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De lami à mes yeux privilégié, du compagnon de maints travaux universitaires partagés, et de linterlocuteur chaleureux, entre humour et profondeur, déchanges psychanalytiques publics ou privés pour moi inoubliables, je ne parlerai pas ici, me bornant à évoquer ses écrits.
Didier Anzieu laisse aux psychanalystes un héritage impressionnant par son étendue, sa créativité et tout ensemble sa vivante unité. Linventaire, que dans les derniers temps il en avait lui-même entrepris, ne fait que commencer et il engendrera beaucoup de fruits. Comment ne pas se sentir à la fois bien modeste devant un tel apport et gratifié dêtre convié à en dire si précocement quelque chose ? Jai par le passé tenté plusieurs fois de repérer à ma manière quelques uns des axes majeurs de loeuvre. Dans les remarques trop rapides que je livre ici, je prends aujourdhui encore le risque dun certain arbitraire, que lémotion autorise peut-être, en embrassant à ma manière, dans une vue forcément cavalière - car jéviterai des références quon trouvera sans peine par ailleurs -, le cours dune pensée désormais achevée, pour esquisser à grands traits ce qui men apparaît maintenant comme les mouvements et le ressort essentiels.
Didier Anzieu appartient par son oeuvre à cette catégorie, paradoxalement moins nombreuse quon ne croirait, des psychanalystes de premier plan capables de mettre en scène et dinterroger à la fois intimement et avec liberté, dans leurs travaux théoriques comme dans leurs exposés cliniques, les fondements endopsychiques de leurs propres processus de pensée et décriture. Cette qualité, quavec quelques autres (on pense à Winnicott), il a porté à un niveau élevé, ne manque pas davoir une valeur paradigmatique dans un domaine dont toutes les démarches se sont précisément organisées dès le commencement, chez Freud, par les entrelacs du contre-transfert avec le transfert, et dont les productions les plus spéculatives ne peuvent sentendre vraiment sans la prise en compte de limplication de lanalyste-auteur dans son propre discours.
Didier Anzieu a su en effet écarter peu à peu, livre après livre, par étapes successives en reprise les unes des autres, cette révérence ou cette crainte - parfois faussement assimilée à une pudeur - dont Freud lui-même ne fut pas exempt et qui a pu rendre longtemps en partie opaques et comme aseptiques à grand dommage les recherches psychanalytiques de certains de ses épigones. Sans pourtant tomber jamais dans lexhibitionnisme, lhomme et lanalyste, chez lui, ont au contraire, avec les années, hésité de moins en moins à braver ouvertement les ruses de la résistance naturelle de lécriture au discours en première personne. Au point que certains de ses textes les plus importants et même les plus théoriques ont pu paraître se rapprocher par degré, dans cette voie, du modèle analogique du dispositif analytique lui-même, où sans cesse, précisément, lobjet convoque le sujet, et lénoncé lénonciateur.
Ses écrits sopposent en cela au plus haut point à ceux de Lacan, qui ninterrogeait guère, on le sait, lincidence de ses propres humeurs sur ses élaborations théoriques, et dont ne le séparait pas seulement sa douloureuse histoire personnelle. Loin des amphigouris stylistiques et du terrorisme décole, comme aussi des excès de passionnalité projective en quête demprise sur lâme des lecteurs, Anzieu a atteint de bonne heure une manière limpide, sensible dailleurs dans ses ouvrages comme dans ses conversations, et portée à son sommet dans certains de ses derniers travaux, de produire du sens dans jeu subtil dune distance oscillante à lui-même, souvent marquée dun discret humour. Tantôt empathique à lextrême -des proches ont pu parler de sa capacité de compassion-, il semble alors parvenir sans peine à épouser avec des mots porteurs daffect le vécu de lautre, patient dont il retrace le cas ou bien lecteur ou interlocuteur auquel il adresse ses spéculations. Tantôt séchappant comme à regret de cette sorte dintériorité partagée pour dire en une courte phrase ce qui sépare après ce qui unit, il se dégage soudain de ce quil vient davancer pour introduire un tiers regard un peu troublant sur ses derniers énoncés, et ainsi donner à penser...
Les origines de cette disposition remarquable, chez lui véritable manière de penser et matière vive de son oeuvre, méritent réflexion. Je ne marrêterai pas ici à ses enfances sur laquelle il est lui-même plusieurs fois revenu, notant le rôle libérateur dun père qui lui donna les codes par lesquels il organisa les vertiges de la relation maternelle. Ses premiers travaux universitaires fournissent en tout cas pour leur part, sinon la source, du moins une expression précoce et déjà mûre de son intérêt durable pour une double polarité, entre dehors et dedans, à la recherche des frontières identitaires du moi ; comme lieu intermédiaire de la rencontre toujours à ressignifier du même et de lautre.
Ses commentaires sur Pascal et lédition quil publia des Pensées lont dabord amené, comme on sait, à se pencher sur lopposition de lesprit de géométrie et de lesprit de finesse, de lobjectivation et de la subjectivation, de limmanence et de la transcendance, du réalisme et du mysticisme. En scrutant avec les méthodes de lépigraphie le manuscrit morcelé, puzzle, patchwork et palimpseste, des Pensées, que Pascal portait cousu dans la doublure de son vêtement, il interrogeait sans doute déjà les voies par lesquelles sélaborent ensemble en représentations dans lappareil psychique, et sarticulent en discours les excitations et les messages disparates venues des profondeurs et ceux reçus de lenvironnement. Entrevoyait-il dès lors la solution de lénigme de linsaisissable sujet, dont il montrera plus tard quelle réside dans le travail de lien par lequel, en appui sur lexpérience du corps, se tisse la psyché, dans un mouvement de transformation structurante et de changement de niveau incessant ?
Ses thèses de doctorat dEtat, en lobligeant à passer par les traditionnelles contraintes dune érudition parfois pesante, vinrent ensuite, qui ne le détournèrent pas, malgré les froides exigences du genre, de la préoccupation dès lors centrale chez lui de la genèse et du maintien de lunité du Moi à partir de la diversité. Son travail sur le psychodrame analytique chez lenfant ouvrait la voie à ses prochaines recherches sur les groupes, avec, précisément, pour problématique cardinale la question de la relation vivante entre lidentité personnelle de chacun des participants et la morcelante pluralité de ses identifications aux autres membres du groupe. Mais sa thèse principale, de façon pour lui plus décisive encore parce quelle sarticulait de plus près à son expérience personnelle de la psychanalyse comme patient et comme thérapeute, pointait dans la même direction. A travers létude des pièces multiples de lauto-analyse du jeune Freud, sorte de génial bric à brac où sinventa la psychanalyse, il découvrait au plus intime le tissage au jour le jour de létoffe des inscriptions de mots et de choses dont lanalyste premier avait fait théorie en composant le livre des rêves.
Ainsi se développait en lui sans doute, de plus en plus instante et claire, et désormais par Freud interposé, une curiosité à la fois personnelle et scientifique pour la question pour lui capitale -restée suspendue au temps de sa fréquentation de Pascal- des surfaces dinscription intermédiaires comme limites et comme comme lieux nécessaires de projection et de manifestation, mais aussi comme organisateurs en quelque sorte paradoxaux (de la paradoxalité dans le contre-transfert et le transfert, Anzieu parlera bientôt) de lidentité elle-même.
A partir environ du début des années soixante-dix, Didier Anzieu relance alors cette question par trois démarches peu à peu convergentes dont il suivra fermement les voies distinctes, nen abandonnant aucune, malgré les préférences peut-être accordées bientôt à lune, ou peut-être à deux dentre elles.
1- La voie des groupes, préparées donc par ses intérêts précédents pour le psychodrame, lui fournit la première une clinique importante, des récits de cas passionnants, et loccasion dune théorie, originale par rapport à celle de Bion ou à celle dEliot Jaques, de linvestissement narcissique du corps pluriel dun ensemble dindividus désirants. Les fantaisies conscientes et les conduites communes des membres du groupe constituent un conteneur spécifique fonctionnant régressivement à la manière dun rêve partagé, qui inscrit et lie ensemble sur un même fond, garantie nécessaire de la vie du groupe, les fantasmes privés inconscients de chacun des participants. Chemin faisant, il ajoute à ces découvertes celle de la psychanalyse des groupes, dont il ose formuler les règles : cest un acte de grande conséquence qui inspirera les travaux connus de R. Kaës, ou de A. Ruffiot, et qui, en pionnier, met en doute le dogme de lassujettissement du travail psychanalytique comme tel au seul dispositif binaire retenu par Freud, et appelle une réflexion nouvelle sur le rôle du cadre en général dans le travail de ce que jai appelé plus haut les formations ou les surfaces intermédiaires...
2- La voie de la créativité, artistique comme aussi scientifique, apporte pour sa part dautres matériels à une problématique de fond qui semble constante. Cette approche rejoint les intérêts littéraires, jamais tout à fait renoncés, de lancien normalien et tout autant ceux du biographe du jeune Freud. Ici encore, ce qui vient au premier plan cest la commune inscription de la diversité des mouvements psychiques du créateur dans une unité déployée, celle de loeuvre créée, qui les figure, les relie et les contient harmonieusement par la rigueur de la technique. Borgès, Bacon, Bracq, Beckett surtout et souvent, au milieu de bien dautres, seront les partenaires privilégiés de cette approche. Le destin des déchirures traumatiques du Moi comme ressorts de la création à travers le pouvoir que le sujet créateur possède, à grand effort et non sans douleur, de produire et de maintenir son unité en forgeant à lépreuve de la réalité et au regard du public celle du de loeuvre, voilà ce qui dans ce champ intéresse Anzieu. Anzieu qui dans le même temps et comme à la marge de cette réflexion questionne sa propre écriture, sa capacité personnelle de créer, et produit discrètement, en amoureux de la littérature, ces petits chefs doeuvre que sont les Contes à rebours.
3) La troisième approche est de pure théorie psychanalytique, et cest en elle, en quelque sorte, que les deux précédentes viennent trouver leur cause dernière et leur forme, au sens aristotélicien des termes, ainsi que linstrument récurrent de leur incessante remise en chantier ultérieure. En elle aussi que se réalise, dans le champ même de la conceptualisation psychanalytique, le désir personnel de créer de Didier Anzieu, qui boucle par là au registre notionnel son rapport privé au désir de penser et au problème du sujet en accédant à la place de sujet instituant de la théorie instituée elle-même qui lui fournit ses instrument de travail.
Ici éclate en effet, à partir de 1974, avec la théorie du Moi-peau, ce quil faut bien appeler le génie propre du psychanalyste Anzieu. Dabord par une intuition assez soudaine et toute intime, puis par un patient labeur dauto-analyse, de relecture de sa clinique et des sources freudiennes, il trouve aux origines mêmes du Moi, et je pense au trouver-créer de Winnicott, le principe du lien du dehors avec le dedans du corps par le jeu organisé des fonctions complexes (Anzieu en dénombrera jusquà neuf) de la peau. Cest environ le moment où vont se manifester chez lui les premières atteintes dune défaillance corporelle qui laccompagnera un quart de siècle, jusquau bout du voyage. Aussi bien la théorie du Moi-peau, il ne le cachera pas, parle-t-elle à certains égards, sans jamais rien perdre du souci de rigueur qui linspire, du travail vital que son auteur accomplit pour rester maître de créer et de maintenir -sujet en sa maison- la pensée, et pour la transposer en direction des autres en écriture, par la mise au point et le partage scientifique de signifiants formels nouveaux. Deux traits remarquables sont ici à relever.
A/ Dune part Didier Anzieu sassure paradoxalement la légitime paternité de son invention... en en recherchant soigneusement lorigine chez Freud et chez ses successeurs. Chez Freud, dont maint passages et formules attestent, tout compte fait, la vision anticipatrice, mais pour lui encore obscure, quil a eu de la peau elle-même, et de ses différentes couches ou épaisseurs dans le travail de lappareil psychique.
B/ Dautre part, Anzieu affermit sa griffe sur le concept de Moi-peau en en dérivant, vers le milieu des années quatre-vingt, la notion d enveloppe psychique, qui, de la peau même et de son rôle premier dans lexpérience du corps et du fondement corporel de la psyché, exploite en particulier la fonction détayage. La pensée est finalement, dans lexpérience psychique, cette enveloppe tantôt lacunaire, tantôt continue, soutenue et reprisée par le travail dun préconscient qui nous assure tout sy appuyant une sorte de liberté créatrice par rapport au corps, garantissant notre existence et notre identité psychiques comme sujets en relation avec dautres sujets.
On voit bien alors comment ce quon peut nommer la théorie restreinte du Moi-peau, puis la théorie généralisée des enveloppes psychiques pouvaient fonder Anzieu à approfondir encore, par un effet de retour en après-coup, ses vues sur la vie des groupes -auxquelles il reviendra en effet quelque peu dans les dernières années- , et surtout ses vues sur la création artistique. Cest à ce point précis quon retrouve chez lui son cher Beckett. Mais dans une étrange position qui fait désormais de lui lindispensable compagnon, le double peut-être de ses méditations en quête dunité, et pour nous le référent nécessaire dune vue densemble sur le devenir et laccomplissement de sa pensée et de son oeuvre. Au début de ce qui sera la dernière décennie de sa vie, Didier Anzieu, construit dramatiquement et met en scène, après une série détudes préliminaires, dans un ouvrage étonnant, dune facture esthétique et dun contenu tant psychanalytique que philosophique profond (Beckett et le psychanalyste, 1992), son Beckett. A travers un entrelacs habile mais toujours chargé démotion, se servant à la fois de rêveries lidentifiant avec Beckett, avec les personnages de celui-ci, ou avec Bion qui analysa Beckett, et de diverses données biographiques renvoyant, en les assimilant parfois lun à lautre, soit à Beckett, soit à Bion soit à lui-même, il élabore ce que jai pu proposer dappeler une sorte dhologramme tissé de remarques psychanalytiques, dont les pages servent de surfaces projectives pluridimernsionnelle à une intériorité intense et indécidable, offrant au lecteur limage concentrée fuyante dune psyché composite en même temps que de haute densité, formée de manière totalement personnelle déléments propres enlacés aux emprunts faits aux autres. Le livre est une réussite littéraire, mais sa portée psychanalytique, tout aussi certaine, est claire. Ce sont bien nos enveloppes projectives qui nous constituent, interfaces issues de pensées entre un soi inaccessible et pourtant bien réel et partout présent, et des objets qui tout ensemble nous touchent et nous échappent.
De cette leçon tant esthétique que psychanalytique sur lidentité et le lieu insaisissable du Je, cohérente en leur point de croisement avec les trois chemins convergents qua suivis la pensée dAnzieu, découlent ses ultimes conclusions et recommandations, diversement formulées dans le corps ou dans les pages ultimes de nombre de ses derniers textes. Elles portent essentiellement sur ce qui lie les unes aux autres, pour lui, lidentité, la création, la destruction et la transmission. Lidentité se crée, par et à travers les oeuvres quelle produit, à partir dinévitables mais toujours uniques et improbables rencontres identifiantes avec lobjet, ou plutôt avec les autres sujets en quête didentité. Elle se transmet seulement comme travail interminablement à faire et à refaire, même si la pensée peut transiter dun sujet à lautre sous la forme dun désir dêtre soi-même sujet de ce que Didier Anzieu a nommé le Penser, pour le distinguer de la pensée comme produit impermanent et conjoncturel du penser. Enfin, la création, création de soi ou création doeuvre, ainsi conçue, ne va pas sans lacceptation de la nécessité essentielle de la mort, car rien ne peut naître et devenir dans le temps qui nimplique la perte ou leffacement, fût-il fécond, de ce qui va vers son terme.
Le terme que sest à la fin assignée la pensée dAnzieu, un terme qui est aussi le commencement de ce que dautres après lui en feront, était sans doute, et dès le début, de répondre à la question que Pascal, le premier, lui avait posé sans faux-fuyant. Y a-t-il autre chose que ce que nous faisons des lambeaux de pensée que produit et dont sentoure notre penser, et pouvons-nous, devons-nous renoncer à penser pour parier sur la transcendance et léternité dune pensée enfin parfaite ? Loeuvre dAnzieu a refusé le pari. Jusquà la fin, il a voulu continuer de penser, et de sauvegarder chez les autres la chance du penser, seul lieu didentité pour lhomme entre les deux infinis, celui du dehors et celui du dedans. Un lieu tout ensemble insulaire et en archipel, où chacun nhabite sa solitude quau milieu des autres, comme il a su lui-même nous le rappeler en signant avec la compagne de sa vie, Annie, lun de ses derniers articles.
Aurai-je été, le deuil aidant, trop fidèle, ou alors pas assez à la pensée pensante qui soutient loeuvre de Didier Anzieu ? Recueillir un message, cest aussi et déjà inévitablement le transformer. En dialoguant avec le sien, comment ne pas poursuivre, il laurait souhaité, la création de notre propre identité, et tel est lhommage que je voudrais rendre à sa mémoire.
Jean Guillaumin, psychanalyste,
membre de la Société Psychanalytique
de Paris et du Groupe lyonnais
de psychanalyse, professeur émérite de lUniversité Lumière-Lyon 2.
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