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« La sensation est la preuve immédiate de mon existence, inséparable de lexistence du monde»
(Didier Anzieu).
Attribuer à lémoi, à la sensation et à la sensualité un statut qui ne soit pas celui dun état perceptif de passivité débouchant sur de lanarchie, de la confusion psychique ou de lexplosion hallucinatoire, constitue loriginalité de Didier Anzieu et de ses travaux sur la pensée, le penser. Tout en allant à la rencontre de W. Bion, de D. Winnicott et de M. Klein, il les intègre et les dépasse en analysant limmixtion de la pulsionnalité, de la corporalité, de la motricité et leur impact dans le processus de création.
Il ny a rien dans lesprit, affirme-t-il, qui ne soit passé dans les sens et la motricité. Il est cependant préférable de dire : la sensation permet à lesprit de faire lexpérience des objets, que de dire quelle lui permet de les connaître (Francis Bacon, 1993). Plus tard lobjet pourra être expérimenté par la pensée, en le manipulant, mais cest la sensation qui expériencie lobjet (selon le terme anglais dexpérience).
Ce qui caractérise la pensée de Didier Anzieu, cest sa capacité dapprofondir sensoriellement, émotionnellement et rationellement, les concepts princeps des psychanalystes fondateurs ; de redonner vie et sens à des notions telles que : contenance, signifiance, sensibilité, expérience, esprit, schème, image, pensée, causalité, etc., quil trouve souvent affadies dans lutilisation qui en est faite dans les écrits psychanalytiques ; daller à la recherche de penseurs, psychanalystes ou non, de différentes époques et orientations épistémologiques (Kant, Bergson, Piaget, Ricoeur, Gödel, Spitz, Wallon, Sami Ali, Winnicott, ...) en tirant le meilleur deux-mêmes, en retravaillant, transformant leurs découvertes afin de faire avancer sa propre réflexion, ses propres vues épistémologiques. Sa capacité de transmettre la sensation que les termes produisent, lémoi quils provoquent, la sensualité quils dégagent et le processus de pensée quils déclenchent, confère à la dimension métapsychologique un niveau où lactivité de pensée, avant de décoller, se fait une idée des états et des mouvements qui affectent le corps.
Luvre de Didier Anzieu se déploie comme une immense fresque des activités du moi et du préconscient sans que soit jamais évacuée ou sous-estimée la part de linconscient. On y découvre avec une certaine systématisation ce que Freud a laissé entrevoir : les différents niveaux de fonctionnement et dorganisation de la vie psychique, mais surtout la richesse de ses réseaux sensoriels et émotionnels. Elle ouvre la voie qui mène à la compréhension du processus créateur. Didier Anzieu nous transmet en filigrane, quà linstar de lauteur dune uvre, lanalyste a pour fonction essentielle de faire quelque chose de linemployé, de la part dimagination, des éprouvés corporels, du potentiel daffects qui nont point trouvé demploi.
Trois personnages lont particulièrement inspiré : Bacon, Beckett, Bion. Leur confrontation lui permet de reprendre à son compte la position de Bion qui considère que la psychanalyse napprend rien si ce nest à être et à éprouver, à se rendre sensible à soi-même et aux autres, à expériencer son propre ressenti en interaction avec les sentiments éprouvés par autrui.
En plein désaccord avec la technique lacanienne de linterprétation qui, daprès lui, se transforme en exercice de virtuosité langagière et consiste à renvoyer son message à lémetteur sous forme inversée, il nous éclaire magistralement sur sa propre façon de faire avec les exemples de Marie, Nathalie et Gérard et sa conception des signifiants formels (Les enveloppes psychiques, 1987) qui ont une structure différente du fantasme, sur sa capacité de mettre en mots ce quils ne peuvent exprimer que par des postures, des gestes, des mouvements. Dans le cas de Marie et de sa peau de chagrin, ce bain de paroles reconstituait [ ...] lenveloppe sonore à la fois comme enveloppe de cohésion cest-à-dire de maintien de sa forme corporelle et comme enveloppe de sens ... Ces signifiants, qui peuvent être antérieurs à lacquisition du langage ont un poids dimprégnation considérable sur le fonctionnement psychique ; ils permettent la mise en mémoire dimpressions, de sensations, dépreuves trop précoces ou trop intenses pour être mises en mots.
Cest donc la spécificité des expériences corporelles, surtout sensorielles et sensuelles, ces dernières ayant un pied dans la sensorialité et lautre dans la sexualité, qui va se traduire par la spécificité des processus de pensée, par les angoisses et les inhibitions correspondantes, le jugement nétant pas un acte de pensée, mais un constat imposé par la sensation même. Les sensations entrent par lil, par la bouche, par le nez, par loreille. Voir, cest toucher des yeux. Par la sensation, écrit Didier Anzieu, lesprit ne fait pas seulement lépreuve de lobjet, il est éprouvé par lépreuve. La sensation nous fait nous sentir vivants, elle est sensationnelle. En revanche sa disparition nous fournit une première préconception (au sens de Bion) de la mort.
Il reste luvre conceptuelle et sensationnelle de lhomme Didier Anzieu, qui, comme Beckett nous donne la parole, comme Bacon nous fait voir et comme Bion nous fait comprendre.
Elsa Schmid-Kitsikis, professeur Honoraire à l'université de Genève, membre de la Société
Psychanalytique de Paris.
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