre-culture de la transgression et de la rupture nous semble exprimer l'échec d'une certaine idéalité. Elle trouve dans le dénigrement agressif et violent une esquisse de défense. La toxicomanie est souvent retrouvée comme cause déclenchante de processus psychopathologiques bruyants à répétition mais souvent sans lendemain.

C'est surtout le passage à l'acte violent dans un contexte de criminalité induite et organisée par des groupes armés fanatiques qui est le problème majeur actuellement. Il se trouve qu'un nombre important d'adolescents ont été subjugués par des potentats détenteurs d'une vérité mythique. Cette catégorie d'adolescents pose un problème majeur quant à son devenir. A côté, se trouvent des adolescents et surtout des adolescentes victimes de cette violence. Victimes en détresse absolue, détruites au plan psychologique, souvent collec-tivement violées ayant servi d'objet sexuel. Ceci est d'autant plus dramatique que les réponses thérapeutiques des professionnels et de la société face à ces adolescentes sont difficiles à apporter tant les illusions qui ont bercé ces adolescentes se sont fracassées contre les murs d'une réalité barbare et sans humanité. Mais aussi et surtout du fait plus prosaïque, que la formation et le travail autour d'expériences associant les adolescents sont rares dans notre pays.

Ainsi, l'adolescent, dans un pays en changement, se caractérise par l'absence ou la défaillance des repères et des normes permettant une identification satisfaisante où la question oedipienne et l'interdit de l'inceste sont résolus et où l'accession à une sexualité partagée, et à une intégration sociale, notamment par le travail, sont possibles. Mais si l'on tient compte du fait que les sociétés modernes considèrent les systèmes sociaux comme un ensemble d'enjeux changeants qui alimentent des rivalités entre les différents acteurs associés, quelles différences alors existe-t-il entre l'adolescent algérien et les autres adolescents du monde ? L'adolescence est une phase spécifique quelle que soit la culture ou le contexte dans lequel elle évolue. L'adolescent a une tâche à accomplir, celle d'élaborer un nouveau statut par son corps et son identité. Il s'agit d'un travail d'organisation et d'octroi du sens au regard des changements qui l'affectent (Ph. Jeammet).

Pour le praticien ou tout autre travailleur exerçant auprès des adolescents et des jeunes en général, on mesure l'importance et la difficulté à mener auprès de cette catégorie, réputée généralement en bonne santé, des actions dans une perspective de prévention. Ces actions doivent rester, le plus proche possible du contexte socio-culturel dans lequel ils évoluent sans perdre de vue la dimension universelle des problèmes qu'ils posent.

Salim Salmi, Achour Ait Mohand

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Bibliographie

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Jeammet Ph, Du familier à l'étranger : territoire et trajets de l'adolescent, Neuropsychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, 1983, 31, 8-9, 361-381.

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Roheim G, Psychanalyse et anthropologie.

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Selhab M.R, Difficultés pour la mise au point d'un système de surveillance des toxicomanies dans le contexte algérien, Relevé Épidémiologique Mensuel - REM - novembre, décembre 1993, Institut National de Santé Publique.

Zerdoumi N, Enfant d'hier, éducation de l'enfant en milieu traditionnel algérien, Paris, Ed. Maspéro, 1979.

 

 

 

 

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