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Dossier
Le psychodrame psychanalytique

Isaac Salem
Le psychodrame psychanalytique individuel en groupe

1. LE CADRE

C’est à partir de notre expérience du psychodrame analytique individuel que nous avons aménagé un nouveau cadre : 4 patients, 2 à 4 thérapeutes acteurs et un meneur de jeu. Tout ce qui vient à l’esprit du patient peut être pris comme une proposition de scène. Chaque patient propose une scène et choisit pour jouer tout aussi bien un thérapeute ou un autre patient. Le meneur de jeu ne joue jamais, c’est lui qui suspend à un moment judicieux le déroulement de la scène et peut interpréter le jeu dans l’ici et maintenant par rapport à l’histoire du patient, du transfert et des résistances au processus de la cure psychodramatique. Un second patient peut intervenir en faisant part de ce que cette première scène a éveillé en lui et propose une deuxième scène. Ainsi, le psychodrame en groupe peut comporter au moins 4 scènes. Le meneur de jeu fait des interprétations individuelles et groupales. Il laisse un temps après le jeu afin que la parole circule entre les patients à propos de leur vécu au cours de la séance. C’est le meneur de jeu qui met fin à la séance. Le psychodrame en groupe est un psychodrame individuel en groupe. Ce cadre est utilisé aussi bien en institution (Centre Jean Favreau, ETAP) qu’en libéral.

2. INDICATIONS

Les meilleures indications concernent les patients qui gardent à l’intérieur d’eux-mêmes la plus grande partie de leur destructivité sans qu’ils puissent la projeter à l’extérieur. Ils ont un clivage du Moi, un défaut majeur du pare excitation et de leur capacité de figurations. Ces patients peuvent engager une relation libidinale socialisée avec les autres patients. Ainsi ils bénéficient de liaisons par la libido issue des deux groupes, celui des thérapeutes et celui des patients.

3. LE GROUPE DES THERAPEUTES

Le jeu du groupe des thérapeutes

Dans tous les psychodrames il est indispensable qu’il y ait, entre les thérapeutes, un plaisir à travailler ensemble. Le psychodrame grâce à l’apport libidinal du groupe des acteurs, sans tomber dans l’illusion groupale ou l’évitement conflictuel, permet de faire céder, un temps, les défenses narcissiques et ainsi d’accéder à la souffrance psychique du patient et à ses carences en attente d’élaboration et de symbolisation.

La cohésion de ce groupe assure par sa richesse et sa diversité la survie psychique des patients et contrecarre les attaques des facultés mentales. Le premier objectif du psychodrame en groupe est de préserver la psyché.

Le jeu psychodramatique permet de déplacer les cibles sur des acteurs qui joueront les rôles importants de la vie psychique du patient, y compris le sien et celui de l’analyste meneur de jeu. La présence d’un groupe amicalement et confraternellement lié permet un apport libidinal sublimé quant au but, grâce auquel la destructivité peut être partiellement liée. Le groupe lie partiellement cette destructivité aux pulsions de vie en passant par le transfert sur le meneur de jeu.

Le groupe des thérapeutes permet de diminuer la souffrance psychique et de reconstruire l’épaisseur et l’opacité d’un pare excitation très défaillant dans la psychose et les états limites. La fonction fondamentale du groupe, selon Didier Anzieu (1981) est d’être avant tout « un lieu de dépôt, un réceptacle accueillant et non réagissant ». C’est ce processus de dépôt qui libère chez les thérapeutes et chez les patients, la capacité de fantasmer, la créativité et le désir épistémophilique. De ce point de vue, le psychodrame en groupe serait d’abord un cadre de survie psychique puis un site de croissance.

Suppléance au pare excitation

Le psychodrame en groupe convient bien à tous les patients qui ont des failles très importantes de leurs enveloppes psychiques. Ils n’arrivent pas à créer une représentation stable d’eux-mêmes et sont alors soumis à l’effraction traumatique des objets. C’est en instaurant une aire de jeu, espace intermédiaire entre l’objet et le sujet, que le patient pourra reconstruire son enveloppe. Cet espace une fois créé sera attaqué à de multiples reprises avant d’être jugé fiable, alors seulement, il sera intériorisé. Ce n’est qu’à partir de ce moment décisif que des interprétations portant sur le contenu pourront être entendues comme non destructrices.

Ces failles du pare excitation correspondent à un défaut d’introjection qui entraîne une incapacité structurelle à associer, qu’il faut distinguer de la résistance à l’association libre chez des sujets qui en sont capables et pour lesquels une analyse ou une psychothérapie individuelle sont tout à fait indiquées. On pourrait se représenter un sujet souffrant d’un défaut d’introjection fantasmatique comme un individu en quelque sorte encore excessivement ouvert sur la réalité et les objets externes. Ce défaut de fermeture de l’inconscient est cause de l’incapacité à garder à l’intérieur de lui des objets internes pour constituer un monde fantasmatique inconscient.

4. LE GROUPE DES PATIENTS

Ce groupe sert de support identificatoire. Un patient crée plus facilement un transfert latéral sur un autre patient, plus proche de lui-même. Ce nouveau lien libidinal et narcissique est à respecter le temps qu’il faut. Ce groupe développe la capacité d’être thérapeute pour un autre. Beaucoup de patients, quand ils choisissent leur propre rôle, résistent, restent vigilants, alors que choisis pour interpréter un personnage, un père, une mère pour un autre patient, ils peuvent se laisser gagner par ce rôle et jouer leur propre père comme jamais ils ne l’ont fait. C’est possible grâce à cette plus grande distance, facilitée par le jeu d’un autre. Ils retrouvent cette capacité d’être thérapeute pour un autre, qui ne sera interprète que si elle devient envahissante et dessert le sujet lui-même.

Certains patients ne peuvent jouer que leur propre rôle. Ils nous montrent combien leur identité est labile, il suffit qu’ils prennent le rôle d’un autre pour qu’ils se perdent. Quand un patient accepte de confier son rôle à quelqu’un d’autre, nous constatons parallèlement une meilleure assise de son identité. Le jeu de perdre son identité et de la retrouver finit par procurer un certain plaisir lié à la maîtrise, il n’est plus alors source d’angoisse d’anéantissement.

Le groupe des patients stimule la capacité à fantasmer de chacun d’entre eux et développe sa créativité. Le fantasme inconscient circule d’un membre à l’autre du groupe ; il peut être organisateur ou désorganisateur, selon la nature et la massivité de l’angoisse qu’il suscite.

Le groupe de patients joue un rôle dans le remaniement des objets fantasmatiques et des objets internes pour chacun des membres du groupe. Il fournit un espace privilégié pour remodeler et reconstruire des objets représentables différents de ceux qui les habitaient ou les persécutaient. Le groupe des patients apporte un espace complémentaire de réactualisation et de retraitement de ce qui n’a pu trouver aucun statut représentatif subjectivé et ne peut advenir même dans le jeu. Selon R. Roussillon « le travail d’appropriation subjective de soi porte aussi bien sur l’interne, les pulsions, que sur les effets sur le sujet des caractéristiques des premiers objets et du travail qu’ils ont imposé au Moi » (Le plaisir et la répétition Ed Dunod 2002). Toutes les inclusions inconscientes de parts de l’objet qui ont échoué à être subjectivement appropriées, tous les restes traumatiques, tous ces ratés de la symbolisation primaire, ne peuvent être produits au cours des jeux auto subjectifs. Il est nécessaire d’abord d’offrir à ces patients « un espace de jeu intersubjectif ».

Nous partageons le point de vue de Monique Brinbaum. « Le travail individuel en groupe, par la constante à l’échange, par la pluralité des relations intersubjectives, par les qualités intrinsèques des groupes et leurs potentialités transformatrices, peut remanier les objets fantasmatiques et les objets internes et créer les conditions nécessaires à la subjectivation et à la relance des processus gelés de symbolisation, de permettre le jeu ». (« A la recherche d’un objet en groupe de psychodrame » article paru dans les conférence d’ETAP 2004).

5. LE MENEUR DE JEU, LES DEUX GROUPES, LES DEUX ECOUTES

Il est indispensable que le meneur de jeu ait une double écoute : individuelle et groupale. Comme dans tout travail analytique individuel, il aura à suivre les aléas des poussées pulsionnelles, leur organisation défensive et projective, leur ancrage dans les structures infantiles oedipiennes et pré-oedipiennes. Il devra également tenir compte de la dynamique de l’interaction psychique qui est en train de se produire entre les patients. Ce sont les « effets de présence » décrits par Ophélia Avron, (La pensée scénique, Ed Erès 1996).

Il est nécessaire d’évaluer la qualité du transfert sur l’analyste meneur de jeu et sur le cadre, ou sur l’enveloppe psychique groupale qui est la face interne du cadre. Didier Anzieu a émis l’hypothèse que les fonctions du Moi s’étayent sur celles de la peau. Il propose la notion d’enveloppe psychique qui contient, délimite, unifie les contenus et les processus. Le fonctionnement du groupe peut être conçu comme celui d’un moi-peau, enveloppe qui rassemble l’activité psychique de plusieurs individus, contient leurs projections fantasmatiques et rend possible l’image d’un soi groupal.

Interprétation groupale/interprétation individuelle

Quand le transfert sur le cadre est trop négatif, l’enveloppe psychique groupale se fissure et chaque individu se désorganise. Le transfert sur l’analyste ne suffit pas à y remédier pour poursuivre et soutenir le processus thérapeutique. Il est indispensable de restaurer l’enveloppe psychique groupale. Deux moyens dont à notre disposition dans un psychodrame en groupe :

  • Dans le jeu, quand les acteurs jouent le rôle d’un patient et mettent en scène leurs conflictualisations ou les attaques qu’ils opèrent contre le cadre (le non paiement d’une séance, une absence, une transgression quand deux patients cherchent à se rencontrer à l’extérieur), le jeu est un attracteur de symbolisation. Toute attaque d’un patient à l’encontre d’un autre patient est l’équivalent d’une attaque du cadre. Il est l’indice d’un transfert trop négatif sur le cadre, le groupe est vécu comme un mauvais objet persécuteur et destructeur.
  • Après le jeu, quand le meneur fait une interprétation groupale destinée à rétablir le cadre, à lever les résistances du groupe des patients ou quand il y a imminence de rupture d’un patient ou des retards répétés, le groupe est morcelé en autant d’individus qui le composent, l’interprétation permet de réhabiliter le groupe en restaurant son enveloppe et permet à chaque membre le constituant de poursuivre sa croissance psychique. Hormis ces cas, toute interprétation du meneur de jeu est individuelle dans l’ici et le maintenant du transfert, elle relie la scène présente à des jeux de séances antérieures, elle relance les associations du patient.

Selon Bion, le groupe provoque une régression « constituée par la conviction qu’il existe un groupe distinct de l’agrégat des individus qui le composent. Le fantasme de l’existence du groupe est étayé par le fait que la régression entraîne pour l’individu une perte de son individualité distincte, identique à une dépersonnalisation. C’est ce qui l’empêche d’observer qu’il s’agit d’un agrégat d’individus ». (1962). L’originalité de Bion est de faire du groupe lui-même une imago maternelle fantasmatique unifiée et omnipotente. Le travail en groupe favorise l’émergence des imagos archaïques de chaque patient, les angoisses psychotiques, les identifications projectives et permet en même temps de les traiter.

Isaac SALEM, Janvier 2005

 

 

 

 

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