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Dossier spécial
Le virtuel,
les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC)
et la santé mentale

 

Introduction

Serge Lebovici
L’Internet, vous avez dit ?

Sylvain Missonnier
Sous le signe du lien numérique,

Les jeux vidéo

Michael Stora
Addiction au virtuel : le jeu vidéo

Michael Stora
La marche dans l’Image : une narration sensorielle

Sylvain Missonnier
Les jeux vidéo en question

Serge Tisseron
Jeux vidéos : la triple rupture

François Lespinasse, José Perez
Un atelier thérapeutique « Jeux vidéo » en hôpital de jour pour jeunes enfants

Jean-François Vezina
La ficelle virtuelle

L'internet dépendance, une nouvelle forme d'addiction ?

Dan Véléa
Cyberaddiction et réalité virtuelle

François Marty
Addiction adolescente au virtuel

Le virtuel et la clinique

Metodi Koralov
La communication en ligne et son influence sur l’estime de soi et le concept de soi chez les adolescents âgés de 15-17 ans

Sylvain Missonnier
Pour une psycho(patho)logie du virtuel quotidien

Sylvain Missonnier
La relation d’objet virtuel et la parentalité ingénue

Juliette Dieusaert
Un forum par Internet, pour des malades et familles touchés par l’ataxie de Friedreich : enjeux, représentations et perspectives

Sylvain Missonnier
Préfaceà l'ouvrage Psychanalyse du Net de Michael Civin

Sylvain Missonnier
Des consultations et des psychothérapies sur Internet ?

Sylvain Missonnier
Dancing Babies

Sylvain Missonnier
Le vieil homme, l'enfant et le travail du virtuel

Le congrès du Lasi « La présence de l'absence »

Publication des actes du congrès :
Le virtuel, la présence de l’absent

Travaux du séminaire de Paris X Nanterre de Psychologie clinique « La relation d'objet virtuel »

Argument

Mémoires de recherche

Bibliographie

 

Sylvain Missonnier
Dancing babies

Mme Leeloo

La clinique est d'une immense générosité. Alors que je commençais à m'interroger sur le contenu de ma communication en jonglant avec le XXI° siècle, une idée s'imposa à moi comme une évidence : ce troisième millénaire pointe déjà le bout du nez et l'histoire de Madame Leeloo en est une bonne illustration. La patiente dont je vais vous parler a choisi ce nom d'emprunt avec moi quand je lui ai demandé son accord pour témoigner devant vous de notre travail. Leeloo est l'héroïne du 5éme élément, un film de Luc Besson (1997). Venue d'une autre planète, techniquement beaucoup plus avancée que la nôtre et ne connaissant pas l'amour sous sa forme humaine, son inquiétante étrangeté inaugurale fond comme neige au soleil à mesure qu'elle sauve le monde avec le trivial héros terrien, chargé lui, d'emblée et  à bloc, de libido.

Mme Leeloo donc, vient me voir en consultation sur les conseils de son gynécologue. Elle a eu une fausse couche, il y a deux ans et, depuis, elle essaye en vain d'être enceinte. « Je commence en avoir sacrément marre » me dit-elle avec force en préambule. Aucune pathologie connue n'a été décelée chez elle ni chez son compagnon.

Mme Leeloo est une jeune femme branchée d'une trentaine d'année qui en paraît 25. L'œil vif, elle me raconte avec entrain qu'elle travaille dans la mode et attaque bientôt la nouvelle collection pour l'été 2000. Alors que je commence à imaginer le frémissement speedé des coulisses des défilés féminins, Mme Leeloo, comme habituée à cette séquence interactive, m'affranchit avec tempérance : « je suis dans la mode pour enfant ». Mme Leeloo m'apprend que quand elle faisait des études tout le monde visait justement la haute couture féminine ; mais  pas elle. Elle a toujours souhaité faire des habits pour les enfants. En fait me dit-elle, « depuis que j'ai découpé mes premiers patrons avec ma grand mère pour mes poupées, j'ai gardé le même cap ». « D'ailleurs », poursuit-elle, « Je n'ai jamais été le genre talon aiguille et dadame ». Quelque peu surpris par cette auto-description, je n'en conviens pas moins intérieurement de l'adéquation de ces propos avec son look : elle porte des baskets, un pantalon de treillis aux nombreuses poches de soldat et un blouson, comme un peu trop petit, année 60.

Lors de ce premier entretien, Mme Leeloo me racontera qu'elle est depuis 5 ans avec son ami qui est Web designer, autrement dit, un graphiste réalisant des sites Internet. Quand je lui demande si cette fausse couche est survenue lors de sa première grossesse, elle me répond avec un large sourire que leur premier enfant a été un Tamagotchi dont ils s'occupaient ensemble avec une extrême attention et dont le record de survie sans Replay a été de 6 mois. Manifestement, une sorte de record en matière de virtuelle préoccupation parentale primaire!

À l'issue de cette rencontre, où nous convenons facilement de l'intérêt de poursuivre, j'inscris la date du prochain rendez-vous sur la carte avec mes coordonnées. Elle la regarde et me dit surprise : « Tiens vous avez un mail, on peut vous envoyer des messages ? » Un « pourquoi pas » du troisième millénaire sort de ma bouche rapidement couvert par un surmoïque sentiment du type : « Bon ce truc là, il faut que j'en parle à ma prochaine séance de supervision ! ».

Quinze jour plus tard, alors que j'ouvre ma boite au lettre électronique, plus communément intitulé Email, je trouve au milieu de ma correspondance coutumière — essentiellement avec des proches et d'autres professionnels — un courrier, un mail de Mme Leeloo qui me dit sobrement : «RV du tant confirmé, À bientôt».

Une cogitation s'ensuivit : après tout, cela devait arriver un jour ou l'autre. Quand j'ai choisi d'inscrire mon adresse électronique sur ma carte de visite de l'hôpital, j'ai offert cette possibilité et mis en route ce processus qui venait de se potentialiser etc, etc.

Au deuxième entretien, Mme Leeloo est beaucoup moins tonique que la dernière fois. Elle a beaucoup de mal à son travail pour dessiner les maillots de bain des poupons de l'été 2000. Cette météo nuageuse ponctuelle est, selon elle, présente « depuis toujours ». Pourtant, depuis la fausse couche, c'est plus souvent la grisaille. Mme Leeloo m'explique en effet que cette première grossesse est restée très « gore ». En d'autre termes, cela signifie que, juste au moment où elle commençait à se faire à l'idée d'attendre un enfant à la fin du deuxième mois, la violence de la succession des premiers saignements, des urgences à l'hôpital et, surtout, de l'image échographique, grande faucheuse de ses dernières illusions, restait gravée dans sa mémoire et venait fréquemment la visiter. Le « c'est bien ce que je craignais » de l'échographiste, mêlé à cette image indicible d'un écran dont elle maîtrisait si bien d'habitude le contenu, venait régulièrement faire irruption entre deux images numérisées de bambins costumés.

De fait, pour concevoir ses projets, Mme Leeloo utilise des représentations d'enfant virtuel sur son ordinateur qu'elle habille avec les vêtements qu'elle réalise en image de synthèse. Ce n'est que beaucoup plus tard que les prototypes sont réellement fabriqués pour être sélectionnés puis finalisés en série et, enfin, disponibles à la vente.

Mme Leeloo revient à la révélation macabre de la fausse couche : heureusement, son compagnon était bien là et, même si lui aussi était profondément ému, sa présence a été d'un grand secours. Mme Leeloo reste songeuse un instant puis comme pour se réanimer s'exclame :  « Quand je n'ai pas le moral au boulot, je me fais un petit Dancing baby et ça repart ! J'adore ça et j'en ai toujours deux trois sur le disque dur de mon portable. »

Constatant mon air surpris, mais probablement résolument curieux, Mme Leeloo me demande avec un air un tantinet condescendant « Vous ne connaissez pas les Dancing babies ?!!! Mais ils pullulent sur Internet! ».

Perçu branché grâce à mon mail, j'ai soudainement l'impression de passer pour un internaute triste. Je m'enferre sans doute un peu plus en bredouillant que mon surf sur le Net m'amène surtout à visiter des sites scientifiques où l'on ne rencontre pas de « comment dites vous, des Dancing babies ? ».

Mme Leeloo n'insiste pas et accepte bien volontiers de confier à son (peu cyber) psychothérapeute, qu'elle est issue d'une famille de deux enfants. Son frère aîné a prés de dix ans de plus qu'elle et elle a l'impression d'avoir été fille unique. Ses parents, aujourd'hui à la retraite, travaillaient tous les deux beaucoup dans un commerce mais enrichissaient régulièrement sa collection de poupées. Ce qu'elle préférait par dessus tout : être gardée par sa mamie, la mère de son père, seul grand parent vivant dans sa jeunesse et qui s'était beaucoup occupée d'elle. Cette femme avait travaillé jusqu'à la fin de sa vie comme couturière de quartier. Plus le temps passait, moins elle fabriquait de vêtements et plus elle reprisait des habits. Avec sa petite fille, pour la garde-robe de ses poupées, la création reprenait ses droits. Mme Leeloo me raconte que sa mamie est morte de vieillesse alors qu'elle avait seize ans. En pleine crise d'adolescence, plutôt punk, elle voyait plus rarement sa grand-mère depuis qu'elle allait au collège et avait laissé depuis longtemps tombé ses poupées.

Deux jours avant notre rendez-vous suivant, je trouve dans ma boîte au lettre, un mail de Mme Leeloo. « Monsieur, je vous confirme ma venue le tant. Je profite de ce courrier pour vous joindre un Dancing baby. À Bientôt. Mme Leeloo. »

Les Dancing babies

Cette séquence vidéo met en scène un « bébé » dansant la Macarena.

Ceux d'entre vous qui utilisent le courrier électronique le savent sans doute : il est possible « d'attacher un document en annexe[ii] au mail » : ce peut-être un texte mais aussi une séquence musicale ou encore, comme ici, une courte séquence vidéo (cf. ci-contre).

Mme Leeloo n'évoque pas au début de la séance le Dancing baby.

Loin de la joie dansante de la Macarena, elle est tristounette. Elle dit toutefois que les « méchantes images » viennent moins l'embêter dans son travail et qu'elle est soulagée de m'en avoir parlé. Toutefois, depuis qu'elle a l'impression de disposer de plus de recul à l'égard de cette perte, elle est encore plus hors d'elle à l'idée de ne pas pouvoir être à nouveau enceinte.

Les Drinking babies

Le week-end dernier, elle est allée chez ses parents avec son ami. Elle s'est engueulée avec son père qui une nouvelle fois avait trop bu à table et s'endormait au salon. Suit un long monologue où Mme Leeloo m'explique que son père après la fermeture du magasin restait longtemps au café et rentrait dans un piteux état. Sa mère était furieuse en son absence mais elle était « tout miel » quand il arrivait. Ce qui énervait plus que tout Mme Leeloo, c'est que son ami accepte de boire avec son père. En rentrant chez eux, ils s'était sérieusement affronté et s'était quitté boudeur le lundi matin. Dans la journée, elle lui avait envoyé un mail vengeur. Elle lui disait qu'elle ne voulait pas d'un  Drinking baby  à la maison comme celui qu'elle lui mettait en annexe de son mail. Elle l'avait récemment dégotté sur la toile et ressentait cette trouvaille comme la confirmation inquiétante de son fantasme.

Plutôt que de s'attarder à me décrire ce Drinking baby dont il n'était même plus la peine de  préciser que je n'en avais jamais vu, Mme Leeloo me raconte la souffrance de sa mère face à l'alcoolisme de son mari. Sa mamie avait déjà vécue ça puisque le grand-père paternel, qu'elle n'avait pas connu, était lui aussi porté sur la boisson.

Autant vous dire, que je n'étais pas surpris, ni mécontent, de trouver un mail avec, bien sur, la confirmation du prochain rendez-vous mais surtout le Drinking baby. Je n'ai pas été déçu, jugez plutôt :

Cette séquence vidéo met en scène un « bébé » ivre, titubant cigarette au bec et bouteille vide à la main.

La rencontre qui suivit était bien dans le ton. Mme Leeloo me rapporta ses peurs de petites filles qui racontait à ses poupées que leur papa allait rentrer bientôt et ses bêtises d'adolescente qui ne réussissaient jamais à mobiliser son père. Elles en voulait aussi beaucoup à sa mère de ne pas avoir su la protéger de la violence de son père. Les vacances d'été arrivaient : Mr et Mme Leeloo partaient en juillet, moi en août ; une interruption de deux mois survenait donc.

Retrouvant le plaisir de la lecture de la presse quotidienne pendant mes vacances, je tombe sur des articles évoquant les Dancing babies. À la rentrée, grâce aux informations glanées, je franchissais le Rubicon et j'accédais à des sites de Dancing baby Gallery sur Internet. Peu à peu, je découvrais leur histoire[v] et la grande diversité des mises en scène. Depuis 1996, fleurissent ces curieuses créatures en couche-culotte. Cette star virtuelle était au départ une « démo » d'un programme d'animation en 3 dimensions d'une entreprise d'informatique de San Francisco (Kinetix). En autorisant un de ses amis à le mettre sur son site Web, un de ses 4 papas, Ron Lussier, a mis le feu au poudre. Aujourd'hui, le Dancing baby est le premier personnage virtuel issu du Web a être mondialement connu notamment grâce à sa présence dans une série américaine « culte » : Ally Mc Beal. Il se caractérise par ses surcompétences motrices. Adultomorphisé comme un divin bébé dans les bras de la Madone mais aussi animé, il accède à la substantifique moelle de notre complexité d'humain. Dans une logique brazeltonienne surréaliste de bébé compétent, le Dancing baby  n'a rien à envier à l'adulte dont il est avant tout un miroir.

En septembre, un mail de Mme Leeloo, confirmait, comme il se doit, le rendez-vous de la rentrée mais précisait, je cite : j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. En document attaché, je trouvais ceci...

Kung-Fu baby

Cette séquence vidéo met en scène un « bébé » pratiquant le Kung-Fu.

À notre rendez-vous de rentrée, Mme Leeloo, enceinte d'un mois, avait en effet une grande combativité. Elle espérait explicitement que son Kung-Fu baby serait aussi fort face à la menace de fausse couche, que Bruce Lee face à la mafia chinoise. L'hypothèse d'un nouvel échec, la ramenait implicitement au passif avec ses parents. Elle avait une dent particulière contre son père dont l'annonce de la grossesse de sa fille ne l'avait pas, selon elle, transporté de joie.

Dans les séances qui suivirent, Mme Leeloo donna diverses expressions de son courroux. Même après le terme « anniversaire » de sa première fausse couche, elle hésitait dans sa rêverie entre la menace d'un grand danger pesant sur son Kung-Fu baby et la préméditation de la mise au monde d'un enfant vengeur qui viendrait régler tout ses comptes en général et paternel en particulier.

Cette séquence vidéo met en scène un « bébé » dansant se faisant écraser par une voiture.

Le rite du mail confirmant nos rendez-vous ne s'était pas systématiquement maintenu. Aussi, les séances précédées par un « document en annexe » n'en avait que plus de poids. Cela se produisit à deux reprises à des moments clefs où les mots étaient particulièrement difficiles à trouver pour contenir les affects.

Sur le registre de la menace terrible sur son enfant virtuel, voici un terrifiant double baby crash.

En matière, d'enfant vengeur, le Terminator baby mérite une place de choix, c'est un grand moment de l'histoire de l'enfant imaginaire.

Entre haine du fœtus pisseur, fumeur et alcoolique et violence vengeresse du Terminator réglant les comptes, les semaines passaient et l'apprivoisement de la transparence psychique de Mme Leeloo s'effectuait. Peu à peu, elle réussissait à mettre en mots et en sens, les ondes de choc de ses blessures enkystées.

Les échographies se révélèrent être un support particulièrement propice à cette maturation. Très investi par Mme Leeloo, ce cadre était simultanément un lieu de résurgence des angoisses des plus archaïques aux plus œdipiennes. En partie grâce à la bienveillante contenance de l'échographiste, la confrontation aux ésotériques images et leur douce interprétation partagée se révélaient constructive et rassurante pour l'édification d'un bon imaginaire Dancing baby parental.

Cette séquence vidéo met en scène un « bébé » tirant avec un pistolet.

À la deuxième écho, face à l'annonce du sexe masculin de son enfant, Mme Leeloo fut de nouveau assailli par d'invasifs baby crash qui se soldèrent par quelques contractions et une petite frayeur aux Urgences. Grâce à la bonne contenance de son compagnon et à la qualité de sa mobilisation,  baby crash et contractions firent long feu rapidement.

À l'occasion des fêtes de Noël, un rapprochement s'est effectué avec son père qui lui a offert, très ému et à sa grande surprise, une « dernière poupée ». Il lui a promis que son petit fils ne le verrait jamais ivre. Son compagnon et son père avait eu une discussion inhabituelle en ouvrant les huîtres : il lui avait raconté qu'il s'en voulait beaucoup de ne pas avoir été mieux que son propre père avec sa femme et sa fille. Ils étaient tombés d'accord pour dire que ça pouvait changer bientôt. Mme Leeloo était très apaisée par cette alliance de son homme avec son père.

L'accouchement s'est bien passé. Autour du berceau, lors de mon passage dans la chambre avec Mr et Mme Leeloo, nous avons engagé une forte intéressante discussion entre Dancing baby et bébé réel qui, lui,  ne danse ni ne pratique les arts martiaux, mais bénéficie bien volontiers d'illusions anticipatrices tempérées parentales.

Nous nous sommes revus un mois après. Tout se passait plutôt bien. Le fils de Mme Leeloo semblait bien confortablement installé dans son nid parental. Nous nous sommes rencontrés une dernière fois, trois mois plus tard. C'est à cette occasion que je lui ai demandé si je pouvais raconter notre travail et utiliser ses Dancing babies. Je lui expliquais que je m'intéressais beaucoup aux représentations parentales de l'enfant à venir pendant la grossesse et que ses Dancing babies étaient des illustrations significatives. Elle me répondit que ma curiosité, ça elle s'en était aperçue ! et que c'était quelque chose qui l'avait bien aidée pour mettre de l'ordre dans ses idées. Elle me dit aussi que ses Dancing babies, représentaient sans doute une version contemporaine de quelque chose qui existe sous différentes apparences selon les cultures et les époques.

Je trouve cette remarque des plus pertinentes car pour moi, vous l'avez sans doute pressenti, ces Dancing babies répondent à la définition psychanalytique du fantasme : un scénario imaginaire qui figure, de façon plus ou moins déformées par les processus défensifs, l'accomplissement d'un désir, situé selon, entre conscient et inconscient.

En effet, pour concevoir graphiquement un Dancing baby, il faut prendre un squelette adulte numérisé, l'animer et y superposer secondairement l'image du bébé.

Du point de vue psychique, pour ne rien perdre de la succession des étapes de cette recette de fabrication, il est bon d'évoquer la potentialité  projective de ces scénarios fantasmatiques. Dans cette direction, la notion d'identification projective est probablement la plus adaptée pour rendre compte de cet algorithme.

Bertrand Cramer et Francisco Palacio-Espasa[ix], à partir de la synthèse de divers auteurs définissent ainsi l'identification projective parentale en postnatal : « un fantasme inconscient où le sujet se place, ou place des aspects de Soi-même, dans un objet (ici, l'enfant) avec un but de recherche de relation ou de communication ou de défense. »

Ces identifications projectives parentales s'inscrivent, selon eux, dans le cadre d'un fonctionnement psychique parental spécifique en post-partum : ils parlent d'une « néo-formation originale », d'une « nouvelle topique ». La présence du nouveau-né induit une « effusion projective » qui s'accompagne d'un véritable « ébranlement » de l'organisation psychique parentale. Ils définissent ce fonctionnement spécifique comme la matérialisation  d'investissements narcissiques et pulsionnels parentaux, jusqu'ici cantonnés dans leur espace intra-psychique et qui se redistribuent dans l'espace interpersonnel de la relation à l'enfant réel et fantasmatique. « L'enfant devient ainsi le relais et le dépositaire d'investissements qui — jusqu'alors — étaient attachés à des objets internes ou des aspects du self ». Il occupe alors une place intermédiaire « à cheval » entre l'espace intrapsychique et extrapsychique parental.

Dans cette conceptualisation, le flux d'identifications projectives sera, selon la nature contenante ou déstructurante des scénarios fantasmatiques, en faveur du développement du bébé ou a contrario  parasite. Dans une modalité de fonctionnement « normal » les nécessaires identifications projectives parentales seront pleines de l'image de l'enfant aimé qu'ils ont été et seront synonymes d'empathie. Dans ce contexte favorable, le bébé va, face à des identifications projectives qui n'empiéteront pas  sur son identité naissante, les intégrer à travers son activité identificatoire originale. Il fera sien l'étayage libidinal et empathique parental et s'appropriera ainsi dans son corps propre cette fonction contenante qu'il reçoit de son environnement.

À mon sens, cette utile conception d'une « néoformation » psychique parentale en post-partum mérite d'être aujourd'hui nettement révisée à la lumière des données cliniques portant sur le processus de parentalité à l'œuvre pendant la grossesse. Notre travail sur les enjeux psychologiques de l'échographie va bien dans ce sens. Je crois aussi qu'à leur façon, les Dancing babies de Mme Leeloo permettent de défendre la même thèse : cette effusion identificatoire normale ou pathologique parentale, dont parlent nos voisins suisses, n'est pas une néoformation  du post-partum. Le cadre échographique et les Dancing babies mettent justement en scène, en prénatal, les premier actes de cette « matérialisation d'investissements narcissiques et pulsionnels parentaux, jusqu'ici cantonnés dans leur espace intra-psychique ». À mon avis, ces images et leur sonorisations induisent l'émergence de la trame de ce qui sera plus tard, en post-partum, la part parentale de « l'enveloppe proto-narrative » construite par l'enfant à travers son appropriation progressive de l'intersubjectivité à travers  l'interaction.

Pour s'interroger sur  la potentialité de l'image sonorisée de l'échographie et des Dancing babies, il est sans doute judicieux de rappeler que l'image en général « utilise des procédés qui échappent au principe de réalité, (elle utilise) ceux de la pensée magique, ceux du rêve » [x], propices aux déplacements et aux condensations.

Comme l'a proposé D. Anzieu en étudiant les « signifiants formels »[xi], le psychisme se constitue probablement au départ dans des rapports d'espaces. Dans la filiation de W. Bion, il pense que ce n'est qu'après la constitution des contenants psychiques que les contenus émergent, primitivement sous forme de représentant d'enveloppe et de transformations de ces enveloppes au gré des relations très précoces. À un niveau développemental, « les enjeux de l'image précèdent (donc) ceux du langage »[xii]. Autrement dit, l'image serait le véritable contenant de nos premiers contenus psychiques.

S. Tisseron[xiii], nous donne une précieuse comparaison à ce sujet ; je le cite : « Parce que l'image est apparue avant la séparation psychique et qu'elle a d'abord été mise au service de l'illusion de l'unité primitive, toute image continue à  envelopper la pensée. Celle-ci (la pensée) soutenue par une image, est comme le nouveau-né porté par sa mère.» La mère (comme l'image) est donc l'enveloppe de l'enfant à naître.

La conception, c'est donc bien — en accord avec l'étymologie du mot conceptere —, l' « action de contenir ». Concevoir de concipere, c'est proprement « contenir entièrement ». A. Rey dans son Dictionnaire Historique de la Langue Française[xiv] est formel : au XII° siècle, concipere, apparaît « simultanément » avec la double signification de  :

  • former un enfant en soi
  • se représenter par la pensée

De cette simultanéité primitive, nous devrions nous inspirer dans notre réflexion psychologique et psychopathologique. Elle devrait nous aider à mieux appréhender la continuité et la discontinuité du segment périnatal de la parentalité.

Je crois qu'il est temps pour nous, professionnels, de mesurer les limites de notre perception de l'enfant en postnatal jouant un rôle d'amorce d'une contenance psychique, psychiquement « aveugle » en prénatal.

A travers les mille et une représentations culturelles du fœtus et du jeune enfant (Dancing babies compris), les identifications projectives de, la rêverie parentale viennent habiter l'inquiétante étrangeté de la transparence actuelle de la grossesse en général et de l'imagerie échographique en particulier. Toutes ces images fantasmatiques permettent d'habiller l'objectivité froide des images échographiques et de la technicité triomphante. Elles véhiculent la présence de l'enfant en devenir avec sa virtualité objectale, candidate à la tiércéité[xv] et à l'identité de genre[xvi].

Cette confrontation marque une « rupture »[xvii] dans le cheminement fantasmatique et narcissique parental prénatal car elle les confronte vivement à l'orchestration de la proto-partition de leur « schéma d'être avec »[xviii] l'enfant à naître. Si il y a du nouveau en postnatal c'est parce que le récepteur de ces identifications projectives rentre en jeu avec ses propres proto-représentations (proto-identification projective pourrait-on dire avec W. Bion) et que, désormais, il y a  interaction émotionnelle et fantasmatique. Contrairement à ce que défendent B.Cramer et F. Palacio-Espasa, la nouveauté n'est donc pas, en postnatal, l'effusion psychique parentale. Elle existe par anticipation progressive, mutatis mutandis — tout au long de la gestation.

Au théâtre, le soir de la première, la pièce n'existe que grâce aux travail en amont. Pendant les répétitions, le metteur en scène, à partir de  ses propres identifications projectives, anticipe le rôle du public. La nouveauté de la première, c'est le regard et l'effusion psychique du public, mais pas du metteur en scène. Un metteur en scène « suffisamment bon» assure probablement la continuité de la contenance de ces identifications projectives entre les répétions et les représentations publiques. Cette continuité est princeps, même si il y a beaucoup à dire sur l'émotion, seconde, du grand soir.

Ce constat est une opportunité très prometteuse pour la prévention des avatars de la parentalité et des relations précoces avant que le rideau ne se lève, avant la naissance. C'est aussi pour nous, cliniciens du périnatal, une responsabilité supplémentaire : il est bien vrai que le fonctionnement psychique parental périnatal est propice aux interventions psychothérapiques permettant de métaboliser les identifications projectives toxiques issues d'un mandat transgénérationnel traumatique aliénant ; mais quel est le devenir individuel, conjugal et familial en cas de non perception des signaux de détresse ?

Pour conclure

Cliniciens, avant d'inscrire sur un carton de rendez-vous ou un papier à en tête votre e-mail, réfléchissez bien.

La question n'est pas à mon avis : « Souhaitez-vous vous ouvrir à la  clinique des scénarios fantasmatiques du 3e millénaire ? ». Par la parole échangée, par  lettre, par téléphone et par fax, cela se produit déjà. De plus, c'est certainement une illusion d'optique regrettable que de croire que les fameux « nouveaux médias » — uniquement parce qu'ils sont post-modernes — apportent des éléments a priori  résolument novateurs dans la communication. C'est certainement plus leur formalisation, inhérente au média utilisé, qui est novatrice et mérite d'être explorée[xix]. Enfin, la multiplication des informations brutes, rendues aisément accessibles par ces supports, ne fait que souligner notre besoin fondamental de passeurs[xx], de traducteurs, et surtout de contacts humains directs pour mettre en sens ces éléments. Or, cette aspiration, n'est décidément pas nouvelle.

«Rêver à un Dancing baby  peut amener à ressentir un sentiment de joie, de sécurité, de victoire et à croire que du bon temps est à venir »

La question serait donc plutôt : « Souhaitez vous proposer un canal de communication — non pas de substitution mais complémentaire — permettant à vos patients de vous transmettre des messages qui enrichiront votre échange et, surtout, qui pourront rétrospectivement être analysés comme la trace d'une difficulté pour partager verbalement des affects parasites. »

Pour le dire simplement, si un psychothérapeute d'enfant accepte de travailler avec son jeune patient les dessins, un thérapeute du prénatal, a peut-être intérêt à accueillir les Dancing Babies parentaux.

C'est ce que Mme Leeloo a sans doute voulu nous transmettre quand elle m'a envoyé ce document « en annexe » dans son dernier mail.

Vous noterez bien, il s'agit cette fois d'une photo, loin de l'agir trépidant des Dancing babies  précédents et évocatrice d'une identification projective prénatale maternelle contenante et sereine. Ally Mc Beal, l'héroïne du célébre sitcom US, y déclare «Rêver à un Dancing baby  peut amener à ressentir un sentiment de joie, de sécurité, de victoire et à croire que du bon temps est à venir ». La rêverie parentale pour le Dancing baby  peut-être aussi un nid douillet pour l'enfant virtuel. Dont acte.

Sylvain Missonnier


[i] Soulé M., Soubieux M.J., Gourand L., Missonnier S., L'échographie de la grossesse : les enjeux de la relation   (film vidéo + Cd-Rom + livre), Collection multimédia « À l'aube de la vie » dirigée par S. Lebovici et B. Golse, www.aubedelavie.com/Fr/Collection/Echographie.

[ii] Les annexes, ce sont aussi l'amnios et le placenta. Le dancing baby est un bon ambassadeur du « fonctionnement psychique placentaire » parental tel que je l'ai décrit dans « Entre créativité et vulnérabilité, les métamorphoses de la parentalité » in  Psychiatrie Française,  vol. XXIX 3/98, 95-111.

[v] On se rapportera utilement  à l'article du Monde  du 25 janvier 1999 intitulé « Le Dancing baby  est devenu la vedette d'Imagina » par M. Alberganti  et celui de Libération   du 22 janvier 1999, « Tu danses, bébé » de  E. Peyret.

[ix] La pratique des psychothérapies mères-bébés, Paris, PUF, 1993

[x] P. Denis Séduction de l'image, image de la séduction in Topique, Pouvoirs de l'image, N° 53, Paris,  Dunod, 1994, p.57

[xi] Anzieu  D. Les signifiants formels et le moi-peau  in ANZIEU et coll., Les enveloppes psychiques, Paris, Dunod, 1987

[xii] Tisseron S., Psychanalyse de l'image, Paris,Dunod, 1995

[xiii] Tisseron S., Psychanalyse de l'image,  Paris, Dunod, 1995

[xiv] Paris, Dictionnaires  Le Robert, 1995

[xv] Green A., De la tiercéité in La psychanalyse; Questions pour demain. Monographie de la Revue française de Psychanalyse, 1990, Paris, PUF

[xvi] Stoller R. J., Recherche sur l'identité sexuelle, Paris, Gallimard, 1978

[xvii] Boyer J.P., Porret Ph., L'échographie obstétricale : premières remarques à propos d'un changement épistémologique in Neuropsychiatrie de l'enfanceet de l'adolescence, 1987, 35, 8-9, p. 326

[xviii] Stern D., Une manière de construire un nourrisson cliniquement pertinent in Revue de Médecine psychosomatique, 1994, N°37/38, p. 18

[xix] Missonnier S., Des consultations et des psychothérapies sur Internet ? in Carnet-Psy, N° 45, Mai 1999, 25-28

[xx] Wolton D., Internet  et  après ? Une théorie critique des nouveaux médias, Paris Flammarion,  1999

 

 

 

 

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