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Bernard Gibello, À la mémoire de Didier Anzieu

Didier Anzieu était un des rares maîtres que j’ai rencontrés. Il fut mon maître à l’Université, comme directeur de l’UFR en psychologie et sciences de l’éducation, qu’il avait été chargé de créer, et où il m’a fait venir en 1966 pour participer à l’enseignement de psychopathologie de l’enfant. Puis il fut directeur de ma thèse de doctorat d’Etat, direction qu’il exerça avec une bienveillante attention, me permettant de mûrir et de développer les idées originales que je soutenais. Il fut aussi mon maître en me faisant découvrir l’intérêt de l’application de la psychanalyse aux groupes humains. Il le fut enfin par ses écrits, ses séminaires, ses conférences, et les fréquentes discussions qu’il acceptait volontiers d’avoir.

C’était un “honnête homme” : il était familier du latin, du grec, ainsi que de l’histoire du monde gréco-romain et de sa philosophie. Didier Anzieu était un lettré, à l’esprit et la pensée moulés dans la grande tradition antique d’où procède la culture occidentale d’aujourd’hui. Ses études universitaires de philosophie étaient dans le droit fil de ses “humanités”. Elles lui permirent de construire une pensée robuste, et de rencontrer et approfondir plus particulièrement la pensée de Pascal. Il les compléta par des études de psychologie – il fut l’un des premiers, sinon le premier licencié en psychologie. Lagache était son directeur de recherche. Entre autres choses, il en apprit l’unité de la psychologie, et il ne l’a jamais oubliée. Daniel Lagache en effet insistait sur cette unité, fragmentée par commodité didactique en de multiples sous-disciplines : psychologie générale, psychologie clinique, psychologie pathologique et psychopathologie, psychologie expérimentale, génétique, psychologie de l’enfant, psychologie animale, psychologie sociale, etc. Mais cette commodité ne doit pas faire oublier que ce sont là différentes manières d’aborder le psychisme humain, qui constitue une unité, même quand des processus pathologiques donnent l’impression de son morcellement. Didier Anzieu ne l’a jamais oublié.

Avec la psychologie, Anzieu rencontra la psychanalyse, l’inconscient, et les idées de Freud et de Lacan. Il approfondit dans sa grande thèse l’autoanalyse, que certains dont je fais partie ont eu le privilège de l’entendre appliquer dans diverses circonstances de groupe : groupes de travail, groupes de diagnostic, grands groupes, institutions. Durant des années, il fut l’âme du CEFFRAP : Cercle d’Etude Français de Formation et de Recherche Appliquée en Psychologie, association qui travaillait sur l’approche psychanalytique des phénomènes de groupe.

En effet Didier Anzieu n’a pas limité la pratique de la psychanalyse à la seule situation de l’analyse individuelle classique, mais a tenté avec succès de l’appliquer à l’ensemble du champ social. Sa pratique n’était marquée d’aucune exclusive de principe. Dans la ligne de la méthode clinique que Daniel Lagache qualifiait d’ “armée”, il nous a appris l’intérêt de la relation clinique et l’attention portée sur les réactions transférentielles ne devait pas faire méconnaître l’intérêt des tests psychologiques. Il a beaucoup travaillé les méthodes projectives, mais il ne négligeait pas pour autant l’apport des épreuves explorant les processus cognitifs, même s’il n’en avait pas la pratique.

Il avait l’art des formules à l’emporte pièce. Je me souviens encore de la définition qu’il donnait de la psychologie clinique : c’est, disait-il, la clinique des conflits psychiques. Il avait aussi l’art de concrétiser les idées théoriques dans des mises en scènes frappantes. Ainsi, un jour, au cours d’une séance de grand groupe analytique, il suggéra l’interprétation selon laquelle les angoisses du moment seraient contenues dans une sorte de sac constitué par sa propre peau étalée dans la pièce et la tapissant. C’est dans le travail sur la pensée que nous fûmes les plus proches. La reprise des idées de Freud et d’Esther Bick sur les supports corporels du Moi, jointes aux idées de Bion sur l’opposition contenant-contenu dans les premières phases de la pensée l’amena à décrire la fonction contenante de la représentation cutanée pour la pensée. Des divergences sur le rôle de la motricité nous amena à développer ensuite ce concept suivant nos propres idées. Ici encore, Anzieu agissait en vrai maître: il ne frappait pas d’interdit les idées qu’il ne partageait pas, et il savait en trouver l’intérêt.

Profondément humain, maître exceptionnel, esprit ouvert et inventif, Anzieu était aussi un ami fidèle et attentionné. La maladie a eu raison de son corps, mais, comme il l’avait souhaité, son esprit demeure présent dans nos pensées.

Pr Bernard Gibello, professeur émerite des Universités, psychiatre, psychanalyste.

 

 

 

 

 

 

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