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En méditant sur les dernières années de la vie de Didier Anzieu, je me dis que tous ses amis assistèrent à la réduction de son espace social et au repli de son corps sur lui-même. Sa mort a eu pour effet de le libérer de ses attaches corporelles douloureuses et de donner à son esprit, resté clair et vif jusquau bout, toute la place quil mérite dans nos pensées. Cela ma évoqué la fin du Temps Retrouvé, où Proust décrit le déploiement du duc de Guermantes se mettant debout, amenant le narrateur à comparer, à côté de la place si réduite que les hommes occupent dans lespace, celle infiniment plus vaste quils occupent dans le temps. En effet, aujourdhui pensant à luvre du collègue que nous venons de perdre, celle-ci apparaît immense. Didier Anzieu, en dépit dun destin lourdement chargé, entra dans la psychanalyse par une voie que sa mère avait frayée avant lui, et dont Jacques Lacan fut linitiateur. Anzieu sut se libérer de ce quun tel héritage pouvait avoir daliénant pour lui, je veux dire dans le rapport quil eut à entretenir avec Jacques Lacan. Il devint un grand psychanalyste.
En ouvrant largement les portes de linconscient, il ne se contenta pas den explorer les expressions par le moyen de la seule cure. Chacun connaît ses contributions à létude des groupes ainsi que la part importante que prirent les uvres de la littérature et de la peinture dans son élaboration concernant le processus créateur. Mais ce que je veux souligner avant tout, cest que Didier Anzieu était un homme de terrain. Il ne sest pas contenté des possibilités très étendues que lui donnaient la possession dune armature intellectuelle et culturelle très charpentée. Toutes les idées quil a avancées prenaient leur source dans lexpérience. Il ne craignait pas de sy exposer et dy exposer les idées quil avait directement tirées de celle-ci. Il était loin, cependant de négliger létude des textes et des documents : L Auto-analyse de Freud en témoigne. Mais sil relisait Freud et réinterprétait sa pensée, cétait en sidentifiant aussi profondément que possible au psychanalyste quil fut, découvrant linconscient à partir de son travail avec ses patients ou sur lui-même.
Anzieu avait dautres qualités précieuses. Les titres quil possédait ou les positions quil avait acquises ne lamenèrent jamais à développer des positions de pouvoir ou à mépriser ses interlocuteurs, si humbles quils fussent. Il ignorait lesprit de clan qui consiste à donner systématiquement raison aux membres de sa famille institutionnelle contre les autres. Il lui arrivait même de se sentir plus en affinité avec des collègues appartenant à dautres groupes quavec certains des siens.
On le disait coléreux, comment le lui reprocherais-je moi qui ne le suis pas moins ! Mais, je ne craindrai pas de le dire, sans être au courant des détails, je ne doute pas quil y avait matière à se mettre en colère. Trop souvent, nous avons affaire à des collègues qui occupent des postes de responsabilité dans les institutions psychanalytiques, et qui gèrent celles-ci avec scepticisme et détachement, pour ne pas dire indifférence. Peut-être que la colère nest pas toujours bonne conseillère, mais au moins indique-t-elle que lon prend à cur certains sujets qui le méritent. En revanche, il possédait ce recul, cette distance à soi, ce sens des proportions, qui lempêchaient de se prendre au sérieux et donnaient à son humour la possibilité de faire flèche de tout bois. Nous noublierons jamais ces saillies fulgurantes qui partaient avec la rapidité de léclair, déclenchant les rires et faisant retomber les tensions, vainement dramatiques, comme un soufflet.
Parler de son uvre me semble impossible tant celle-ci est ample. Je laisse la parole à dautres qui la connaissent sans doute mieux que moi. Cependant, au sein de cette abondance productive, jaimerais distinguer un livre qui, à mon avis, na pas suscité lintérêt quil méritait. Non quil soit passé inaperçu, mais il valait mieux que le traitement quil a reçu. Je veux parler de Le Penser de 1994.
Les théoriciens de la pensée sont rares en psychanalyse, et rares sont les psychanalystes qui sintéressent aux problèmes de la pensée, peut-être parce quil est très difficile d écrire sur ce thème avec les outils offerts par la psychanalyse. En ce cas, la formation philosophique de Didier Anzieu se révélait un incontestable atout. Je lui avais fait part de mon plaisir face à ce retour de la philosophie et non ce retour à la philosophie. La distinction lui avait plu. Cette uvre est une mine de réflexions à partir de la théorie générale doù elle est issue puisque son sous-titre est : Du moi-peau au Moi-pensant. Bien des points nous rapprochaient car, avec le Moi-peau, Anzieu avait découvert une voie originale pour reformuler le problème des limites, si important dans la psychanalyse contemporaine. On peut dire quaprès une psychanalyse centrée sur lanalyse des contenus, prenait désormais place une psychanalyse du contenant. Je regrette que le temps et sa maladie nous aient empêchés davoir les échanges sur les idées quil avait suscitées en moi et dont je souhaite vivement la relance, bien quil ne soit plus physiquement parmi nous tout en demeurant vivant dans nos pensées.
Jaimerais terminer cet hommage en évoquant lhomme, que jai connu pendant toute la période où nous avons collaboré au Comité Editorial de la Nouvelle Revue de Psychanalyse. Dans ce groupe composite, animé par J-B. Pontalis, nous étions très souvent en accord. Je souligne le très souvent, parce que nous avions reçu deux formations psychanalytiques assez différentes lune de lautre ; et pourtant le résultat était là : sans nous consulter au préalable, en discutant du thème dun numéro, nous avions des manières de poser le problème qui étaient fort proches lune de lautre. Je nai jamais eu à me plaindre de lui.
On dit que le deuil idéalise et, sans doute, je néchappe pas à la règle. Mais souvent, quand sarrête le cérémonial des hommages au disparu et que lon revient à un jugement plus ordinaire, ce nest pas seulement parce que lidéalisation a disparu, cest parce que, ramenant la perte à des proportions plus modestes, nous laissons le dernier mot à notre narcissisme auto-conservateur pour survivre à lamputation que nous venons de subir.
André Green, psychanalyste, membre de la SPP.
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