![]() |
||
|
|
![]() |
Anne-Marie Cazanave-Robert et Claudie Millot, Réflexion et mise en place dun cadre daccueil pour les enfants présumés victimes dabus sexuels, à lhôpital Saint-Vincent de Paul |
|
|
Article suivant : À propos de la revue Child abuse and neglect Article précédent : Évolution historique de la reconnaissance des abus sexuels des enfants Depuis peu, la société moins soumise à linterdit de penser linceste se penche plus librement sur la maltraitance sexuelle des enfants, est plus attentive -parfois même, trop- à ce quils en expriment par la parole, les jeux, le dessin ou les gestes, et des mesures nécessaires à leur protection tentent de se mettre en place, incluant dans le meilleur des cas le passage dans un service de pédopsychiatrie. Il y a trois ans, une gynécologue spécialisée en gynéco-pédiatrie, débordée par la pression des demandes et leur spécificité, a fait appel aux psychologues de la maternité pour laider dans la gestion de cette nouvelle demande : nous avons alors initié une recherche qui nous a amenés dune part à nous familiariser avec cette pathologie des suspicions dabus sexuels, à en repérer les répercussions sur lenfant, sa famille et nous-mêmes, et dautre part à réflechir à la façon de prendre en charge les enfants pour que accueil et prise en charge ne constituent pas une forme de violence supplémentaire. Il nous faut préciser que Saint-Vincent de Paul, hôpital denfants et maternité, recevait initialement des fillettes en consultation dabus sexuels; actuellement les garçons sont de plus en plus nombreux à être accueillis. Lâge des enfants reçus se situe majoritairement entre deux ans et demi et six ans; dans la plus grande partie des cas, les implications sont intra-familiales, aucune preuve dabus sexuel ne peut être apportée et les familles venant consulter (essentiellement la mère et lenfant) sont souvent séparées ou en instance de séparation conflictuelle. Labus sexuelNotre expérience nous confronte plus à des situations incestuelles (Racamier), voire incestueuses quà des incestes avérés. Une situation incestuelle se retrouve dans une famille où interdits et limites ne sont pas posés, ce qui entraîne une confusion entre les générations et une excitabilité extrême aussi bien chez le parent que chez lenfant, dautant que pour la fille comme pour le garçon en cette période oedipienne particulièrement chaude, la pulsion sexuelle peut se manifester de façon excessive même en dehors de toute hypothèse d abus sexuels. Il est extrêmement difficile de démêler ce qui est de lordre du normal ou de lordre du pathologique laissant supposer une maltraitance sexuelle, dans cette période pulsionnelle riche dimaginations. Une situation incestueuse englobe toute conduite sexuelle, même sans acte sexuel accompli, entre un enfant et un adulte puisquil suffit que lagresseur soit plus âgé pour quil soit considéré comme un analogon du père ou de la mère (Barrois, 1995). Quelle se passe dans un climat de tendresse ou de violence, une situation incestuelle ou incestueuse, par le trop-plein dexcitation quelle induit, entraîne un débordement, une effraction du pare-excitation et constitue un traumatisme pour lenfant qui nest pas encore en mesure de lintégrer ni de lélaborer, du fait de son immaturité. Les conséquences de labus sexuelNous savons que lévocation des abus sexuels sur un enfant provoque une sidération avec incapacité de penser, tant dans lentourage familial que chez les soignants. Mais quen est-il chez lenfant? Le traumatisme induit un risque de dédoublement par clivage du Moi : cohabiteront alors en lui une partie morte, enkystée, où sera enfoui le souvenir de lévénement traumatique, unique ou répété, et une partie vivante pouvant se manifester par des symptômes tels que insomnies, refus de la toilette génitale, attitudes de provocation dans le rejeu de gestes sexuels, baisse du rendement scolaire, isolement... Le traumatisme sexuel se révèle infiniment plus dévastateur lorsquil est perpétré par un membre de la famille : père, mère, grand-père, oncle ou ami(e) proche : en effet, lenfant perd alors tous ses repères, il ne peut plus faire confiance à son entrourage et se sent contraint de garder le secret. De plus, cet acte introduit la confusion dans son esprit, confusion des générations, où les places de chacun ne sont plus délimitées, confusion des sentiments, confusion des rôles... Ce nest quau détours de ladolescence et de la vie adulte, dans un deuxième temps du traumatisme, que les conséquences de labus sexuel vécu pendant lenfance pourront se décrypter, avec, pour les femmes des conduites suicidaires, des états dépressifs, des troubles de la sexualité et de laccès à la maternité, et chez les hommes, dimportantes difficultés didentité, des symptômes dépressifs et des risques majeurs de devenir eux-mêmes abuseurs. Mais, dans notre pratique, quavons-nous pu repérer de cette théorie? Un enfant a dit, au détour dune rencontre avec un adulte, une parole qui a été relevée, isolée, qui a enflé, senrichissant de ses fantasmes souvent suscités par ceux de son entourage : celui-ci, dans un désir de le protéger et surtout de savoir une vérité qui le fascine et lui fait horreur va, en effet, le presser de questions et lui demander de répéter son histoire devant un public social, policier ou judiciaire. Or, ce qui concerne linceste suscite des projections tellement fortes (et folles) quelles créent en tous un temps de sidération où lon est renvoyé à sa propre sexualité infantile et à son cortège de fantasmes incestueux : de là découle une incapacité de penser, parfois suivie dun moment dépressif. De plus, la description des traumatismes sexuels entraîne une flambée de lexcitation circulant entre parents, enfants et soignants, mettant en jeu à la fois exhibitionnisme, voyeurisme et risque de passage à lacte pour évacuer ce malaise. Les conséquences sur notre travail de thérapeutesCette expérience nous a confrontées à plusieurs types de difficultés : Les demandes dentretien pour suspicion dabus sexuels dépassent les demandes habituelles découte de la souffrance et de langoisse dun sujet, car elles mettent en jeu plusieurs personnes qui transmettent des informations et demandent des comptes (justice et médecins). Nous sommes placées à lintersection de demandes différentes : demande dexpertise, demande déponger langoisse et lagressivité, et surtout, demande de porter la décision prise, que ce soit celle dun signalement, dun travail avec les services sociaux ou dun suivi psychologique à mettre en place. Notre rôle est ambigu, et nous nous trouvons en permanence en situation déquilibre instable. En effet, nous sommes prises entre recherche de la vérité et écoute de la souffrance, entre protection de lenfant et compréhension de dysfonctionnements familiaux, entre risques dûs à lintrusion suscitée par lenvie de savoir et parti pris de laisser le refoulement se mettre en place (mais, ne sagit-il pas là dun mouvement dévitement phobique, de mise à distance, de notre part, risquant de nous empêcher dentendre ce que montre lenfant?). Cette ambiguité, majorée par les échos personnels que la pathologie de linceste éveille en nous, nous a conduites à réfléchir à la façon daccueillir lenfant et son accompagnateur sans que cet accueil constitue une violence supplémentaire. Mise en place dun cadre dans un premier tempsNous avons, peu à peu, mis en place un cadre contenant, pour nous et les consultants, tant au niveau du temps que du lieu : nous avons décidé de travailler à deux, en accueillant ensemble le ou les parents et lenfant, de ne plus recevoir en urgence, et nous avons proposé des rendez-vous à la consultation de psychiatrie de lenfant où nous travaillons aussi, nous situant, là, du côté de lenfant, car ce service est bien adapté à son accueil. Pour nous, cette consultation en duo nous a permis de penser plus librement car lévocation des sévices sexuels obsède et risque dinduire la recherche impossible de la vérité. Etre à deux modère, permet de se ressaisir et de discuter ensuite avant de prendre une décision : en effet, ces situations extrêmes entraînent dans des mouvements internes contradictoires, soit de rejet, soit dadhésion totale à ce que dit lenfant, et le risque dentrer en action peut se réveler désastreux si lon se trompe : accusations fausses... éclatement de la famille... Etre deux permet un croisement plus souple des identifications, lune ou lautre des thérapeutes nétant pas définitivement linterlocutrice de la mère ou de lenfant. Pour les patients également la présence dun tiers médiateur-observateur évite de recréer une relation trop proche, et donc dangereuse, pour lenfant ou pour la mère, relation évocatrice de la relation incestueuse suspectée : cette présence constitue une pare-excitation. ActuellementUne structure spécialisée dans laccueil des enfants présumés victimes dabus sexuels sest mise en place : structure de liaison, faisant intervenir plusieurs professionnels de lhôpital lui-même (une assitante sociale de pédopsychiatrie et le pédiatre des urgences, une psychologue et un interne de psychiatrie, et, sil en est besoin, la gynécologue de la maternité ou un pédiatre spécialisé en entérologie et proctologie), en relation avec les structures extérieures (justice, commissariat de police, A.S. scolaires, CMPP). Par choix délibéré, cette structure de liaison nest pas matérialisée par un lieu spécifique, afin de ne pas imposer à lenfant, quil soit ou non victime dabus sexuels, létiquette d enfant abusé. Lenfant et sa famille, souvent traumatisée par la situation, sont dabord accueillis aux urgences médicales. La famille est reçue conjointement par le pédiatre des urgences et lassistante sociale de pédopsychiatrie, afin dévaluer la demande et den apprécier le contexte. Lassistante sociale linforme du protocole établi : accueil, examen somatique, entretien(s) psychologique(s). Elle rappelle également que léquipe sera peut-être amenée à effectuer un signalement soit administratif, soit judiciaire, si cela savère nécessaire. Pendant cet entretien réservé à la famille, lenfant attend dans la salle dattente des urgences, lieu spécialement aménagé pour son accueil. Lenfant est ensuite examiné par le pédiatre, après que celui-ci lait mis en confiance et lui ait expliqué les modalités de lexamen. Ses réactions, ses paroles, son comportement sont soigneusement notés, ainsi que les résultats de lexamen, afin déviter de répéter des investigations parfois traumatisantes. Si lenfant court le moindre danger, il est hospitalisé en pédiatrie. Cet examen somatique terminé, la famille et lenfant sont reçus par une psychologue et linterne de psychiatrie dans un delai très court, puisque chaque jour une psychologue différente sest rendue disponible pour un entretien durgences psycho-sociales. Dans un premier temps, nous recevons le(s) parent(s) sans lenfant : nous explorons là le cadre de vie de lenfant, le mode de fonctionnement familial, les relations transgénérationnelles, et les éventuels antécédents de maltraitance engendrant souvent la répétition dhistoires douloureuses. Ensuite, nous recevons lenfant, sans ses parents, en essayant dêtre le moins inducteurs et intrusifs possible et en évitant de faire de labus sexuel suspecté le centre de cet entretien. Puis nous recevons ensemble lenfant et le(s) parent(s). Dès lors et si lenfant nest pas en danger, nous allons prendre du temps et plusieurs entretiens seront proposés, afin daccompagner lenfant et sa famille, de leur permettre de prendre une distance par rapport à lévénement traumatique, de suivre lévolution de leurs réactions respectives : un apaisement de lexcitation et de langoisse se met-il en place? Lenfant montre-t-il quil accède à une symbolisation de lévénement au travers de ses jeux ou de ses dessins? La pensée de la famille et de chacun de ses membres se remet-elle en marche? Au cours de ces entretiens, nous serons souvent amenés à jouer un rôle de guidance, pour poser des limites dans ces familles où lincestueux circule. Lenfant resitué comme sujet dans sa généalogie apprend alors quil peut dire non. Enfin, nous réflechissons en équipe à la compréhension du cas et à sa prise en charge. ConclusionCes quelques années de recherche et de pratique souvent difficile, ont été pour nous riches dune compréhension plus globale et moins angoissée du problème de labus sexuel sur enfant. Nous nous trouvons confrontés à un fait de société qui interroge la place et le rôle du psychologue : nous avons à la fois à tenter de comprendre le fonctionnement psychique et linconscient des personnes que nous recevons, et pour ce faire, notre espace de pensée est à défendre coûte que coûte des pressions multiples, sociales, familiales, médicales, que nous rencontrons, mais nous avons aussi le devoir de protéger un enfant en tenant compte de sa réalité : exercice déquilibre difficile mais essentiel à maintenir dans son intérêt. Nous pensons que notre travail découte répétée de lenfant et de sa famille, dans ce moment particulier où le traumatisme se met en scène, permet le plus souvent déviter dajouter à la violence inhérente à ces situations une violence institutionnelle supplémentaire, comme lhospitalisation ou des agirs trop précoces et nocifs. Que lenfant ait été ou non victime dabus sexuels, il est de toute façon victime dun abus concernant sa sexualité dans le fantasme de son/ses parent(s) et porteur dun symptôme de pathologie familiale souvent lourde. En démêlant avec les parents les noeuds de cette histoire familiale, dans cet espace contenant que constitue notre équipe, nous favorisons lémergence dune parole sur les angoisses, les agressivités, les haines et le début délaboration dune histoire personnelle. Nous nous trouvons là, en position de tiers contenant et réparateur et, parce que dans ce lieu se rassembleront les éléments dune histoire, chacun, paradoxalement, pourra commencer à se décoller et à entrevoir sa place de sujet dans le groupe familial. Lenfant sen trouvera par contre-coup soulagé. Cependant, des questions essentielles continuent de se poser à nous : Comment pouvons-nous concilier la nécessité de protéger lenfant sans nous ingérer dans sa pensée, et la nécessité de le laisser intégrer les traumatismes quil a vécus, tout en lui donnant la possibilité den parler sil le désire? Devons-nous faire confiance à ses capacités de refoulement ou le pousser à un travail psychique en lui ouvrant un champ possible de parole, pour lui éviter un clivage qui handicaperait ses fonctions mentales dadulte? Ces questions restent ouvertes : chaque enfant rencontré est un cas particulier, pour lequel il ny a pas de mode demploi à appliquer. Au cours de ce travail, nous tentons dêtre respectueux de cet enfant que nous considérons comme un sujet qui, en général, ne demande rien. Nous ne pouvons que nous en remettre au temps, en faisant le pari que ce travail aura été bénéfique pour lui. Anne-Marie Cazanave-Robert et Claudie Millot, psychologues-psychanalystes à l'hôpital Saint-Vincent de Paul. Article suivant : À propos de la revue Child abuse and neglect Article précédent : Évolution historique de la reconnaissance des abus sexuels des enfants
© Carnet Psy. Tous droits réservés. |