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Taïeb Ferradji, Banlieues, culture et psychopathologie |
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Article suivant : Interventions à la demande de la police dune unité mobile durgence psychiatrique (Eric) Article précédent : Le conflit et la parole à ladolescence Si en psychopathologie, on considère que la capacité à résoudre les conflits intrapsychiques et interrelationnels dépend de la solidité de lidentité et du narcissisme, en clinique, lidentité renvoie aussi bien à la notion de sa genèse que de ses troubles dans une perspective de compréhension du monde, de soi et de lautre. Le travail avec les migrants et/ou enfants de migrants est aussi lhistoire dune rencontre avec la clinique transculturelle ainsi quavec la banlieue, cet espace porteur de souffrance et dexclusion mais, qui peut, également, être porteur de créativité. La dialectique psychopathologie-banlieue introduit demblée la problématique du lien, lien entre idéologie et politique, dabord, dans un contexte de révolution médiatique sans précédent, lien entre souffrance, expression psychopathologique et prise en charge ensuite, et lien entre psychopathologie individuelle et psychopathologie sociale enfin. En effet, et pour nen rester quà ce dernier aspect du lien, la problématique du rapport psychopathologie individuelle/psychopathologie sociale souligne limportance voire la nécessité dun regard transculturel, seul à même de permettre un décryptage correct de lêtre, du dire et du faire banlieue. Comment saisir ce qui caractérise à la fois chacun et lensemble, dans leur normalité comme dans leur pathologie, dans leur altérité comme dans leur universalité est, en effet, la question essentielle. Comment écoute et communication doivent-elles et peuvent-elles aller au-delà de la simple transcription du discours ou de sa traduction ? À un autre niveau, mais non moins essentiel, se pose également la question dune culture spécifique des banlieues. Dimension importante et capitale puisquelle conditionne et détermine le poids de la culture dans lexpression psychopathologique. Si la banlieue vit, témoigne et est le reflet des mutations sociales, si elle connaît une acculturation parfois traumatique, la culture se transformant radicalement dans ses éléments de base, dans ses critères et sa dynamique, on peut légitimement sinterroger sur le dysfonctionnement psychopathologique afférent. Lémergence dune psychopathologie nouvelle peut-elle sexpliquer par la seule référence à la banlieue ou au phénomène banlieue ? Quel liens entre ces nouvelles données ? Sagit-il dune expression réactionnelle à la dégradation des conditions socio-économiques de ces populations, et à laugmentation de la précarité sociale et psychologique, donnée reflétée au plan sociologique par le hiatus entre le discours politique et le discours populaire ? Ou sagit-il plutôt dune évolution vers lacquisition dune culture de plus en plus différente, au point quelle en devient fatalement conflictuelle ? Lexemple des sectes, des conduites toxicomaniaques et délinquantes en général, dans leur profil évolutif et dans un univers souvent en décalage, est sur ce plan à analyser. Ceci nous amène à souligner quen banlieue comme ailleurs, en opposition ou en rupture, le fait psychopathologique, dans une référence au différent, sexprime de façon prévalente par la souffrance humaine dans lexpression psychopathologique, et la problématique culturelle dans la marginalité sociale. Se pose alors, dans la culture référencée, dans une démarche universelle et dans une perspective de soins, la question de la place voire de la définition et des limites des concepts de santé, de normalité et de pathologie. Au-delà des banlieues et de leurs problèmes, au delà de la psychopathologie dans sa référence aux soins, et dans une perspective épistémologique, en référence aux liens quune société organise entre ses membres et comment individuel et collectif interagissent, la métaphore de M.Mammeri (Poèmes kabyles anciens, éd Plon, Paris 1974) en introduction dun de ses ouvrages, est à ce propos illustrante. Il écrit : La vision réductrice est en même temps thérapeutique. Au terme de la civilisation brillante à laquelle elles étaient parvenues, les tribus dEurope saperçoivent quelles souffraient aussi de leurs maux, dont tous nétaient pas guérissables par les moyens des catégories grecques. Alors elles ont découvert ( ou inventé ) des humanités miraculeusement immunisées contre les maladies qui les affectaient. Elles sont allées, traquant les paradis perdus, de par le monde, comme les peuplades quelles finirent par refuser dappeler primitives. Elles ont imaginé des fables pour guérir, des fables à la vérité transparente, comme il sied aux shamans des peuples qui, depuis longtemps, ont laissé mourir en eux le sens de la nature, la perception des symboles et des correspondances. Ce quaisément je lisais à travers un verbe qui tendit à devenir ésotérique ( comme celui des vrais shamans ) était à peu près ce qui suit .... incapables délucider lopaque, ils mythifient et, ce faisant, se mystifient .... Doù limportance dune approche complémentariste, dune analyse efficiente des données culturelles et psychosociologiques, et dune évaluation des changements induits. Aspects nouveaux, dans une perspective ancienne et reflétant notre malaise dans la civilisation. Malaise vécu et malaise exprimé dans la dialectique psychopathologie-banlieue, où il faut concilier la double ambiguïté dune situation qui doit à la fois éviter la ghettoïsation dune spécificité globalisante, et tenir compte de particularismes toujours opérants. Dans cette perspective, une esquisse danalyse peut être avancée en tenant compte du fait quelle ne peut représenter quun instantané dune situation complexe et mouvante. Les mutations socio-culturelles de ces années de crise sont difficilement contrôlables. Elles ont induit des changements tant au niveau national quinternational. Changements aux plans économique, sociopolitique, humain et culturel, surtout perceptibles, au niveau social comme au niveau individuel, chez les populations et les sujets à haut risque psychosocial. De plus, la vulnérabilité induite connaît une inflation quasi permanente. Cette évolution voit lémergence de critères nouveaux tels que :
Cette évolution apparaît, de ce fait, porteuse des germes dune rupture nécessitant une adaptation permanente et mettant le sujet, notamment ladolescent, en conflit avec les normes ambiantes. Au plan psychopathologique, la perturbation de la dynamique familiale est, souvent, le témoin de la difficulté des parents et des enfants, à répondre à des injonctions paradoxales, ainsi que de leur incapacité à produire de nouvelles manières dêtre et de faire, seules à même déviter que lacculturation massive et forcée quils connaissent ne soit traumatique. Le corollaire immédiat en est la carence dautorité pour les enfants et, généralement, la démission avec vécu déchec pour les parents. Difficultés multiformes, pathogénie et étiologie complexes, interactions vicieuses, crise morale et identitaire concourent au conflit transgénérationnel, transculturel et trans-social, compromettant toute transmission efficiente comme en témoigne laugmentation constante du nombre de décompensations de type mystique, notamment à ladolescence. En filigrane, se pose la question de la criminalité infanto-juvenile, de lalcoolisme et des toxicomanies. Problèmes qui peuvent être exacerbés par des conditions particulières au milieu ambiant et à ladolescence, et par les particularités liées à cette phase de la vie. En effet, ladolescent, à la recherche de soi, se trouve dans limpossibilité de se réaliser en affirmant son individualité. Le milieu, en affirmant son devoir social et en lui refusant cette reconnaissance, exige de lui une démarche inverse et paradoxale. Démarche dautant plus paradoxale chez ladulte jeune quil a un emploi et est productif. Incapable déluder et/ou dassumer cette double contrainte, -être et ne pas être-, le jeune se réfugie souvent dans le conflit. Etre dans la marginalité ou la décompensation, voire ne pas être dans le suicide. On pourrait continuer, à loisir, à analyser cet echec à être, à nous interroger sur lévolution de la famille et son incapacité à offrir à lenfant un modèle cohérent et, à un niveau plus précoce, sur le hiatus entre école, famille et société. Reste, au total, la question des soins (et à partir de quel postulat), la question de la prévention, enfin, celle de la liberté et de ses limites, dans une dialectique soi-autrui aux contours nouveaux. Taïeb Ferradji, psychiatre Article suivant : Interventions à la demande de la police dune unité mobile durgence psychiatrique (Eric) Article précédent : Le conflit et la parole à ladolescence
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