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4. Quelques réflexions à propos de cette expérience

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Article précédent : 3. Les résultats de la réflexion : un RSM Sud 78 “opérationnel” et expérimental

Ce projet, comme les nombreux débats qu’il a suscités le prouvent, ouvre un champ très large de discussions et de réflexions. Nous voudrions, dans cet article, questionner sur certains points la discipline psychiatrique elle – même. La place des autres acteurs de santé participant au réseau, au premier rang desquels se trouvent les médecins généralistes, qui ont été dès l’origine dans ce projet et en ont considérablement influencé le cours, fera, sans doute, à leur initiative, l’objet d’autres publications. Cet article représente un point sur l’état des réflexions des auteurs. Il est évident que celui – ci évoluera comme il a évolué tout au long de cette expérience. Car, comme le souligne A. Lopez (7) “la concertation (…) est faite pour circonscrire les désaccords irréductibles, et au mieux pour déboucher sur des propositions dépassant les scénarios initialement envisagés par les uns et par les autres”.

Dans cet esprit, nous espérons que ces réflexions ouvriront un débat plus large permettant à l’ensemble des acteurs de santé, adhérents ou non au réseau, spécialistes ou non spécialistes, de s’exprimer sur ce projet. C’est dans cette perspective que Carnet Psy se propose de consacrer un deuxième numéro à cette expérience, afin que puissent s’y exprimer l’ensemble des partenaires de la santé mentale qui le souhaiteront.

1. Réseaux de soins et discipline psychiatrique

Le terme de “réseau”, est aujourd’hui considéré comme “vide de contenu” tant il est vrai qu’il autorise diverses acceptions qui sont autant de façons, pour le corps médical et les institutions, de décliner leurs pratiques : réseau de correspondants que les médecins ont, de tous temps, développés, collaborations entre partenaires de soins différents, réseaux à visée de planification sanitaire et de maîtrise des coûts prônant la collaboration entre établissements sur une même discipline….

Les professionnels de santé et les partenaires du champ social sont les seuls à pouvoir proposer un “contenu médical et social” au concept de réseau en santé mentale garantissant la plus grande efficacité et la meilleure qualité des soins dont ils sont, en première intention, responsables.

De plus en plus, des lignes de partage sont posées à l’intérieur du concept flou de réseau pour tenter d’en préciser le contenu. Ainsi, J. Houver (4) écrit : “L’un des enjeux de la psychiatrie contemporaine est de différencier et de promouvoir deux types de réseaux (…) :

  • Réseaux primaires qui sont des réseaux de soins interpersonnels. Ils s’organisent autour de la relation soignant-soigné.
  • Réseaux secondaires où producteurs et usagers de soins définissent la politique de santé mentale à l’échelon local et national.”.

Les réseaux secondaires ont des objectifs avant tout organisationnels, de planification entre les acteurs concernés par la santé mentale. “Il s’agit de développer des stratégies, des complémentarités, une concertation, une collaboration, une coordination, la conception d’outils nouveaux, l’information, le partenariat” (4).

Le Réseau Santé Mentale Sud Yvelines se fixe comme objectif d’assurer les missions d’un réseau de soins secondaire.

Cet objectif est ambitieux. Il implique une nouvelle façon de penser l’organisation des soins en santé mentale, et constitue, à plusieurs titres, compte tenu de l’état de cloisonnement de la discipline, une réelle “révolution culturelle”. Nous sommes convaincus que de telles évolutions ne sont possibles que par une implication forte de chacun des partenaires concernés et dans le respect, sinon la défense, des spécificités de chacun. Ces dernières sont, en effet, autant de lieux différents d’exercice des diverses compétences acquises par la discipline au cours de son évolution.

L’une des grandes différences entre réseau de soins primaire et réseau secondaire est la nature des acteurs de la discipline psychiatrique concernés par le projet.

Dans un réseau de soins primaires en psychiatrie, tel que peut les développer la politique de secteur, les partenaires de soins sollicités sont issus de disciplines distinctes. Ils associent leurs différentes compétences pour assurer la meilleure prise en charge du patient. La spécificité de chacun est donc posée d’emblée. Ces réseaux, qui associent le médecin généraliste et les acteurs du champ social aux équipes gérant des secteurs psychiatriques, sont généralement initiés, guidés et animés par les équipes institutionnelles des établissements psychiatriques. En règle générale, un seul établissement est impliqué dans ce type de réseaux.

Dans un réseau de soins secondaire, la difficulté essentielle vient de ce que plusieurs partenaires sollicités appartiennent à la même discipline et que plusieurs établissements prenant en charge la santé mentale sont impliqués.

En ce sens, un réseau de soins secondaire est l’un des outils les plus puissants de décloisonnement des acteurs de santé appartenant à la même discipline. En effet, il réunit l’ensemble des spécialistes de la discipline d’une zone géographique donnée, dans une réflexion au cœur même de l’activité de chacun et pas seulement dans une discussion “autour de la table”.

Les fractures entre psychiatrie de secteur, psychiatrie libérale, psychiatrie hospitalo-universitaire d’une part, entre psychiatrie publique et psychiatrie privée d’autre part, trouvent ici matière à s’exprimer. En outre, la crainte de s’engager dans une expérience dont l’objectif final n’est clairement perçu par aucun des partenaires puisqu’il est amené à se préciser avec le développement même du réseau, et l’importance du changement prévisible, expliquent les réticences, voire quelques unes des oppositions qui se sont exprimées chez certains des partenaires sollicités. Ces contradictions ont eu le mérite d’ouvrir un débat qui a permis au réseau de trouver une première configuration. Il importe que de tels débats puissent continuer à nourrir le développement de ce projet.

Cependant, et à l’opposé de ces positions contradictoires permettant de dialectiser et d’enrichir la problématique du réseau, les oppositions à ce projet ne peuvent se comprendre que dans une logique idéologique où chacun tend à ériger sa spécificité en dogme de fonctionnement, voire en définition de la discipline psychiatrique. Ainsi, la possibilité de construire un réseau de soins en santé mentale se heurte aux particularités des modes d’exercice qui, lorsqu’ils ne sont pas vus comme autant de spécificités à préserver, s’expriment dans la crainte que l’un des partenaires impose “sa vision” de la psychiatrie au détriment des autres.

Dans la logique de réseau secondaire, au contraire, la revendication de la spécificité des différentes pratiques peut s’entendre de façon positive, et non comme une façon concurrente de " faire la psychiatrie ". Le fondement même d’une pratique en réseau de type secondaire part de ce postulat que la psychiatrie, qui a pour objet le vaste champ de la santé mentale, ne peut être faite aujourd’hui que par et avec l’ensemble des partenaires de cette discipline qui ont tous une spécificité de pratique. Ces spécificités font la richesse de la discipline et méritent d’être clairement explicitées pour offrir à la population, dans une logique de complémentarité, la diversité des réponses possibles.

Cet obstacle à la constitution d’un réseau secondaire en santé mentale, lié aux cloisonnements persistants dans la discipline psychiatrique, explique le déroulement de l’expérience du RSM Sud 78, et influence la configuration que doit se donner un tel projet.

Concernant le déroulement de l’expérience : d’emblée, il est apparu fondamental d’obtenir un accord entre partenaires de la même discipline comme préalable à toute possibilité de constituer un réseau de soins secondaires. Si, selon notre pratique habituelle, nous avons, dès l’origine, souligné l’importance d’introduire dans cette réflexion les partenaires du champ social et les usagers, il a été évident à certains d’entre nous qu’il fallait au préalable s’assurer d’un réel “décloisonnement” entre psychiatres (les relations avec les médecins généralistes ne pouvant se définir comme “cloisonnées” par rapport à la psychiatrie, et ne faisant pas l’objet de cette réflexion) afin de poser les conditions de faisabilité du réseau et le préalable à l’introduction, dans les meilleures conditions possibles, des autres partenaires de soins en santé mentale.

Concernant la configuration que peut se donner un réseau secondaire de soins en santé mentale : afin qu’un tel réseau soit viable, il impose que l’ensemble des partenaires de la même discipline y participent, ou du moins que la forme prise par ce réseau autorise l’intégration future de l’ensemble de ces partenaires. Dans ce dernier cas de figure, où la réticence d’un des partenaires serait telle qu’il s’oppose à y participer d’emblée, le réseau doit se donner les moyens non seulement d’amorcer la réflexion mais de se doter de règles suffisamment souples pour que l’introduction ultérieure d’autres partenaires soit possible et que le réseau puisse se reconfigurer avec lui. L’essentiel, pour un tel projet, est de préserver les possibilités de fonctionner, à terme, comme un réseau secondaire.

Il faut également rappeler que les oppositions entre partenaires psychiatres, qui constituent l’obstacle essentiel à la constitution d’un réseau de type secondaire, ont des conséquences non négligeables sur le positionnement même des autres acteurs de la santé mentale. En effet, en l’absence de consensus sur la spécificité de la psychiatrie par les spécialistes eux-mêmes, il est légitime que les autres acteurs s’arrogent le droit de définir le champ et l’objet même de la santé mentale et s’attribuent, en référence à cette définition, une spécificité d’exercice que la psychiatrie pourrait revendiquer. Nous évoquerons ultérieurement ce point.

2. Réseaux de soins et politique de secteur psychiatrique

Si nous avons choisi de poser la question des rapports entre politique de secteur et politique de réseau, c’est que cette psychiatrie est la seule à pouvoir revendiquer une “politique en réseaux”. En effet, celle-ci ne concerne pour l’heure, que très indirectement la psychiatrie hospitalo - universitaire qui, en dehors de son réseau de correspondants externes ( le plus souvent médecins libéraux spécialistes et non spécialistes), n’a jamais prétendu mener une politique de réseau et ne concerne pas les psychiatres libéraux, restés soucieux de préserver leur “pratique individuelle”. Nous souhaiterions pourtant argumenter l’idée que, si la politique de secteur est une politique “en réseau”, elle suit, aujourd’hui, les principes des réseaux de proximité ou réseaux primaires et, que, du fait du développement qu’elle a donné à la psychiatrie sectorielle, elle ne peut que rencontrer de grandes difficultés à initier une politique de réseau secondaire.

Nous ne reviendrons pas sur l’historique du développement de la santé mentale en France et du rôle majeur jouée par la politique de secteur sur l’évolution de ce système. De nombreux écrits ont rendus compte de cette évolution. Nous pouvons renvoyer le lecteur à un article de M. Reynaud, A.M. Gallot et L. Lefèvre (9) sur “la politique de santé mentale en France” qui en rappelle les points essentiels pour dresser un “état des lieux” de la politique de santé mentale actuelle.

Nous voudrions insister sur le fait que la politique de secteur actuelle s’est considérablement éloignée des objectifs initiaux que se fixait la politique de secteur des années 70, qui rejoignaient clairement les principes des réseaux secondaires. En effet, la politique de secteur a été, en son temps, révolutionnaire par le processus de désinstitutionnalisation qu’elle a initié. Elle a permis d’assurer le suivi des patients hors des murs de l’asile et de l’introduire dans la cité. Ce mouvement s’est accompagné de la nécessaire collaboration des équipes de secteur avec les représentants de la ville : structures sociales et collectivités territoriales. Si cette politique a pu poursuivre, en son temps, un projet de type réseau secondaire de soins en santé mentale, c’est que la nature du paysage de la psychiatrie de l’époque était presque exclusivement celle de la psychiatrie de secteur.

Par la suite, le développement de cette politique sectorielle s’est poursuivi de manière autonome, indépendamment des changements dans le paysage de l’offre de soins qui s’amorçaient (en particulier par l’augmentation du nombre de psychiatres libéraux) et de l’ouverture de la psychiatrie à des pathologies différentes ou à des activités spécifiques ne nécessitant pas un suivi sectoriel impliquant l’ensemble des outils thérapeutiques du secteur.

Ainsi, les secteurs n’assurent plus aujourd’hui les missions de “réseaux secondaires” de prévention, de diagnostic et de continuité des soins pour tous les malades appartenant à leur zone géographique. Ils conservent cependant une exclusivité en matière de réseaux primaires, en gardant de l’objectif initial de la “politique de secteur”, l’établissement “de liens avec d’autres partenaires de soins : famille, services sociaux, secteurs de l’hébergement, du logement, du travail, des généralistes…” (6) que souhaite favoriser le Réseau de Santé Mentale Sud Yvelines.

Un cloisonnement s’est ainsi peu à peu constitué entre une politique de santé publique centrée sur la politique de secteur, et une psychiatrie “libérale”, exonérée de l’institution psychiatrique et revendiquée par les usagers. Le changement de position de la société par rapport à la psychiatrie a contribué à cette fracture et les usagers eux-mêmes font aujourd’hui une différence entre la psychiatrie libérale ou en Hôpital Général, moins stigmatisantes, et la psychiatrie de secteur .

La participation des secteurs à un réseau de type secondaire signifie que le secteur prend désormais en compte qu’il ne peut exercer le monopole de la prévention, du diagnostic, et de la prise en charge de l’ensemble de la population, et qu’il est prêt à définir sa place spécifique, en complémentarité avec les autres partenaires.

C’est pourquoi, certains secteurs ont compris l’enjeu de cette nouvelle organisation des soins et s’appliquent à inscrire leur fonctionnement de réseau de proximité comme une spécificité essentielle dans le cadre de réseaux secondaires de soins. Une prochaine publication traitera de cette complémentarité.

3. Spécificité du psychiatre et autres acteurs de santé

Un des problèmes fréquemment soulignés de la discipline psychiatrique est de ne pas pouvoir définir clairement sa spécificité. Pourtant, comme le souligne Lazarus, repris par Guimon (1), “les psychiatres doivent souligner les particularités de leur profession qui rendent leurs contributions incontestables”.

Nous tenterons de donner une définition simple et intelligible par tous les acteurs de la santé, professionnels et administratifs, de cette spécificité. Le mérite, nous semble-t-il, de cette définition, est son intelligibilité et sa valeur “opératoire”. Nous reconnaissons le caractère réductionniste de l’image mais préférons nous y exposer en espérant que sa valeur opérationnelle permettra de poser dans des termes compréhensibles par tous la difficile question de la place des psychiatres dans le système de soins psychiatriques.

Le psychiatre est le seul professionnel en matière de santé mentale à maîtriser une double lecture des troubles ou des situations psychopathologiques qu’il est en charge de traiter : la lecture “médicale”, qui lui permet de savoir quand et comment prescrire un traitement médicamenteux, et la lecture “psychopathologique” (psychodynamique) qui lui permet d’inscrire les troubles, leur sens et leur fonction dans l’histoire individuelle du sujet et dans son environnement, et ainsi d’évaluer l’impact psychologique des mesures adoptées.

L’exemple de Madame D. nous permettra de figurer cette double lecture. Ce cas fictif et “grossier” ne tient pas compte de la réalité professionnelle de cette patiente. Il cherche simplement à souligner ce que peut être une problématique interne au sujet “en action”, ici caricaturée et épurée, telle qu’elle peut s’exprimer dans une situation professionnelle dont la réalité est ici exclue d’où le caractère fictif du récit. Le but n’est pas d’offrir une analyse psychopathologique mais de tenter de rendre “sensible”, de manière volontairement simpliste, au lecteur non averti, non spécialiste, le niveau de lecture qui sous-tend la lecture psychopathologique en soulignant que cette lecture diffère résolument d’une lecture psychologique “de sens commun”.

Madame D., âgée de 40 ans, consulte son médecin généraliste pour un état dépressif dont elle présente tous les symptômes. Les raisons avancées par elle pour expliquer cet épisode sont professionnelles. Son patron a à son égard une attitude tyrannique, l’accable de travail et ne tient pas compte des difficultés actuelles que son état dépressif engendre, bien au contraire. Le médecin généraliste constate l’état dépressif, entend les conditions de survenue de l’épisode, et propose à Madame D. un traitement antidépresseur et un arrêt de travail tout en lui conseillant de chercher un autre emploi. Un mois plus tard, les symptômes dépressifs se sont amendés, mais Madame D. reste anxieuse et refuse obstinément de reprendre son travail, imposant au médecin généraliste le renouvellement de ses arrêts de travail. Devant l’absence d’évolution, le médecin propose à Madame D., qui accepte, une consultation spécialisée, afin de s’assurer de l’absence de signes dépressifs et de la pertinence du traitement proposé. Le psychiatre consulté confirme l’absence actuelle d’état dépressif. Après un entretien long et rendu difficile par la réticence de la patiente à parler d’elle, le psychiatre constate que dans la relation vécue avec son patron, de nature sado-masochiste, se rejoue un scénario fantasmatique infantile qu’il n’y a pas lieu, ici, de décrire. Il n’est, dès lors, pas impossible d’admettre que Madame D. puisse induire chez son patron une telle attitude tyrannique selon un processus de répétition s’étant déjà exprimé tout au long de sa vie professionnelle. La position de victime adoptée par cette patiente se trouve entérinée par le médecin généraliste, bien malgré lui, du fait de la nécessité de l’arrêt de travail engendrée par l’état dépressif. Celui-ci n’a comme seule alternative que d’accompagner sa patiente dans son rôle de victime en prolongeant les arrêts de travail ou de se comporter lui aussi comme un “tyran” en les lui refusant. Cette lecture permet au psychiatre de recentrer la problématique de la patiente et de lui conseiller de reprendre son travail et de ne pas en changer dans l’immédiat tout en lui proposant un travail psychologique autour de cette question de la répétition.

Ce cas, très rapidement et “grossièrement” décrit, illustre la double lecture du psychiatre. Outre qu’il confirme l’absence de dépression et permet de vérifier le bon usage des antidépresseurs prescrits par le médecin généraliste (lecture “médicale” des troubles) il permet d’expliquer la persistance des troubles chez la patiente et, en recentrant ceux-ci sur une problématique interne (lecture psychodynamique), il peut expliquer l’impasse dans laquelle celle-ci se trouve et place le médecin généraliste, malgré lui. Enfin, il permet de proposer d’autres alternatives dans la prise en charge de la patiente et d’éclairer les décisions thérapeutiques à prendre.

De la même manière dans son exercice, le psychiatre est le seul acteur de santé à pouvoir proposer à la fois une relation psychothérapique et une intervention biologique spécifique. Même lorsque l’activité du psychiatre s’oriente plutôt vers une pratique psychothérapique, cette double formation lui permet d’assurer une prise en charge très spécifique à la discipline.

Cette double lecture marque la spécificité du psychiatre et permet de le distinguer clairement :

  • du médecin généraliste qui possède la lecture médicale mais qui ne maîtrise pas la lecture psychopathologique ;
  • du psychologue qui possède la lecture psychopathologique mais qui ne maîtrise pas la lecture médicale des troubles.

Cette image de la “bicéphalité” du psychiatre permet de faire quelques remarques :

  • La collaboration d’un médecin généraliste et d’un psychologue ne peut en aucun cas remplacer l’intervention du psychiatre, seul spécialiste possédant, à l’intérieur de lui, sa spécificité.
  • Cette spécificité du psychiatre lui impose, pour la préserver, de l’exercer dans sa pratique. En cela, le psychiatre doit pouvoir assurer des suivis psychothérapiques afin de conserver sa compétence, et le rôle d’ “expert” que ses collègues non psychiatres peuvent lui demander d’avoir.
    • Cela ne signifie d’ailleurs pas que cette lecture induise systématiquement l’indication d’une psychanalyse ce qui serait une utilisation “idéologique” de la pratique psychanalytique. Ainsi, cette lecture peut accompagner une prescription médicamenteuse et être utile pour proposer une autre psychothérapie, de type cognitivo - comportementale par exemple.
    • Compte tenu de l’importance de la demande, en l’absence d’une multiplication conséquente du nombre de psychiatres qui serait nécessaire pour assurer le suivi de tous les patients présentant des troubles psychiques, et du fait de l’existence de partenaires psychologues susceptibles d’assurer une partie des suivis psychothérapiques, la question de la reconnaissance de ces partenaires de soins dans un réseau de soins en santé mentale se pose.

Est-il légitime, en effet, de priver une part non négligeable des usagers d’une prise en charge psychothérapique dont ils pourraient bénéficier ? On connaît les difficultés que rencontre une telle proposition. L’une d’entre elles est celle de la prescription par le médecin d’un tel suivi. En réalité, comme nous avons tenté de le montrer, et en l’état actuel de la qualification des partenaires de soins, une telle prescription ne pourrait être faite que par le spécialiste.

4. La démographie psychiatrique

La progression démographique des psychiatres est une donnée essentielle pour l’avenir de la discipline, que nous n’avons pas encore abordée. Le projet de réseau n’entérine pas, comme certains ont pu le croire, la baisse de la démographie psychiatrique. Il ne se propose pas de poser un cadre de fonctionnement dans lequel une réduction des effectifs pourrait s’inscrire.

Il pourrait être facile de priver cette expérience d’une réflexion sur ce point, étant acquis que ce projet est expérimental, et implique donc, pour son déroulement de seulement trois années, un nombre de psychiatres tel qu’il est fixé aujourd’hui. De ce seul point de vue d’ailleurs, il serait de nature à défendre au moins la stabilité du nombre des psychiatres puisque les conclusions qui en seront tirées, le seront dans un état donné de la démographie psychiatrique plus favorable à ce que l’avenir prévoit pour la discipline. La zone géographique concernée par le projet est en effet dotée d’un nombre de psychiatres s’inscrivant dans la moyenne nationale et supérieure à beaucoup de régions de France.

Mais, au delà, ce projet pose, nous semble-t-il, le problème de la démographie psychiatrique dans les seuls termes susceptibles de permettre de trouver une solution répondant aux besoins des patients auxquels seule notre discipline peut répondre, si du moins, comme le pense l’ensemble de la communauté psychiatrique, notre spécificité est incontestable.

En incitant les psychiatres à expliciter leurs spécificités, non réductibles à une autre pratique et impossibles à déléguer à d’autres partenaires de soins, à collaborer dans un projet “de soins psychiatriques” dont les termes sont définis de manière consensuelle, à évaluer l’importance de leur exercice et de leur activité et leur contribution incontestable dans une organisation des soins en santé mentale, en acceptant en somme de “rendre publique et compréhensible” leur place dans ce système, un tel projet peut offrir des arguments susceptibles de légitimer les besoins de notre discipline en matière de démographie.

Comme le souligne V. Kovess (5) “Les données doivent servir de bases sur lesquelles les planificateurs s’appuieront lorsqu’ils prendront des décisions. Trop souvent encore des décisions sont prises sans tenir compte de données chiffrées (…); il faut cependant savoir les interpréter et les extrapoler”. Dans cette perspective, les professionnels de santé doivent accepter d’intervenir dans ce processus d’évaluation, tant pour réfléchir sur le type de données qu’il leur semble légitime de recueillir, que sur l’interprétation à en faire.

5. Information au sein d’un réseau de soins

Cette réflexion s’inspire largement des échanges qui ont eu lieu dans le groupe de travail “Information, informatique et éthique”. Une idée largement véhiculée dans le cadre des réseaux de soins est que le dossier médical unique serait le seul témoin véritable d’une organisation en réseau, et que l’informatique serait le support idéal pour assurer un tel échange d’informations entre partenaires. Si cette évidence peut se discuter dans le cadre des réseaux de proximité, elle est clairement inadéquate dans le cadre des réseaux de soins secondaires.

Il est essentiel, pour aborder ce problème, de bien distinguer ce qui est de l’information à propos du patient, de l’information nécessaire pour évaluer l’activité d’un réseau, et enfin, des informations utiles aux partenaires du réseau dans l’exercice de leur pratique. Les trois questions sont souvent volontiers et abusivement liées et traitées selon un modèle centré par le support (modèle informatique) plutôt que par le patient (modèle “médical”).

Suivant ce modèle informatique, il existerait un “lieu de dépôt de l’information” (le dossier médical unique) , centre du réseau. Chacun des partenaires pourrait ainsi consulter ce dossier selon ses besoins dans la prise en charge, éventuellement définis préalablement (chaque entrée étant sécurisée). Dans un tel modèle est oublié le fait qu’un usager ne devient un patient que parce qu’il entre dans un circuit de soins et que le médecin est la porte d’entrée obligatoire de ce circuit. Ainsi, ce modèle qui prend comme unité de base le patient, n’est pas en adéquation avec la pratique des soins. Seul le couple formé du patient et de son médecin peut être tenu pour l’unité de base. Accepter ce préalable conduit à réviser le système de transmission des informations au sein d’un réseau de soins. La question ainsi posée rejoint la question du référent de ce couple, qui devient le dépositaire de l’information. Le référent est celui, médecin généraliste ou psychiatre, qui assure la coordination des soins d’un patient et est au cœur de son suivi.

Dans le modèle informatique, la question est : “quelles informations doivent figurer dans ce dossier unique ?”, “comment s’assurer que chacun des partenaires n’a accès qu’aux informations le concernant ?” et le problème est celui de la confidentialité et de l’anonymat des informations véhiculées dans le réseau.

Ces questions, difficilement solubles pour l’heure, ne sont pas celles qui importent aux praticiens, en charge du patient, et donc, au fonctionnement d’un réseau de soins.

Nous pouvons distinguer, dans une logique “médicale” du réseau, trois types de questions différentes :

  • Quel est le contenu de l’information utile ? et pour quel praticien ? Cette question est indépendante du support qui véhiculera cette information. En psychiatrie, il est clair que l’information donnée par un malade à un praticien dans une relation privilégiée avec lui ne concerne que lui. Cette évidence ne pose aucun problème dans les échanges entre les partenaires, sauf dans des cas très particulier, tels que les problèmes de nature médico –judiciaire. Lorsque deux professionnels ont à intervenir pour un même patient, ils ne peuvent utiliser que l’information que le malade leur donne ou qu’il s’arrange pour diffuser. La fascination par l’événementiel de l’histoire du patient conduit souvent les professionnels à exagérer l’importance des faits cachés à l’un et dévoilés à l’autre. Les aléas de la prise en charge, les difficultés rencontrées et les raisons de l’appel à un autre partenaire de soins sont, sans aucun doute, des informations plus utiles.
  • Quelles sont les informations utiles aux partenaires ? Cette question a été évoquée lors de l’exposé de la mission “information” du réseau.
  • Quelles sont les informations utiles pour évaluer l’activité du réseau ? Il s’agit de pouvoir assurer un recueil de données, totalement anonymisé, qui réponde à la question : “Quelles ressources sont investies pour quelle qualité de prise en charge ?” Une série d’indicateurs est en cours d’élaboration pour tenter de répondre à cette question essentielle.

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