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Daniel Widlöcher, Une éthique psychanalytique

Un sentiment étrange m’habite au moment d’écrire ces lignes. C’est depuis la fin des années cinquante un long compagnonnage qui me lie à Didier Anzieu. Nous avons partagé bien des intérêts et quelques passions et pourtant nous avons fort peu échangé sur nous-mêmes ; si peu de confidences et tant de préoccupations communes ! Sans doute les charges de travail, l’urgence des tâches à entreprendre y étaient-elles pour beaucoup mais aussi une certaine pudeur, une réserve réciproque qui pouvaient être perçues par d’autres comme l’expression d’une attitude réservée et distante.

C’est à propos du psychodrame et de la psychanalyse de groupe que nous nous sommes rencontrés. Je partageais son souci d’ouverture de la psychanalyse vers ces modes d’expression. J’appréciais la manière dont il savait tirer profit de la spécificité de l’improvisation dramatique pour vivifier et enrichir la communication psychanalytique. Nous en conçûmes un film pédagogique –dont un dialogue entre nous servait d’ouverture-. Quand il prit en charge la création du département de Psychologie à la Faculté de Nanterre, il m’appela à y participer et à y assurer l’enseignement de la psychopathologie de l’enfant. Dans les mois qui suivirent, nous eûmes à partager l’émotion du printemps et de l’été 1968. Nous les vivions avec des sentiments mêlés, inquiets des menaces qui pesaient sur l’université, une institution que nous aimions profondément et conscients des mutations inévitables que son avenir nécessitait.

L’enseignement de la psychologie était trop dogmatique et trop théorique. Il fallait sensibiliser les étudiants le plus tôt possible, à des expériences “cliniques” (ce qui a pu se faire partiellement) et repenser la formation du psychologue praticien à l’exemple du résident (ou de l’interne) en médecine (ce qui ne s’est pas fait !). Enfin et surtout, dès sa fondation en 1964, nous avons été associés dans le groupe de ceux qui donnèrent vie à l’Association Psychanalytique de France. Je peux dire que tout au long de ces années, dans tous les débats qui marquèrent la vie de cette institution, nos options furent les mêmes : inventer si possible de nouvelles formes de transmission de l’expérience tout en demeurant très attaché aux exigences de cette transmission. Il fallait lutter contre une tendance inverse qui consiste à allier le laxisme de la transmission au malthusianisme de la sélection.

Nous avions partagé auparavant une expérience plus privée et plus difficile, la prise de distance vis-à-vis de Lacan, qui fut notre analyste, et l’aide de Lagache tant dans notre formation psychanalytique qu’universitaire. Ce sont des chemins parallèles plus que concertés qui nous conduisirent aux mêmes options en 1964.

De Anzieu, théoricien et clinicien de la psychanalyse, je garde l’influence profonde de son travail initial sur l’auto-analyse de Freud, maître ouvrage tant par son contenu que par sa méthode. Sans doute cet ouvrage a-t-il joué un rôle particulier dans l’histoire psychanalytique de son auteur. Je me suis senti moins proche du théoricien du Moi-peau, étant un peu mal à l’aise avec la nature métaphorique de la réflexion métapsychologique d’Anzieu. Nous eûmes à en débattre, en particulier dans le colloque sur la pulsion. J’ai par contre été toujours très admiratif de Anzieu interrogeant la créativité artistique tant chez ceux qu’il questionne que dans ses propres œuvres. Anzieu n’étudie pas la créativité du dehors. Il la vit, il s’identifie à elle. Elle devient une forme d’auto-analyse tant par l’identification à l’œuvre des autres que dans la sienne propre.

Anzieu croyait en la psychanalyse, non seulement par conviction, et par expérience mais parce qu’elle était devenue sa manière de penser, une forme d’éthique personnelle.

Pr Daniel Widlöcher, président de l’IPA, psychiatre, psychanalyste.

 

 

 

 

 

 

 

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