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Éric Adda, À propos de l’édition de Beckett et le psychanalyste et de Francis Bacon, le portrait de l’homme désespéré

Beckett et le psychanalyste, a pu dire J-B. Pontalis, “est un livre fou et non un livre de fou”. Lorsque Michel Archimbaud demande en 1990 à Didier Anzieu s’il serait d’accord de signer avec notre maison d’édition, la Librairie Séguier, un contrat pour lequel nous lui laissons carte blanche, il nous promet une réponse sous quinzaine. En 1984 déjà, il nous avait donné une préface pour le livre de Serge Tisseron Tintin chez le psychanalyste que nous co-éditions alors avec Aubier. Cinq ans plus tard, nous l’avions invité un soir d’avril 1989 à venir découvrir dans nos locaux de la rue Séguier la seconde version de la Crucifixion de 1944 que Francis Bacon venait de terminer et qu’il nous avait généreusement prêtée pour une soirée événement au cours de laquelle il nous autorisait à la présenter au public pour la toute première fois.

Paris, 3 rue Séguier. 24 avril 1989. Ce jour-là, vers 18 heures 30, dans la cour de la maison d’éditions, il n’y a encore pas grand monde. Je le vois arriver tenu par le bras par une jeune femme. Ils paraissaient frêles, lui plus encore qu’elle. Les pavés de l’endroit sont redoutables. Elle a raison de prendre soin de lui. Il me fait un signe de loin, puis se campe devant les œuvres. On a déployé le triptyque de Bacon dans un local attenant aux nôtres tant la taille des tableaux est impressionnante : trois immenses tableaux de près de deux mètres de hauteur sur un mètre cinquante de large. Homme-tronc-trépied, membre flasque, gueule hurlante, l’œuvre est d’une violence que la science très accomplie de l’exécution ne parvient en rien à atténuer.

À l’heure où arrive Anzieu, nous sommes à quelques minutes de la ruée. La venue de ces toiles récentes du peintre, encore jamais montrées, s’est répandue comme une traînée de poudre dans l’anderno parisien. L’enjeu de cette soirée est d’importance pour les jeunes éditeurs que nous sommes. Je devrais être tendu, inquiet, anxieux. Je ne vois pourtant que cet homme dans son imperméable bleu foncé un peu élimé qui me tourne le dos. Dix ans après cette soirée, je ne me souviens que de sa silhouette comme aimantée par les toiles qui l’aspirent et semblent risquer le faire chuter à tout instant. Il va pourtant demeurer là dans une incroyable concentration un long moment, un moment presque douloureux pour celui qui le regarde regarder cette crucifixion. Stat homo dolorosus. Mais qui est le Crucifié que le peintre représente ? Lui-même, l’analyste-visiteur, l’hôte-éditeur ou chacun de nous, humains, seulement humains, en proie à l’insupportable de notre condition ? L’insupportable de notre condition, voilà bien dans un registre plus empiriste qu’existentiel, autour de quoi va tourner désormais notre collaboration avec le psychanalyste.

Car après Bacon, et avant d’y revenir, il y a Beckett, puisque la réponse d’Anzieu à notre proposition de contrat est d’écrire un livre sur Beckett. Cela nous convient parfaitement. Pour ma part, je connais ses articles sur le grand écrivain et je vois déjà la forme que pourra prendre ce livre, une réunion d’articles pour certains déjà publiés, pour d’autres inédits, le tout réparti entre plusieurs parties sur l’enfance de l’écrivain, le processus créateur, l’auto-analyse, etc. Contrat est donc signé et Anzieu se met au travail. Après quelque temps, il m’envoie son premier chapitre pour avis. Quelle surprise ! Ce début non seulement ne ressemble à rien de ce qu’il a déjà écrit sur Beckett ; il ne ressemble à rien de ce qui existe à ma connaissance en matière de psychanalyse appliquée à la littérature.

À partir d’une intuition déjà développée dans un article (c’est dans l’après-coup d’une cure de deux années en 1934-1935 à la Tavistock Clinic de Londres avec Wilfred Bion, jeune psychiatre-psychanalyste alors inconnu que Beckett termine sa première œuvre, le roman Murphy), Anzieu construit dans l’absolue déconstruction un livre inclassable participant de l’essai, de l’observation clinique, du livre de bord, du pastiche, de la biographie, de l’auto-analyse. Se présentant comme une défense et illustration tantôt de la lecture, tantôt de l’écriture, ce n’est pas seulement un livre sur Beckett, c’est le journal d’un psychanalyste qui compose un livre sur l’auteur qui le fascine depuis près de quarante ans. Je suis ravi. Le ton, la construction/déconstruction de l’ensemble, la création qui circulent dans ces pages et leur humour me font lui écrire mon enthousiasme et la grande fierté que j’aurai à publier son texte. J’ajoute que j’attends la suite avec impatience.

Didier Anzieu a la gentillesse de me faire savoir par retour que mon courrier a levé ses dernières résistances à se lancer dans pareille aventure. Résistances quant à sa résistance physique à mener à bien pareille tâche, résistance aussi vis-à-vis de son milieu professionnel qu’il ne souhaite pas heurter par une création trop iconoclaste. La chance a voulu que ne faisant pas partie de ce milieu, je lui ai signé involontairement un blanc-seing à poursuivre. Et qu’il va poursuivre. La rédaction de ce travail ne lui sera pourtant pas de tout repos. Qu’on en juge : “23 octobre (…) À deux heures du matin, réveil en catastrophe…26 octobre. Cette nuit de nouveau agitation. Une douleur me persécute au moment où je me sens proche de m’endormir. 16 novembre. Frôlerais-je moi-même une catastrophe ? 26 novembre. Cette nuit, rêve épouvantable ; j’ai réveillé la maison…”.

Son immersion dans le travail est alors totale. Il fait feu de tout bois. Étonnant embrasement où l’on a le sentiment (la sensation) que n’importe quelle occasion, rencontre, personne peuvent alimenter à tout moment sa créativité. Tout lui est alors bon pour composer ce livre. Il se trouve dans la disposition du prédateur, disposition qu’il aurait pu ajouter à la liste des états caractéristiques de la première phase de ce processus créateur dont il a donné une si profonde définition dans Le corps de l’œuvre. Car comment douter un seul instant qu’Anzieu est alors en proie à pareil processus créateur ? “Transe corporelle, angoisse blanche, extase quasi hallucinatoire, lucidité intellectuelle aiguë”, tels sont les termes employés par lui pour décrire la première des phases de ce processus, ce moment de saisissement où “le Moi a la double capacité de régresser et de tolérer ce qui surgit alors”.

La rédaction du Beckett est en fait l’aboutissement d’un intense travail préparatoire ( “J’aurai mis quatre mois pour écrire ce livre que j’ai porté pendant près de trente ans. Gestation d’éléphant, d’ichtyosaure”). On pense à la lettre de Rilke à Lou Andréas Salomé du 19 février 1922 après le surgissement des dernières Elégies et des Sonnets à Orphée : “En lisant ta bonne lettre complice, comme elle m’a envahi à nouveau de partout, cette certitude qu’est là, là, ce qui depuis si longtemps, depuis toujours était né ! “Une semaine auparavant à la même, le poète avait confié : “Ce fut un ouragan comme à Duino, jadis : tout ce qui était en moi fibre, tissu, bâti, a craqué, plié…”.

Comme pour le poète ou mieux peut-être comme le roseau pascalien, Anzieu, s’il plie, ne rompt pas et de ses plongées dans l’œil du cyclone il nous rapporte “un ouvrage fou, mais non de fou”, au contenant certes peu habituel, mais au contenu d’une richesse remarquable. Pendant quatre mois, cela ne cesse de jaillir en lui. Même après avoir mis un point final à l’ensemble, surgiront encore sept post-scriptum et un Finale, comme pour illustrer l’emploi du néologisme adverbial “indéfinitivement” qui clôt le dernier Post-scriptum : “Dans quelques heures, avec le jour arrivera mon éditeur. Il m’arrachera cette page ultime. Il choisira un titre définitif pour mon ouvrage sur la liste des intitulés possibles à l’infini que je lui ai proposée. Mon œuvre a un corps. Elle aura un nom. Elle ne dépendra plus de moi. Cette fois-ci, c’est terminé. Indéfinitivement”.

Dans cette tempête qu’il affronte, on pourrait lui appliquer ce qu’il dira de Bacon dans l’un des deux articles sur le peintre qui constitue avec un article de Michèle Monjauze le second ouvrage que nous aurons, Michel Archimbaud et moi-même, le bonheur de co-éditer deux ans après le Beckett, Francis Bacon ou le portrait de l’homme désespécé : “Le peintre renoue, dans ses toiles, avec la “catastrophe” (au sens de R. Thom) qu’est le surgissement de la sensation comme figure (…) catastrophe car source de vivance, de représentance, de souffrance, la sensation étant prématurée, trauma, douleur”.

La sensation, le grand mot est lâché, car avec la sensation, nous voici au cœur des mondes décrits par Anzieu. La sensation, dans sa vivance comme dans les affres auxquels elle nous expose, dans ses débordements et ses effractions, dans l’expérience catastrophique de sa perte. La sensation à l’origine des émotions comme des raisonnements, des verbalisations comme des symbolisations. De fait si Anzieu, dans sa formation initiale de philosophe, croise d’abord la route de Pascal, c’est du côté des empiristes anglais du XVIIe et du XVIIIe, les Hume, Locke, Berkeley, Hobbes, tous auteurs qu’il affectionne particulièrement, qu’il va chercher l’assise philosophique à son travail analytique.

Pour lui en effet “les œuvres de Bacon, Beckett, Bion témoignent du renouveau empiriste qui se fait jour en Occident dans les années 50-60. Ce néo-empirisme prend la relève de l’existentialisme, fait contrepoids à l’essor souvent tyrannique des théories structuralistes. Retour de l’abstraction à la sensation, de l’organisation à l’association, de la compétence innée à l’expérience acquise, de la complexité aux unités simples, des relations formelles aux qualités sensibles”. Tel est l’arrière-plan à partir duquel se développe son penser et le penser lui-même. Car il y a chez D. Anzieu un souci du penser dans son histoire qui n’est pas, me semble-t-il, la moindre des qualités de cette œuvre si profonde et exigeante.

Sa formation bien sûr l’y prédisposait, mais son travail quotidien de psychologue en requérait-il nécessairement l’effort ? Si l’on en juge par ses dernières publications (notamment Le Penser, Dunod, 1993), force est de constater qu’il y eut chez lui, jusqu’à la fin, la volonté de donner un cadre très strict de pensée relié à une tradition philosophique précise, cadre à l’intérieur duquel “la compréhension des processus de connaissance chez l’analysant et chez le psychanalyste pouvait acquérir une précision et une efficacité accrue”. A leur façon, Beckett et le psychanalyste et Francis Bacon, ou le portrait de l’homme désespécé auront, me semble-t-il, participé de cet effort et cela demeurera ma joie de directeur d’ouvrage d’en avoir accompagné, du mieux que je l’ai pu, la publication.

Éric Adda

 

 

 

 

 

 

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