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Edmundo Gomez-Mango, La force de l’esprit

Relire les pages de Didier Anzieu sur l’art et plus précisément sur la littérature, est un acte qui procure un vertige intellectuel : d’abord par l’importance du sujet dans son oeuvre, ensuite par la passion que l’abord de la création artistique suscite en lui. L’attitude ou la position critique d’Anzieu est habitée par une tension entre deux pôles qui se complètent contradictoirement : d’une part, la recherche d’une identification profonde avec le sujet-objet étudié, qui se produit quand une sorte de saisissement mutuel entre le récepteur et le processus de création de l’oeuvre est atteint ; et d’autre part, une activité intellectuelle vive, alerte, qui d’abord analyse et discrimine, pour ensuite associer, rassembler des masses d’informations, de renseignements, d’hypothèses interprétatives. Il en résulte un combat passionnant entre la clarté de l’exposition, le souci d’ordre, et le foisonnement de l’imagination et de l’inventivité de la pensée. Le lecteur ressent une sorte d’ivresse induite par ce que l’on pourrait appeler l’exceptionnelle abondance du travail d’Anzieu, une admirable rhétorique de l’abondance, évidente dans nombre de ses pages, et notamment dans son travail sur l’auto-analyse de Freud, où se déploie sa capacité exceptionnelle de brasser, d’embrasser, de faire travailler de grandes masses de matériaux, d’informations et de descriptions.

On peut déceler dans son écriture le même conflit qu’il décrit dans le processus créateur : d’un côté l’effort pour préciser les limites, définir les contours des sous- systèmes ou des phases, et de l’autre, le souci d’entretenir une porosité communicante qui établit des liens, des passages entre ce qu’il vient de séparer et d’isoler, mais aussi entre le critique et l’objet critiqué. C’est, pourrait-on dire, le “paradoxe” de l’écriture d’ Anzieu : un surinvestissement de l’activité de la pensée consciente, une rapidité extrême du jeu des concepts, pour essayer de saisir les mouvements les plus lents, obscurs, profonds, l’immobilité même de la psyché inconsciente.

On le sait : au début de son oeuvre, il y a Pascal. Un de ses premier écrits publiés dans la NRP s’intitulait : Naissance du concept de vide chez Pascal. On peut imaginer que c’est autour de ce vide originaire que D. Anzieu a construit son oeuvre théorique et critique, comme des “enveloppes” qui se génèrent pour entourer, contenir et combattre cette angoisse initiale du néant. L’abondance et le vide : la vivacité, l’agilité de sa prose semblent contrecarrer sans cesse, sans répit, le désespoir du rien.

La notion de “code” est peut-être son apport le plus innovateur dans l’approche psychanalytique de l’oeuvre. Il l’invente quand il travaille sur les récits de Borges. Après s’être livré à un “démontage” vertigineux de toutes les “fictions” de l’écrivain argentin, après avoir signalé la “double symétrie spéculaire”, il s’arrête sur le “code de la bibliothèque totale”, sur la quête du “code de tous les codes”, qu’il découvre dans le récit La Bibliothèque de Babel. Anzieu dégage de la lecture de Borges ce qu’il confirmera dans l’approche de tous les écrivains qu’il a choisis dans ses travaux : le code est l’organisateur du corps de l’oeuvre, la narration traduit une expérience singulière -sensible, affective ou fantasmatique- du corps de l’auteur, l’oeuvre donne à cette expérience une série de développements logiques, qui obéissent à un code particulier. L’oeuvre d’un grand écrivain déploie “jusqu’à l’épuisement de son dynamisme logique” ce “schème directeur” qui est le code. L’effort, le style d’ Anzieu consiste à saisir au sein même du fonctionnement logique du fantasme la survenue du pulsionnel : “les paradoxes logiques sont des figures de la pulsion de mort”.

Mais c’est l’autre écrivain dont le nom commence aussi par B. qui a appelé, attiré avec une force extraordinaire la pensée et la sensibilité d’Anzieu : Beckett, qui avait partagé avec Borges le prix Nobel de littérature en 1969. Dans Beckett et le psychanalyste la “manière” critique baroque de D. Anzieu atteint son apogée : un mouvement incessant s’empare de son écriture, il n’y a plus ni dedans ni dehors, ni sujet ni objet, ni individu ni groupe ; le critique est sur scène, comme dans un psychodrame, avec les personnages, ou dans l’orchestre, à côté de Beckett, les regardant jouer ; la scène de l’écriture d’Anzieu se confond avec celle du théâtre et du roman de Beckett.

L’oeuvre de Didier Anzieu perdrait quelque chose d’essentiel sans la force de l’esprit. C’est elle, je pense, qui l’anime en dernière instance. Il a fait rire, à un moment ou un autre, tous ceux qui ont travaillé avec lui. S’il a pu se rapprocher des formes les plus profondes, premières, quasi viscérales de la douleur psychique, c’est parce qu’il pouvait en revenir par la puissance de l’invention, et dans le bonheur communicatif et généreux du jeu de la pensée. La forme elle-même de l’écriture d’Anzieu en est imprégnée ; elle se soumet presque sans cesse à une double tâche : la découverte de l’intelligible par la libre activité de l’esprit qui crée et recrée l’objet considéré, et la contrainte du “schème”, de la grille, qu’il utilise comme des étayages, comme des repères qui canalisent l’énergie du discours. Il a choisi comme conclusion de cet impressionnant recueil de textes sur le travail de la création artistique qu’est le Corps de l’oeuvre, la célébration du mot d’esprit comme une passion pour rire.

Nous garderons la trace vive de ce fécond théoricien de la psychanalyse française, de sa pensée et de son rire, libre et joyeux, qui résonne dans l’angoisse du vide qui l’a tant inspiré. Il l’écoutait peut-être déjà quand il évoquait, citant un vers de Valéry, le “rire éternel” de Hamlet devant le “crâne vide”, le néant de la mort.

La voix vive d’Anzieu était “autre et même”, la sienne et celle de Beckett , dans cette soirée mémorable de sa dernière, je crois, conférence à l’Association Psychanalytique de France, quand il a lu son texte “Comment dire” qui finissait ainsi: “Mon récit va se taire. L’histoire continuera. La psychanalyse continuera. Que je termine n’a plus guère d’importance. Je vais terminer. L’important est que la psychanalyse continue, que nos récits entretiennent la fécondité de sa trame. Je dois arrêter le récit et rendre la psychanalyse à l’histoire. Je vais finir. Voilà, c’est fini”.

Edmundo Gómez Mango, psychanalyste.

 

 

 

 

 

 

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