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Jai côtoyé Didier Anzieu pendant douze ans, de 1985 à 1997, chaque semaine, dans un travail de va-et-vient entre ma vie, mes patients et mes efforts de compréhension théorique de lune et des autres. Mon engagement avec lui fut pour moi dans la continuité des raisons qui mavaient poussé vers les études médicales. A qui connaît un peu Anzieu, cela peut sembler absolument paradoxal. Il est en effet lun des premiers psychanalystes -sur les conseils de Lagache à ne pas ne pas avoir suivi la filière médico psychiatrique et à y avoir préféré des études de psychologie. En fait, la décision de ma rencontre avec lui date de ma lecture du Corps de loeuvre.
Du corps dont la médecine se préoccupe au corps dont il est question dans loeuvre dAnzieu, le chemin paraît considérable. Il ne létait pourtant pas pour moi puisque cest pour aller vers le corps comme source de toute pensée que je métais engagé dans le tunnel médical. Le paysage intellectuel -et notamment psychanalytique- à la fin des années soixante dix, lorsque je terminai mes études, se prêtait malheureusement bien mal à cette conception. Un quart de siècle de domination du structuralisme sur la pensée avait conduit à ne voir partout que des signes. La découverte du Corps de loeuvre fut pour moi ce qui décida de mon engagement avec Anzieu. Je me contenterai ici, de raconter quelques moments de ce travail qui ont durablement influencé ma conception de la psychanalyse.
Tout dabord mon premier rendez-vous avec lui. Comme il me demandait si jimaginais, pour cette espèce de seconde tranche, être allongé ou assis, je lui demandai tout de go si lui-même, pour sa seconde tranche, avait choisi lune ou lautre solution ! Pas besoin d être familier de linconscient pour percevoir ce que cette question avait dagressif, mais elle sexpliquait par lirritation qui avait été la mienne pendant plus de cinq ans -la durée de ma psychanalyse précédente- à accueillir les interprétations et mefforcer de répondre aux questions sans quaucune réciprocité ne sétablisse jamais. Avec un naturel déconcertant et comme si mon attitude allait de soi, Anzieu me répondit que lui-même avait fait sa seconde tranche assis, mais que je nétais pas obligé de faire pareil ! Je nai pas besoin de préciser combien une telle réponse commence à libérer en même temps de la culpabilité de penser et de langoisse dêtre abandonné !
Un autre souvenir concerne mes impressions de la première année de mon travail avec lui. Mon analyste précédent mavait habitué à des interprétations rares et qui se voulaient brillantes. Au contraire, mon impression dominante avec Anzieu pendant la première année fut quil ne me disait... que des banalités ! Ma névrose mamena même à développer lidée que je payais un vieux monsieur pour lentendre répéter sous une autre forme ce que je lui avais dit quelques minutes auparavant. Ce nest que plus tard que je compris combien sa manière de travailler était juste. Une bonne interprétation est une interprétation que le sujet sest déjà fabriquée à lui-même de façon préconsciente. Anzieu ne me disait pas ce que je lui avais dit, mais ce que javais pensé sans parvenir à le lui dire. Et cétait son intelligence de formuler les choses de telle façon que je me les approprie instantanément comme si, en effet, non seulement je les avais pensées, mais que je les lui avais même dites. Les mots quil mettait sur mes pensées étaient si justes que je croyais naïvement les avoir dit ! Et, lorsque cétait parfois le cas, son intervention était capitale encore par le fait quelle me permettait de socialiser ma pensée en me donnant limpression de ne plus penser seul.
De façon générale, Didier Anzieu ma toujours semblé avoir à coeur de me témoigner que lui et moi étions dans le même bain. Il le faisait souvent par des phrases qui résonnaient comme des gratifications narcissiques quil nous apportait à tous deux ensemble. Par exemple, après une séance difficile, il disait : aujourdhui, nous avons bien travaillé, ou encore: Je comprends mieux, après ce que vous venez de mexpliquer, pourquoi vous... suivi dun rappel dune séance précédente. Jai compris, après une petite année, que ces gratifications correspondaient à celles qui sont apportées dans la première relation mère-enfant à un moment où linvestissement narcissique est réciproque. Il me semble depuis que ces interventions apparemment banales résolvent un problème particulièrement difficile en psychanalyse : celui de savoir comment assurer un apport narcissique au patient sans perdre de vue que lessentiel, dans ce domaine, nest pas laspect quantitatif, mais laspect qualitatif tel que Kohut la remarquablement argumenté. De telles interventions, en proposant un investissement narcissique du travail partagé, permettent de déplacer le narcissisme du patient de ses revendications infantiles frustrées vers la valorisation de la mise en mots de la vie psychique.
Enfin, on sait lintérêt quAnzieu apportait à la thérapie familiale psychanalytique en tant que premier président de lAPSYG. 0n sait moins combien il était attentif à donner des interprétations sociologique des habitudes psychiques du patient ou même des parents de celui-ci.
Je suis allé voir Anzieu pour me constituer grâce à lui un objet interne empathique afin de vivre mieux mes relations sociales et mes créations psychiques. Il a rempli ce rôle largement puisquil continue à le faire à lintérieur de moi. Je ne peux quespérer que le relais quil ma en quelque sorte transmis -et quil a, jimagine, transmis à beaucoup dautres- profite à ceux qui me font lhonneur de me faire confiance.
Serge Tisseron, psychiatre, psychanalyste.
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