Page d'accueilCarnet Psy ?Nombreux ouvrages à découvrirLa mémoire de Carnet PsyLes deniers numéros de Carnet/PSYForums et ChatsUn livre, un auteurToutes les manifestations sur la Santé mentaleLa galerie de Carnet PsyDécouvrez de nouveaux sites sur la santé mentaleLe choix de Carnet PsyAbonnement, publicité, offres spéciales,...
AideÉcrivez-nous !Moteur de recherche et plan du site

Jean Guillaumin, Une lecture de Didier Anzieu

De l’ami à mes yeux privilégié, du compagnon de maints travaux universitaires partagés, et de l’interlocuteur chaleureux, entre humour et profondeur, d’échanges psychanalytiques publics ou privés pour moi inoubliables, je ne parlerai pas ici, me bornant à évoquer ses écrits.

Didier Anzieu laisse aux psychanalystes un héritage impressionnant par son étendue, sa créativité et tout ensemble sa vivante unité. L’inventaire, que dans les derniers temps il en avait lui-même entrepris, ne fait que commencer et il engendrera beaucoup de fruits. Comment ne pas se sentir à la fois bien modeste devant un tel apport et gratifié d’être convié à en dire si précocement quelque chose ? J’ai par le passé tenté plusieurs fois de repérer à ma manière quelques uns des axes majeurs de l’oeuvre. Dans les remarques trop rapides que je livre ici, je prends aujourd’hui encore le risque d’un certain arbitraire, que l’émotion autorise peut-être, en embrassant à ma manière, dans une vue forcément cavalière - car j’éviterai des références qu’on trouvera sans peine par ailleurs -, le cours d’une pensée désormais achevée, pour esquisser à grands traits ce qui m’en apparaît maintenant comme les mouvements et le ressort essentiels.

Didier Anzieu appartient par son oeuvre à cette catégorie, paradoxalement moins nombreuse qu’on ne croirait, des psychanalystes de premier plan capables de mettre en scène et d’interroger à la fois intimement et avec liberté, dans leurs travaux théoriques comme dans leurs exposés cliniques, les fondements endopsychiques de leurs propres processus de pensée et d’écriture. Cette qualité, qu’avec quelques autres (on pense à Winnicott), il a porté à un niveau élevé, ne manque pas d’avoir une valeur paradigmatique dans un domaine dont toutes les démarches se sont précisément organisées dès le commencement, chez Freud, par les entrelacs du contre-transfert avec le transfert, et dont les productions les plus spéculatives ne peuvent s’entendre vraiment sans la prise en compte de l’implication de l’analyste-auteur dans son propre discours.

Didier Anzieu a su en effet écarter peu à peu, livre après livre, par étapes successives en reprise les unes des autres, cette révérence ou cette crainte - parfois faussement assimilée à une pudeur - dont Freud lui-même ne fut pas exempt et qui a pu rendre longtemps en partie opaques et comme aseptiques à grand dommage les recherches psychanalytiques de certains de ses épigones. Sans pourtant tomber jamais dans l’exhibitionnisme, l’homme et l’analyste, chez lui, ont au contraire, avec les années, hésité de moins en moins à braver ouvertement les ruses de la résistance naturelle de l’écriture au discours en première personne. Au point que certains de ses textes les plus importants et même les plus théoriques ont pu paraître se rapprocher par degré, dans cette voie, du modèle analogique du dispositif analytique lui-même, où sans cesse, précisément, l’objet convoque le sujet, et l’énoncé l’énonciateur.

Ses écrits s’opposent en cela au plus haut point à ceux de Lacan, qui n’interrogeait guère, on le sait, l’incidence de ses propres humeurs sur ses élaborations théoriques, et dont ne le séparait pas seulement sa douloureuse histoire personnelle. Loin des amphigouris stylistiques et du terrorisme d’école, comme aussi des excès de passionnalité projective en quête d’emprise sur l’âme des lecteurs, Anzieu a atteint de bonne heure une manière limpide, sensible d’ailleurs dans ses ouvrages comme dans ses conversations, et portée à son sommet dans certains de ses derniers travaux, de produire du sens dans jeu subtil d’une distance oscillante à lui-même, souvent marquée d’un discret humour. Tantôt empathique à l’extrême -des proches ont pu parler de sa capacité de “compassion”-, il semble alors parvenir sans peine à épouser avec des mots porteurs d’affect le vécu de l’autre, patient dont il retrace le cas ou bien lecteur ou interlocuteur auquel il adresse ses spéculations. Tantôt s’échappant comme à regret de cette sorte d’intériorité partagée pour dire en une courte phrase ce qui sépare après ce qui unit, il se dégage soudain de ce qu’il vient d’avancer pour introduire un tiers regard un peu troublant sur ses derniers énoncés, et ainsi donner à penser...

Les origines de cette disposition remarquable, chez lui véritable manière de penser et matière vive de son oeuvre, méritent réflexion. Je ne m’arrêterai pas ici à ses enfances sur laquelle il est lui-même plusieurs fois revenu, notant le rôle libérateur d’un père qui lui donna les codes par lesquels il organisa les vertiges de la relation maternelle. Ses premiers travaux universitaires fournissent en tout cas pour leur part, sinon la source, du moins une expression précoce et déjà mûre de son intérêt durable pour une double polarité, entre dehors et dedans, à la recherche des frontières identitaires du moi ; comme lieu intermédiaire de la rencontre toujours à ressignifier du même et de l’autre.

Ses commentaires sur Pascal et l’édition qu’il publia des Pensées l’ont d’abord amené, comme on sait, à se pencher sur l’opposition de l’esprit de géométrie et de l’esprit de finesse, de l’objectivation et de la subjectivation, de l’immanence et de la transcendance, du réalisme et du mysticisme. En scrutant avec les méthodes de l’épigraphie le manuscrit morcelé, puzzle, patchwork et palimpseste, des Pensées, que Pascal portait cousu dans la doublure de son vêtement, il interrogeait sans doute déjà les voies par lesquelles s’élaborent ensemble en représentations dans l’appareil psychique, et s’articulent en discours les excitations et les messages disparates venues des profondeurs et ceux reçus de l’environnement. Entrevoyait-il dès lors la solution de l’énigme de l’insaisissable sujet, dont il montrera plus tard qu’elle réside dans le travail de lien par lequel, en appui sur l’expérience du corps, se tisse la psyché, dans un mouvement de transformation structurante et de changement de niveau incessant ?

Ses thèses de doctorat d’Etat, en l’obligeant à passer par les traditionnelles contraintes d’une érudition parfois pesante, vinrent ensuite, qui ne le détournèrent pas, malgré les froides exigences du genre, de la préoccupation dès lors centrale chez lui de la genèse et du maintien de l’unité du Moi à partir de la diversité. Son travail sur le psychodrame analytique chez l’enfant ouvrait la voie à ses prochaines recherches sur les groupes, avec, précisément, pour problématique cardinale la question de la relation vivante entre l’identité personnelle de chacun des participants et la morcelante pluralité de ses identifications aux autres membres du groupe. Mais sa thèse principale, de façon pour lui plus décisive encore parce qu’elle s’articulait de plus près à son expérience personnelle de la psychanalyse comme patient et comme thérapeute, pointait dans la même direction. A travers l’étude des pièces multiples de l’auto-analyse du jeune Freud, sorte de génial bric à brac où s’inventa la psychanalyse, il découvrait au plus intime le tissage au jour le jour de l’étoffe des inscriptions de mots et de choses dont l’analyste premier avait fait théorie en composant le “livre des rêves”.

Ainsi se développait en lui sans doute, de plus en plus instante et claire, et désormais par Freud interposé, une curiosité à la fois personnelle et scientifique pour la question pour lui capitale -restée suspendue au temps de sa fréquentation de Pascal- des surfaces d’inscription intermédiaires comme limites et comme comme lieux nécessaires de projection et de manifestation, mais aussi comme organisateurs en quelque sorte paradoxaux (de la paradoxalité dans le contre-transfert et le transfert, Anzieu parlera bientôt) de l’identité elle-même.

A partir environ du début des années soixante-dix, Didier Anzieu relance alors cette question par trois démarches peu à peu convergentes dont il suivra fermement les voies distinctes, n’en abandonnant aucune, malgré les préférences peut-être accordées bientôt à l’une, ou peut-être à deux d’entre elles.

1- La voie des groupes, préparées donc par ses intérêts précédents pour le psychodrame, lui fournit la première une clinique importante, des récits de cas passionnants, et l’occasion d’une théorie, originale par rapport à celle de Bion ou à celle d’Eliot Jaques, de l’investissement narcissique du corps pluriel d’un ensemble d’individus désirants. Les fantaisies conscientes et les conduites communes des membres du groupe constituent un conteneur spécifique fonctionnant régressivement à la manière d’un rêve partagé, qui inscrit et lie ensemble sur un même fond, garantie nécessaire de la vie du groupe, les fantasmes privés inconscients de chacun des participants. Chemin faisant, il ajoute à ces découvertes celle de la “psychanalyse des groupes”, dont il ose formuler les règles : c’est un acte de grande conséquence qui inspirera les travaux connus de R. Kaës, ou de A. Ruffiot, et qui, en pionnier, met en doute le dogme de l’assujettissement du travail psychanalytique comme tel au seul dispositif binaire retenu par Freud, et appelle une réflexion nouvelle sur le rôle du cadre en général dans le travail de ce que j’ai appelé plus haut les formations ou les surfaces intermédiaires...

2- La voie de la créativité, artistique comme aussi scientifique, apporte pour sa part d’autres matériels à une problématique de fond qui semble constante. Cette approche rejoint les intérêts littéraires, jamais tout à fait renoncés, de l’ancien normalien et tout autant ceux du biographe du jeune Freud. Ici encore, ce qui vient au premier plan c’est la commune inscription de la diversité des mouvements psychiques du créateur dans une unité déployée, celle de l’oeuvre créée, qui les figure, les relie et les contient harmonieusement par la rigueur de la technique. Borgès, Bacon, Bracq, Beckett surtout et souvent, au milieu de bien d’autres, seront les partenaires privilégiés de cette approche. Le destin des déchirures traumatiques du Moi comme ressorts de la création à travers le pouvoir que le sujet créateur possède, à grand effort et non sans douleur, de produire et de maintenir son unité en forgeant à l’épreuve de la réalité et au regard du public celle du “de l’oeuvre”, voilà ce qui dans ce champ intéresse Anzieu. Anzieu qui dans le même temps et comme à la marge de cette réflexion questionne sa propre écriture, sa capacité personnelle de créer, et produit discrètement, en amoureux de la littérature, ces petits chefs d’oeuvre que sont les Contes à rebours.

3) La troisième approche est de pure théorie psychanalytique, et c’est en elle, en quelque sorte, que les deux précédentes viennent trouver leur cause dernière et leur forme, au sens aristotélicien des termes, ainsi que l’instrument récurrent de leur incessante remise en chantier ultérieure. En elle aussi que se réalise, dans le champ même de la conceptualisation psychanalytique, le désir personnel de créer de Didier Anzieu, qui boucle par là au registre notionnel son rapport privé au désir de penser et au problème du sujet en accédant à la place de sujet instituant de la théorie instituée elle-même qui lui fournit ses instrument de travail.

Ici éclate en effet, à partir de 1974, avec la théorie du Moi-peau, ce qu’il faut bien appeler le génie propre du psychanalyste Anzieu. D’abord par une intuition assez soudaine et toute intime, puis par un patient labeur d’auto-analyse, de relecture de sa clinique et des sources freudiennes, il “trouve” aux origines mêmes du Moi, et je pense au trouver-créer de Winnicott, le principe du lien du dehors avec le dedans du corps par le jeu organisé des fonctions complexes (Anzieu en dénombrera jusqu’à neuf) de la peau. C’est environ le moment où vont se manifester chez lui les premières atteintes d’une défaillance corporelle qui l’accompagnera un quart de siècle, jusqu’au bout du voyage. Aussi bien la théorie du Moi-peau, il ne le cachera pas, parle-t-elle à certains égards, sans jamais rien perdre du souci de rigueur qui l’inspire, du travail vital que son auteur accomplit pour rester maître de créer et de maintenir -sujet en sa maison- la pensée, et pour la transposer en direction des autres en écriture, par la mise au point et le partage scientifique de “signifiants formels” nouveaux. Deux traits remarquables sont ici à relever.

A/ D’une part Didier Anzieu s’assure paradoxalement la légitime paternité de son invention... en en recherchant soigneusement l’origine chez Freud et chez ses successeurs. Chez Freud, dont maint passages et formules attestent, tout compte fait, la vision anticipatrice, mais pour lui encore obscure, qu’il a eu de la peau elle-même, et de ses différentes couches ou épaisseurs dans le travail de l’appareil psychique.

B/ D’autre part, Anzieu affermit sa griffe sur le concept de Moi-peau en en dérivant, vers le milieu des années quatre-vingt, la notion d’ “enveloppe psychique”, qui, de la peau même et de son rôle premier dans l’expérience du corps et du fondement corporel de la psyché, exploite en particulier la fonction d’étayage. La pensée est finalement, dans l’expérience psychique, cette “enveloppe” tantôt lacunaire, tantôt continue, soutenue et reprisée par le travail d’un préconscient qui nous assure tout s’y appuyant une sorte de liberté créatrice par rapport au corps, garantissant notre existence et notre identité psychiques comme sujets en relation avec d’autres sujets.

On voit bien alors comment ce qu’on peut nommer la théorie restreinte du Moi-peau, puis la théorie généralisée des enveloppes psychiques pouvaient fonder Anzieu à approfondir encore, par un effet de retour en après-coup, ses vues sur la vie des groupes -auxquelles il reviendra en effet quelque peu dans les dernières années- , et surtout ses vues sur la création artistique. C’est à ce point précis qu’on retrouve chez lui son cher Beckett. Mais dans une étrange position qui fait désormais de lui l’indispensable compagnon, le double peut-être de ses méditations en quête d’unité, et pour nous le référent nécessaire d’une vue d’ensemble sur le devenir et l’accomplissement de sa pensée et de son oeuvre. Au début de ce qui sera la dernière décennie de sa vie, Didier Anzieu, construit dramatiquement et met en scène, après une série d’études préliminaires, dans un ouvrage étonnant, d’une facture esthétique et d’un contenu tant psychanalytique que philosophique profond (Beckett et le psychanalyste, 1992), son Beckett. A travers un entrelacs habile mais toujours chargé d’émotion, se servant à la fois de rêveries l’identifiant avec Beckett, avec les personnages de celui-ci, ou avec Bion qui analysa Beckett, et de diverses données biographiques renvoyant, en les assimilant parfois l’un à l’autre, soit à Beckett, soit à Bion soit à lui-même, il élabore ce que j’ai pu proposer d’appeler une sorte d’hologramme tissé de remarques psychanalytiques, dont les pages servent de surfaces projectives pluridimernsionnelle à une intériorité intense et indécidable, offrant au lecteur l’image concentrée fuyante d’une psyché composite en même temps que de haute densité, formée de manière totalement personnelle d’éléments propres enlacés aux emprunts faits aux “autres”. Le livre est une réussite littéraire, mais sa portée psychanalytique, tout aussi certaine, est claire. Ce sont bien nos enveloppes projectives qui nous constituent, interfaces issues de pensées entre un soi inaccessible et pourtant bien réel et partout présent, et des objets qui tout ensemble nous touchent et nous échappent.

De cette leçon tant esthétique que psychanalytique sur l’identité et le lieu insaisissable du Je, cohérente en leur point de croisement avec les trois chemins convergents qu’a suivis la pensée d’Anzieu, découlent ses ultimes conclusions et recommandations, diversement formulées dans le corps ou dans les pages ultimes de nombre de ses derniers textes. Elles portent essentiellement sur ce qui lie les unes aux autres, pour lui, l’identité, la création, la destruction et la transmission. L’identité se crée, par et à travers les oeuvres qu’elle produit, à partir d’inévitables mais toujours uniques et improbables rencontres identifiantes avec l’objet, ou plutôt avec les autres sujets en quête d’identité. Elle se transmet seulement comme travail interminablement à faire et à refaire, même si la pensée peut transiter d’un sujet à l’autre sous la forme d’un désir d’être soi-même sujet de ce que Didier Anzieu a nommé “le Penser”, pour le distinguer de “la” pensée comme produit impermanent et conjoncturel du penser. Enfin, la création, création de soi ou création d’oeuvre, ainsi conçue, ne va pas sans l’acceptation de la nécessité essentielle de la mort, car rien ne peut naître et devenir dans le temps qui n’implique la perte ou l’effacement, fût-il fécond, de ce qui va vers son terme.

Le terme que s’est à la fin assignée la pensée d’Anzieu, un terme qui est aussi le commencement de ce que d’autres après lui en feront, était sans doute, et dès le début, de répondre à la question que Pascal, le premier, lui avait posé sans faux-fuyant. Y a-t-il autre chose que ce que nous faisons des lambeaux de pensée que produit et dont s’entoure notre penser, et pouvons-nous, devons-nous renoncer à penser pour parier sur la transcendance et l’éternité d’une pensée enfin parfaite ? L’oeuvre d’Anzieu a refusé le pari. Jusqu’à la fin, il a voulu continuer de penser, et de sauvegarder chez les autres la chance du penser, seul lieu d’identité pour l’homme entre les deux infinis, celui du dehors et celui du dedans. Un lieu tout ensemble insulaire et en archipel, où chacun n’habite sa solitude qu’au milieu des autres, comme il a su lui-même nous le rappeler en signant avec la compagne de sa vie, Annie, l’un de ses derniers articles.

Aurai-je été, le deuil aidant, trop fidèle, ou alors pas assez à la pensée pensante qui soutient l’oeuvre de Didier Anzieu ? Recueillir un message, c’est aussi et déjà inévitablement le transformer. En dialoguant avec le sien, comment ne pas poursuivre, il l’aurait souhaité, la création de notre propre identité, et tel est l’hommage que je voudrais rendre à sa mémoire.

Jean Guillaumin, psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris et du Groupe lyonnais de psychanalyse, professeur émérite de l’Université Lumière-Lyon 2.

 

 

 

 

 

 

 

© Carnet Psy. Tous droits réservés.