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Relire les pages de Didier Anzieu sur lart et plus précisément sur la littérature, est un acte qui procure un vertige intellectuel : dabord par limportance du sujet dans son oeuvre, ensuite par la passion que labord de la création artistique suscite en lui. Lattitude ou la position critique dAnzieu est habitée par une tension entre deux pôles qui se complètent contradictoirement : dune part, la recherche dune identification profonde avec le sujet-objet étudié, qui se produit quand une sorte de saisissement mutuel entre le récepteur et le processus de création de loeuvre est atteint ; et dautre part, une activité intellectuelle vive, alerte, qui dabord analyse et discrimine, pour ensuite associer, rassembler des masses dinformations, de renseignements, dhypothèses interprétatives. Il en résulte un combat passionnant entre la clarté de lexposition, le souci dordre, et le foisonnement de limagination et de linventivité de la pensée. Le lecteur ressent une sorte divresse induite par ce que lon pourrait appeler lexceptionnelle abondance du travail dAnzieu, une admirable rhétorique de labondance, évidente dans nombre de ses pages, et notamment dans son travail sur lauto-analyse de Freud, où se déploie sa capacité exceptionnelle de brasser, dembrasser, de faire travailler de grandes masses de matériaux, dinformations et de descriptions.
On peut déceler dans son écriture le même conflit quil décrit dans le processus créateur : dun côté leffort pour préciser les limites, définir les contours des sous- systèmes ou des phases, et de lautre, le souci dentretenir une porosité communicante qui établit des liens, des passages entre ce quil vient de séparer et disoler, mais aussi entre le critique et lobjet critiqué. Cest, pourrait-on dire, le paradoxe de lécriture d Anzieu : un surinvestissement de lactivité de la pensée consciente, une rapidité extrême du jeu des concepts, pour essayer de saisir les mouvements les plus lents, obscurs, profonds, limmobilité même de la psyché inconsciente.
On le sait : au début de son oeuvre, il y a Pascal. Un de ses premier écrits publiés dans la NRP sintitulait : Naissance du concept de vide chez Pascal. On peut imaginer que cest autour de ce vide originaire que D. Anzieu a construit son oeuvre théorique et critique, comme des enveloppes qui se génèrent pour entourer, contenir et combattre cette angoisse initiale du néant. Labondance et le vide : la vivacité, lagilité de sa prose semblent contrecarrer sans cesse, sans répit, le désespoir du rien.
La notion de code est peut-être son apport le plus innovateur dans lapproche psychanalytique de loeuvre. Il linvente quand il travaille sur les récits de Borges. Après sêtre livré à un démontage vertigineux de toutes les fictions de lécrivain argentin, après avoir signalé la double symétrie spéculaire, il sarrête sur le code de la bibliothèque totale, sur la quête du code de tous les codes, quil découvre dans le récit La Bibliothèque de Babel. Anzieu dégage de la lecture de Borges ce quil confirmera dans lapproche de tous les écrivains quil a choisis dans ses travaux : le code est lorganisateur du corps de loeuvre, la narration traduit une expérience singulière -sensible, affective ou fantasmatique- du corps de lauteur, loeuvre donne à cette expérience une série de développements logiques, qui obéissent à un code particulier. Loeuvre dun grand écrivain déploie jusquà lépuisement de son dynamisme logique ce schème directeur qui est le code. Leffort, le style d Anzieu consiste à saisir au sein même du fonctionnement logique du fantasme la survenue du pulsionnel : les paradoxes logiques sont des figures de la pulsion de mort.
Mais cest lautre écrivain dont le nom commence aussi par B. qui a appelé, attiré avec une force extraordinaire la pensée et la sensibilité dAnzieu : Beckett, qui avait partagé avec Borges le prix Nobel de littérature en 1969. Dans Beckett et le psychanalyste la manière critique baroque de D. Anzieu atteint son apogée : un mouvement incessant sempare de son écriture, il ny a plus ni dedans ni dehors, ni sujet ni objet, ni individu ni groupe ; le critique est sur scène, comme dans un psychodrame, avec les personnages, ou dans lorchestre, à côté de Beckett, les regardant jouer ; la scène de lécriture dAnzieu se confond avec celle du théâtre et du roman de Beckett.
Loeuvre de Didier Anzieu perdrait quelque chose dessentiel sans la force de lesprit. Cest elle, je pense, qui lanime en dernière instance. Il a fait rire, à un moment ou un autre, tous ceux qui ont travaillé avec lui. Sil a pu se rapprocher des formes les plus profondes, premières, quasi viscérales de la douleur psychique, cest parce quil pouvait en revenir par la puissance de linvention, et dans le bonheur communicatif et généreux du jeu de la pensée. La forme elle-même de lécriture dAnzieu en est imprégnée ; elle se soumet presque sans cesse à une double tâche : la découverte de lintelligible par la libre activité de lesprit qui crée et recrée lobjet considéré, et la contrainte du schème, de la grille, quil utilise comme des étayages, comme des repères qui canalisent lénergie du discours. Il a choisi comme conclusion de cet impressionnant recueil de textes sur le travail de la création artistique quest le Corps de loeuvre, la célébration du mot desprit comme une passion pour rire.
Nous garderons la trace vive de ce fécond théoricien de la psychanalyse française, de sa pensée et de son rire, libre et joyeux, qui résonne dans langoisse du vide qui la tant inspiré. Il lécoutait peut-être déjà quand il évoquait, citant un vers de Valéry, le rire éternel de Hamlet devant le crâne vide, le néant de la mort.
La voix vive dAnzieu était autre et même, la sienne et celle de Beckett , dans cette soirée mémorable de sa dernière, je crois, conférence à lAssociation Psychanalytique de France, quand il a lu son texte Comment dire qui finissait ainsi: Mon récit va se taire. Lhistoire continuera. La psychanalyse continuera. Que je termine na plus guère dimportance. Je vais terminer. Limportant est que la psychanalyse continue, que nos récits entretiennent la fécondité de sa trame. Je dois arrêter le récit et rendre la psychanalyse à lhistoire. Je vais finir. Voilà, cest fini.
Edmundo Gómez Mango, psychanalyste.
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