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Un sentiment étrange mhabite au moment décrire ces lignes. Cest depuis la fin des années cinquante un long compagnonnage qui me lie à Didier Anzieu. Nous avons partagé bien des intérêts et quelques passions et pourtant nous avons fort peu échangé sur nous-mêmes ; si peu de confidences et tant de préoccupations communes ! Sans doute les charges de travail, lurgence des tâches à entreprendre y étaient-elles pour beaucoup mais aussi une certaine pudeur, une réserve réciproque qui pouvaient être perçues par dautres comme lexpression dune attitude réservée et distante.
Cest à propos du psychodrame et de la psychanalyse de groupe que nous nous sommes rencontrés. Je partageais son souci douverture de la psychanalyse vers ces modes dexpression. Jappréciais la manière dont il savait tirer profit de la spécificité de limprovisation dramatique pour vivifier et enrichir la communication psychanalytique. Nous en conçûmes un film pédagogique dont un dialogue entre nous servait douverture-. Quand il prit en charge la création du département de Psychologie à la Faculté de Nanterre, il mappela à y participer et à y assurer lenseignement de la psychopathologie de lenfant. Dans les mois qui suivirent, nous eûmes à partager lémotion du printemps et de lété 1968. Nous les vivions avec des sentiments mêlés, inquiets des menaces qui pesaient sur luniversité, une institution que nous aimions profondément et conscients des mutations inévitables que son avenir nécessitait.
Lenseignement de la psychologie était trop dogmatique et trop théorique. Il fallait sensibiliser les étudiants le plus tôt possible, à des expériences cliniques (ce qui a pu se faire partiellement) et repenser la formation du psychologue praticien à lexemple du résident (ou de linterne) en médecine (ce qui ne sest pas fait !).
Enfin et surtout, dès sa fondation en 1964, nous avons été associés dans le groupe de ceux qui donnèrent vie à lAssociation Psychanalytique de France. Je peux dire que tout au long de ces années, dans tous les débats qui marquèrent la vie de cette institution, nos options furent les mêmes : inventer si possible de nouvelles formes de transmission de lexpérience tout en demeurant très attaché aux exigences de cette transmission. Il fallait lutter contre une tendance inverse qui consiste à allier le laxisme de la transmission au malthusianisme de la sélection.
Nous avions partagé auparavant une expérience plus privée et plus difficile, la prise de distance vis-à-vis de Lacan, qui fut notre analyste, et laide de Lagache tant dans notre formation psychanalytique quuniversitaire. Ce sont des chemins parallèles plus que concertés qui nous conduisirent aux mêmes options en 1964.
De Anzieu, théoricien et clinicien de la psychanalyse, je garde linfluence profonde de son travail initial sur lauto-analyse de Freud, maître ouvrage tant par son contenu que par sa méthode. Sans doute cet ouvrage a-t-il joué un rôle particulier dans lhistoire psychanalytique de son auteur. Je me suis senti moins proche du théoricien du Moi-peau, étant un peu mal à laise avec la nature métaphorique de la réflexion métapsychologique dAnzieu. Nous eûmes à en débattre, en particulier dans le colloque sur la pulsion. Jai par contre été toujours très admiratif de Anzieu interrogeant la créativité artistique tant chez ceux quil questionne que dans ses propres uvres. Anzieu nétudie pas la créativité du dehors. Il la vit, il sidentifie à elle. Elle devient une forme dauto-analyse tant par lidentification à luvre des autres que dans la sienne propre.
Anzieu croyait en la psychanalyse, non seulement par conviction, et par expérience mais parce quelle était devenue sa manière de penser, une forme déthique personnelle.
Pr Daniel Widlöcher, président de lIPA, psychiatre, psychanalyste.
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