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Luiz Eduardo Prado de Oliveira, Fantasmes sur Freud et sur la psychanalyse |
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Article suivant : Interventions de Duquenne-Marbaix et de Serge Lebovici Article précédent : P. Garnier et E. Roudinesco, Pétition J'ai signé la pétition proposée par Elisabeth Roudinesco en Mars 1996 au sujet de l'ajournement de l'exposition Freud à la Bibliothèque du Congrès, à Washington. A l'époque, je ne me faisais aucun souci. Si certains termes de cette pétition me semblaient exagérés, en ceci que je ne voyais aucune menace pour la psychanalyse se profiler à un horizon même lointain, elle portait aussi sur d'autres sujets qui me semblaient porter sur une exigence juste, quoique utopique, à savoir : l'ouverture complète des archives Freud à tout chercheur. Cette revendication est utopique, car la Bibliothèque du Congrès et ses curateurs sont soumis au droit commun. Freud et les siens devaient avoir des raisons pour souhaiter garder une forme de secret, dans un élan tout à fait romantique propre plutôt à la fin du siècle dernier qu'à la fin de notre siècle, quand la notion d'une transparence complète et permanente risque de jouer des mauvais tours, qui ne seront certainement pas pire que ceux apportés par le souci du secret. Le droit commun protège ce souhait de secret de la vie privée qui semble dépassé en beaucoup de domaines. L'exigence d'ouverture des archives est utopique et doit le rester. Elle correspond à un fantôme de liberté et ce fantôme n'est efficace que tant qu'il demeure ce qu'il est. Les archives Freud ne sont pas - et ne doivent en aucun cas être confondus -, avec d'autres archives soumis à la transparence. Ils ne portent par sur la vie politique et sur la vie de l'État. Aujourd'hui, relisant la page du journal Le Monde du 14 Juin 1996, consacrée à cette affaire, une certaine consternation me saisit. Une médiatisation à outrance de la psychanalyse risque de lui desservir plus que les attaques imaginées ou réelle des ennemis imaginés ou réels de la psychanalyse. Ce journal a une longue tradition de débat au sujet de la psychanalyse. Roland Jaccard, homme de large culture et profonde compréhension, auteur de nombreux ouvrages proprement psychanalytiques - et non seulement portant sur la psychanalyse - a animé ce débat pendant longtemps. Comme chacun de nous le sera, son heure venue, il a été remplacé par d'autres critiques, d'autres penseurs, obéissant à d'autres impératifs, d'autres orientations, d'autres styles. Comment s'étonner qu'ils puissent se confondre ou manquer de renseignements, alors que les psychanalystes les plus avertis oublient les évidences et les renseignements dont pourtant ils disposent. Exemple : André Green. « Depuis que je suis entré en psychiatrie, en 1953, j'ai toujours entendu annoncer la mort de la psychanalyse. (...) Mais, jusque-là, les critiques portaient sur la psychanalyse elle-même. Maintenant, elles visent Freud. » Cet éminent psychanalyste se souviendra sans doute que depuis le début de l'histoire de la psychanalyse les critiques ont toujours visé Freud personnellement. Exemples : Stekel, Adler, Rank, Jung. Il se souviendra aussi que les psychanalystes ont toujours confondu la psychanalyse et leur propre place personnelle en tant que psychanalystes, Freud le premier, qui, craignant que sa mort ne soit le début de la fin de la science qu'il a fondé, prenant exemple sur d'autres comités centraux, organise avec ses plus proches collaborateurs un comité secret et une association psychanalytique internationale calquée sur d'autres « internationales ». Cette distraction d'André Green doit nous fonder à mieux comprendre d'autres distractions. Nous pouvons en conséquence nous disposer à apporter des éclaircissements à des collègues qui semblent troublés par la quantité de renseignements dont ils disposent. Fantômes et banalités des menacesOn postule une incompatibilité entre les « neurosciences », la psychiatrie et d'autres « offres thérapeutiques » d'une part, la psychanalyse et les psychanalystes de l'autre (Cf. : "La psychanalyse américaine bousculée", Nicolas Weill, Le Monde, 14/6/96). Les neuroleptiques seraient préférés aux "talking cure". « Autre signe propre à faire douter de l'avenir : le nombre de médecins psychiatres candidats à une formation psychanalytique est lui aussi en chute libre. » L'auteur ne se questionne pas ni sur l'existence éventuelle d'autres causes à cette chute, ni sur l'importance réelle de cette chute pour l'avenir de la psychanalyse, des psychanalystes, de la médecine ou de la psychiatrie. Pour contrarier son souci, il s'empresse de citer le Dr. Otto Kernberg, président de l'Association psychanalytique internationale, qui reconnaît le problème, sans s'interroger lui non plus davantage sur la nature du problème, et apporte des paroles d'apaisement, prévoyant une stabilisation du nombre des psychiatres cherchant une formation analytique. Nous pouvons préciser : le très sérieux Psychoanalytic Quarterly ne semble pas très ému de la menace des « neurosciences ». Comportant une excellente section de revue de livres - qui respecte et présente des comptes-rendus de toute sorte de livres -, ce journal psychanalytique y inclut même une section réservée aux « neurosciences ». Ou bien : le très sérieux et très traditionnel Centre Hospitalier Sainte-Anne, l'un des principaux centres psychiatriques au monde, assiste régulièrement à la collaboration quotidienne entre psychiatres et psychanalystes. A aucun moment les neuroleptiques ne remplacent les "cures par la parole". Ni l'inverse, d'ailleurs. La psychothérapies psychanalytique des psychotiques ou des névroses graves a pu faire des grands progrès grâce au confort apporté par les neuroleptiques. D'autre part, les psychiatres savent bien que les prises en charge psychothérapeutiques sont indispensables, si l'on ne veut pas médicaliser à vie, et sans aucun espoir, les cas les plus graves. Si des « options thérapeutiques » variées n'ont aucun droit de cité à Sainte-Anne, ou si peu, notamment en ce qui concerne le cri primal ou autres comportementalismes, en revanche des véritables options thérapeutiques inspirées ou fermement appuyés sur la psychanalyse se multiplient, comme les techniques de groupe, les consultations familiales, les prises en charge mère-enfant (y compris pour des adultes) ou le psychodrame, les consultations familiales. Vraisemblablement, ce qui se passe dans les grands centres hospitaliers français, se produit également dans les grands centres hospitaliers nord-américains. Reste le secteur privé. Si Nicolas Weill flânait dans Paris, laissant couler ses libres associations et muni d'une attention flottante, il remarquerait la chose suivante : il n'existe plus, ou si rarement, de plaques annonçant la présence d'un pur psychiatre dans un immeuble. La mention « psychiatre » est inévitablement accompagnée d'autres mentions, toutes faisant référence à la psychothérapie et toujours plus ou moins sous-entendue « psychanalytique ». Un carré d'irréductibles porte mention « neuropsychiatre ». Les faits sont les suivants : il n'y a pas plus de crise de la psychanalyse qu'il n'y a de crise de la psychiatrie et de la médecine en général, en France comme aux Etats-Unis ; les psychanalystes s'en sortent plutôt bien, même si leur habitude de se plaindre mérite réflexion. Il en va de même de tout professionnel qui, ayant une formation longue, voire très longue, voit son rêve d'une terre promise échouer devant les rocs de la réalité. Le fait est qu'il est de plus en plus difficile pour les jeunes d'entrer dans le marché du travail, sauf secteurs particuliers. La vérité, c'est que la psychanalyse a perdu beaucoup de ses particularismes et qu'elle se banalise, de tout point de vue, qu'elle se démocratise et essaye de se rendre « transparente ». Et ce n'est pas plus mal. Un risque réel se présente, pourtant : hier élitiste, idéalisé, confronté à une réalité qui change plus vite que ses capacités d'élaboration théorique, le psychanalyste aujourd'hui s'encanaille, surtout en France, dans cette zone d'amalgame créé par une législation déficiente. Le psychanalyste « signe des feuilles » de manière irréfléchie, se présentant alors comme psychiatre ou orthophoniste, enduisant la Sécurité Sociale en erreur dans la mesure où elle se voit attribuer un rôle qui revient ailleurs aux assurances privées ou aux mutuelles. Ou bien le psychanalyste impose des rituels pour le moins désuets au sujet des modes de payement des séances, de leurs rythmes, de leur durée, de leur visée, de ses propres capacités. Alain de Mijolla a certainement raison lorsqu'il affirme, dans ce même numéro du Monde, que la déception est à la hauteur de l'idéalisation dont la psychanalyse a été l'objet. Pour ceux qui ne l'ont pas idéalisée à ce point, il n'y a aucune déception de la voir s'intégrer parmi les pratiques cliniques communément admises et ayant le bénéfice d'être porteuse d'un enrichissement culturel certain, lié à certaines formes de l'humanisme. Si Nicolas Weill croit que la psychanalyse est « une pratique thérapeutique en recul », ou bien il s'est fié aux seules données statistiques fournies par Otto Kernberg, ce qui aurait été une négligence, ou bien il s'est fié à la seule couverture d'un numéro de la revue Times ou à un seul article de la New York Review of Books, démarches éloignées d'une pratique du terrain des contrées psychanalytiques, privées ou publiques. Sa reconnaissance de la profondeur de « l'enracinement de Freud et du freudisme dans le paysage intellectuel et universitaire américain » ne l'amène pas à s'interroger sur l'ampleur de la présence de la psychanalyse dans le monde médical, psychiatrique et psychologique, mais aussi en général, américain et européen. Rares sont les services médicaux qui ne disposent pas de l'apport d'un psychologue, de préférence de formation analytique, rares sont les disciplines médicales qui ne disposent pas d'une approche psychologique, de préférence d'orientation psychanalytique, de ses principales thèses. Le médecin qui n'« écoute » pas son patient, aujourd'hui, se discrédite. Le fantasme des théories qui menacent la psychanalyseFreud a craint que les thèses de Stekel, d'Adler, de Rank ou de Jung ne menacent ses propres thèses. Chacun de ces auteurs a voulu connaître différents aspects de la vie de l'âme, avec plus ou moins de bonheur. Jung a beaucoup contribué à l'art-thérapie, qui reste un excellent instrument d'approche des psychoses. Les thèses de Rank ou d'Adler se sont confondues avec celles de Melanie Klein. La pensée d'Anna Freud n'a pas toujours négligé les contributions de Stekel. Ainsi va l'histoire : de la pensée, de la psychanalyse, de la curiosité de l'homme envers son destin et ce que lui arrive. La rapidité croissante de la circulation des idées, la multiplication des supports pour cette circulation, entraîne l'élargissement, la démocratisation et la transparence de tous les domaines du savoir. Le nombre des livres, revues, journaux, relayés maintenant par les écrans, permet le questionnement et la remise en cause permanente de toutes thèses établies. Certains penseurs s'intéressent à l'iconoclastie, plus qu'aux pratiques, dans tous domaines. Chaque livraison du The New York Review of Books ou du Times Litterary Supplement, outre la littérature romanesque ou poétique, traite aussi régulièrement des sciences diverses, que ce soit de l'histoire, de la biologie, de la physique, des mathématiques, du droit, de l'épistémologie, mais aussi des théories de la science. Tout est questionné, débattu, nié et réaffirmé, affiné, précisé. Il n'y a aucune raison pour qu'il n'en soit pas de même avec la psychanalyse, la psychologie, la psychiatrie ou la médecine en général. Elisabeth Roudinesco ou Yosef Hayim Yerushalmi semblent croire que « Freud et son uvre se trouvent exposés actuellement à une entreprise de dénigrement systématique », comme s'il était possible de déceler dans chaque attaque des thèses freudienne un complot universel (toujours ce même numéro du Monde). A preuve : le débat entre Peter Swales et Peter Gay au sujet des rapports de Freud avec sa belle sur ! Je ne vois ni dans ce débat, ni dans le sujet sur lequel il porte, strictement aucune menace ni pour Freud, ni pour son uvre, ni pour la psychanalyse. Les travaux de tous ces auteurs me semble avoir leur intérêt respectif dans le domaine qui est le leur. Je trouve parfois dommage que leur manque d'expérience clinique puisse les empêcher d'évaluer la portée du transfert et du contre-transfert dans l'appréciation de telle ou telle approche ou appréciation d'un fait historique. Certains critiques de la psychanalyse sont plus virulents que d'autres. Mikkel Borch-Jacobsen ou Adolf Grünbaum peuvent paraître particulièrement nocifs vu qu'ils semblent ne pas se disposer à raisonner, mais vouloir simplement attaquer. Avant d'examiner une ou autre de leurs thèses fondamentales, constatons le fait suivant : dix livres seraient écrits contre la psychanalyse que cent sont écrits qui lui sont favorables, mille en faveur de ses applications multiples. Il suffit de lire l'importante section de revue des livres, psychanalytiques ou non, d'une des plus importantes publications sur le sujet, la Psychoanalytic Quarterly. Borch-Jacobsen peut avoir raison d'exiger que la psychanalyse soit soumise aux critères en usage dans d'autres disciplines. Il est vrai que des nombreux psychanalystes se sont complus à considérer des critiques simplement comme des « résistances » ou de la « censure ». Il n'en reste pas moins que chaque discipline a des critères que lui sont propres autant qu'elle peut en avoir d'autres, communs à d'autres disciplines. La psychanalyse est avant tout une science liée à la clinique, basée sur les notions de transfert et de contre-transfert. Cette ignorance empêche Borch-Jacobsen de comprendre les nombreux points en commun entre Lacan, Kohut et Bion, par exemple. Elle lui empêche surtout de comprendre comment l'« homme aux loups » a pu croire et ne pas croire à la « scène primitive » à différents moments de son existence ou de comment le matériel clinique dont disposait Freud, ainsi que la théorie dont il disposait à l'époque, pouvaient induire en lui des impressions que plus tard se sont montrées erronées. Freud d'ailleurs n'y était pas insensible, qui pouvait soutenir des thèses très contrastées et variables, à un même moment, selon qu'il s'agissait de ses articles et livres ou de sa correspondance privée. En fait, Borch-Jacobsen a une conception de la nature de la démarche scientifique absolument positiviste et, dans ce sens, archaïque. Des nombreux numéros récents du New York Review of Books tout au long de 1996 et aussi en janvier 1997 portent un débat sur la nature et les méthodes scientifiques dont l'inspiration psychanalytique des sources de certaines thèses est saisissante. Faut-il encore rappeler que Karl Popper ne s'est jamais imposé ni comme philosophe de la science ni comme homme de science ? Les progrès de la psychanalyse invisible à l'il distant de Borch-Jacobsen portent sur la prise en charge des psychoses, des familles où la psychose se déclare, de la première relation mère-enfant, des troubles psychosomatiques, des groupes d'enfants difficiles, ainsi qu'en une plus grande finesse de l'approche des troubles névrotiques, de la contribution à l'approche des problèmes sociaux ou culturels. La psychanalyse n'est certes pas une méthode thérapeutique miraculeuse, mais à ma connaissance aucune thérapie ne l'est. Le problème n'est pas de savoir si la méthode psychanalytique peut toujours mettre fin à la souffrance humaine, mais de constater qu'elle parvient régulièrement à déplacer les enjeux de cette souffrance, en la rendant parfois source de créativité. Quand l'homme aux loups était en traitement avec Freud, il a certainement cru à la scène primitive, puisque ses associations le montrent. Plus tard, en entretien avec une belle jeune femme, à la fin de sa vie, il lui a affirmé ne pas en avoir cru autant qu'on l'a prétendu. La vie de cet homme a été lourde de souffrances, son parcours psychanalytique a été et est toujours l'objet d'interrogations multiples. Le problème est de savoir s'il aurait tout simplement pu vivre sans la psychanalyse et on s'intéresserait encore à lui sans elle. Borch-Jacobsen semble parfois s'inquiéter de l'honnêteté intellectuelle de Freud. Pour notre part, nous n'avons pas à nous inquiéter pour l'honnêteté intellectuelle de Borch-Jacobsen. Il a une dent contre la psychanalyse. Il en vit. C'est tout. Après deux pages si scandaleuses sur la psychanalyse, six mois plus tard Nicolas Weill récidive avec le compte-rendu d'un livre de Grünbaum, auteur dont il était déjà été question dans ce même numéro de son journal. A première vue, l'estime de Nicolas Weill envers la psychanalyse est très basse. "Grünbaum secoue la psychanalyse", titre le Monde des livres du 27/12/96. C'est curieux ! Jung a secoué la psychanalyse, Ferenczi, Melanie Klein, Lacan, ce sont des auteurs qui ont secoué la psychanalyse. En France, Laplanche, Pontalis, Green, Lebovici, Diatkine, le couple Mannoni, Castoriadis-Aulangnier et tant d'autres, leur ont répondu, ont repris leur démarche, pour ne citer que ces auteurs. Le journaliste pense-t-il que la contribution de Grünbaum, je ne dis pas à la psychanalyse, ni même à l'épistémologie, mais à la pensée, s'approche de celle de ces maîtres là ? Aussitôt la question posée, je m'interroge à mon propre sujet, au sujet de mes possibles égarements. S'interroger sur soi-même ou sur notre propre participation dans les relations que nous entretenons avec l'univers est une démarche déjà psychanalytique. D'ailleurs, non seulement sur notre participation, mais sur la manière dont nous construisons notre univers. Je me précipite donc sur l'article "épistémologie" de l'Encyclopédie. Je lis deux maîtres : Maurice Godelier, article "Tribu" ; Canguilhem, article "Vie". Surtout du premier, je tire les enseignements suivants (probablement parce qu'ils me confortent, mais pas seulement) : il y a une crise des fondements et des méthodes empiriques des sciences sociales en général. Je traduis : il y a une crise des fondements et de l'empirisme des sciences. C'est tout ! La "science" n'a pas toujours existé, rien ne garantit qu'elle existera toujours sous sa forme actuelle, même éloignée des "positivistes" à la six-quatre-deux. D'autres configurations sont imaginables et, surtout, possibles, qui allieraient par exemple, science et religion, science et magie, etc. Plus : ces configurations sont déjà à l'uvre et il est probablement inutile de les attaquer de front. De mes lectures, je tire encore autre chose. Les critiques faites aujourd'hui à Freud sont les mêmes que celles dont a bénéficié la pensée anthropologique il y a une trentaine ou une cinquantaine d'années. Morgan a eu droit au même traitement critique prétendument "scientifique". Il n'en reste pas moins qu'il est l'un des principaux fondateurs de l'anthropologie telle que nous l'entendons aujourd'hui. D'autres anthropologues ont été plus loin : Leach a pu affirmer qu'il y avait une impossibilité théorique de l'analyse scientifique de l'évolution des sociétés humaines, d'autres ont soutenu qu'il n'y a aucun intérêt à s'occuper de l'histoire. Nous pouvons traduire cela : il a une impossibilité théorique de toute analyse et de toute science. Cette proposition est une extension de deux théorèmes de Gödel : tout ensemble est fini et aucun ne peut se contenir entièrement. Je pense aussi que ces théorèmes sont des extensions du résultat d'une observation très ancienne de l'espèce humaine : nous sommes mortels et nous ne sommes pas tout-puissants. Certains auraient voulu que Freud soit immortel et tout-puissant : Borch-Jacobsen et Grünbaum, paradoxalement. Maurice Godelier va toujours plus loin dans son exigence de rigueur. La difficulté essentielle réside pour lui dans le fait de prétendre que des preuves empiriques soient suffisantes lorsqu'il s'agît d'un questionnement de la pensée sur soi-même. Grünbaum, dans son exigence d'empirisme, choisi un exemple intéressant, dont je me suis occupé il y a une vingtaine d'années lorsque j'organisais le recueil Le cas Schreber : contributions psychanalytiques de langue anglaise (PUF, 1979). Grünbaum questionne la validité de la théorie freudienne de la paranoïa selon laquelle cette pathologie prend racine dans un refoulement de l'homosexualité. Il a certes raison. Depuis la publication de l'article de Freud en 1911, les questions au sujet de ces thèses se sont toujours posées. Il a toujours été évident que leur portée était limitée, voire très limitée. Katan, Niederland, Macalpine, Fairbairn, Lacan, Israels, Lothane, moi-même, nous avons tous étudié ces questions de près. Néanmoins, nous avons reconnu tous que ces thèses étaient stimulantes, qu'elles induisaient de nouvelles recherches, de nouvelles démarches cliniques. Ce sont là des progrès que Grünbaum et Borch-Jacobsen refusent de prendre en considération. Grünbaum ne tient aucun compte des débats psychanalytiques. Il procède comme un étudiant qui aurait appris la géométrie euclidienne et qui insisterait à questionner Einstein à partir de cette théorie. Les "preuves" qu'il prétend demander à la psychanalyse portent une fausse prétention empirique et font preuve d'une complète incompréhension des thèses sur lesquelles il prétend exiger ces preuves. Ni la psychanalyse, ni aucune autre science peut fournir des preuves de la sorte. Les "néo-historiens", si tant est qu'ils existent, poursuivent le chemin des "néo-évolutionnistes" critiqués par Godelier. Ils reviennent à un empirisme plat et pauvre, qui néglige la prise en considération du cheminement de la pensée sur les objets concrets qu'elle construit et auxquels elle se confronte. Nicolas Weill "transfère" vers Grünbaum, qu'il semble admirer et prendre en haute estime. Je garde mon "transfert" envers Godelier, Canguilhem, Feyerabend et autres. Ni l'apport de Popper ni celui de Wittgenstein ne me semblent ni essentiels ni particulièrement intéressants. L'apport du metteur en scène japonais Ozu, en revanche, me semble du plus grand intérêt, y compris pour les épistémologues : à chaque jour, se poser la question - comment faire pour simplifier l'existence ? Jusqu'à maintenant je lisais régulièrement le journal Le Monde. Comment se fait-il que ce journal rende si souvent compte de livres qui attaquent la psychanalyse, et dont le seul intérêt semble être cela, alors qu'il néglige des livres d'auteurs comme François Gantheret, Jean-Claude Lavie ou André Green, porteurs d'un intérêt général, bien au-delà des seuls cercles psychanalytiques ? Il est certain que Le Monde ne rend pas compte non plus de tout ce qui s'écrit dans tous les domaines des sciences, mais la moindre des choses serait que ses collaborateurs se renseignent bien, de manière à bien renseigner le lecteur. Les "anti-freudiens", contrairement à ce que pense Elisabeth Roudinesco, "n'ont pas été très loin". En fait, ils n'ont été nulle part. Ils s'égarent. La pensée apprend ceci : une fois qu'une vérité à été reconnue, il n'y a nulle part où on puisse aller sans que ses effets ne se fassent sentir. La psychanalyse, créée par Freud, est un domaine fertile de la pensée. Son appui principal est la clinique, mais il n'est pas le seul. Les principaux instruments de cette clinique sont la réflexion sur l'art d'éprouver à l'égard de quelqu'un des sentiments qui ne lui étaient pas adressés à l'origine ou de nourrir des idées à son encontre qui trouvent leur source ailleurs. Cela s'appelle le "transfert". Son étude a été le plus grand apport scientifique de la psychanalyse. Quelques années plus tard, Niels Böhr établissait comme principe scientifique l'impossibilité de toute observation sans la modification par l'observateur des phénomènes observés du simple fait de l'observation elle-même. Les empiristes n'ont toujours pas intégré ces principes dans leur pensée. Les anti-freudiens, certes, s'égarent. Mais prétendre qu'ils menacent la psychanalyse revient à les conforter dans leur égarement et à déranger inutilement le travail de la pensée. Paul Robinson a écrit un livre remarquable : Freud and his critics (University of California Press, 1993). Il y traite avec attention et largesse d'esprit de toutes ces questions. Robert M. Chalfin, dans le Psychoanalytic Quarterly (n° 4, vol. 65, 1996), en donne un compte-rendu plein de sensibilité et tact clinique, exposant des nombreux mouvements d'humeur auxquels peut être soumis un clinicien, un lecteur, un historien, tout un chacun. Il semble conclure : « On aurait voulu que Freud ait été un démiurge. Il a été un homme.»
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