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Hommage à Didier Anzieu

Tristesse, infinie tristesse

Cher Didier Anzieu, vous êtes mort le 25 novembre 1999, mais laissez-moi vous raconter encore un conte, vous qui les aimiez tant.

Il était une fois un beau pays, doucement vallonné qui s’étirait de façon langoureuse entre une mer et un océan d’eau suffisamment tiède, où la lune, le soleil et les étoiles vivent ensemble en fort bonne intelligence. On y trouvait trois sortes de roses : les roses aux pétales rouges, les roses de Paracelse et les roses de nos écrits.

Les premières roses ont des pétales dont la peau veloutée est d’un rouge tout à fait éclatant. Elles sont d’une grande délicatesse et d’une grande beauté. Lors de l’enterrement du grand homme, elles ont été cueillies afin que tous ceux qui l’aimaient puissent jeter sur son cerceuil un signe de leur affection. Marques éphémères de leur amour, ces roses se désagrégeront au fil du temps dans la terre sombre où le corps repose.

Les Roses de Paracelse, sorties d’un autre conte [1], ont une propriété merveilleuse qui leur a été donnée par le célèbre alchimiste et métaphysicien du Moyen-Age : elles restent intactes quand on les dépose dans le feu. Le grand homme avait dit un jour à un ami qui l’interrogeait sur ces Roses : “J’espère conserver le plus longtemps possible, sur l’écran intérieur de ma pensée, cette représentation d’une partie de moi qui serait invulnérable” [2]. Il voulait dire que nul ne peut vivre, et encore moins créer, sans revendiquer le droit à un petit bout d’immortalité. Le grand homme était d’ailleurs un créateur plein de talent. Il a inventé en particulier une nouvelle sorte de peau qu’il a appelée “Moi-peau”, qui est encore plus belle et plus douce que les pétales des roses rouges et qui a toutes les qualités pour devenir immortelle.

Quand le grand homme est mort, sa famille et ses amis se sont sentis orphelins et leur tristesse a été infinie. Ils ont regardé autour d’eux, ils ont fait leur petits “comptes” et ont réalisé combien le bouquet transmis par le grand homme était magnifique, vaste et plein de boutons de rose prêts à éclore.

Christine, sa fille et Dominique, une de ses anciennes étudiantes encouragées par Annie, son épouse ont fait appel à ses proches pour composer l’hommage que l’on va lire.Chacun s’est alors installé devant son ordinateur pour écrire son chagrin, sa rencontre, son admiration et ainsi a enrichi à sa façon le bouquet reçu. Ces roses là sont de toutes les couleurs de l’arc en ciel, elles ont des pétales tissés par des pensées, pensées du grand homme, pensées de ses amis, de ses proches, pensées sur ses pensées, pensées sur les pensées sur ses pensées,… pensées… pensées… Lorsque les amis ont eu fini leur bouquet, ils l’ont enveloppé dans Carnet Psy et l’ont envoyé par Interflora au grand homme qui en a été très heureux.

Pr Dominique Cupa, professeur de psychopathologie à l'université de Paris X, Nanterre.


[1] Borges J.-L., 1977, Rose et Bleu, trad. de G. Cortanze, Paris, éd. de la Différence, 1978. [2] Anzieu D, 1986, Une peau pour les pensées, entretien avec J. Tarrabe, Paris, éd. Apsygée, 1991.