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André Green, Un grand psychanalyste

En méditant sur les dernières années de la vie de Didier Anzieu, je me dis que tous ses amis assistèrent à la réduction de son espace social et au repli de son corps sur lui-même. Sa mort a eu pour effet de le libérer de ses attaches corporelles douloureuses et de donner à son esprit, resté clair et vif jusqu’au bout, toute la place qu’il mérite dans nos pensées. Cela m’a évoqué la fin du Temps Retrouvé, où Proust décrit le déploiement du duc de Guermantes se mettant debout, amenant le narrateur à comparer, à côté de la place si réduite que les hommes occupent dans l’espace, celle infiniment plus vaste qu’ils occupent dans le temps. En effet, aujourd’hui pensant à l’œuvre du collègue que nous venons de perdre, celle-ci apparaît immense. Didier Anzieu, en dépit d’un destin lourdement chargé, entra dans la psychanalyse par une voie que sa mère avait frayée avant lui, et dont Jacques Lacan fut l’initiateur. Anzieu sut se libérer de ce qu’un tel héritage pouvait avoir d’aliénant pour lui, je veux dire dans le rapport qu’il eut à entretenir avec Jacques Lacan. Il devint un grand psychanalyste.

En ouvrant largement les portes de l’inconscient, il ne se contenta pas d’en explorer les expressions par le moyen de la seule cure. Chacun connaît ses contributions à l’étude des groupes ainsi que la part importante que prirent les œuvres de la littérature et de la peinture dans son élaboration concernant le processus créateur. Mais ce que je veux souligner avant tout, c’est que Didier Anzieu était un homme de terrain. Il ne s’est pas contenté des possibilités très étendues que lui donnaient la possession d’une armature intellectuelle et culturelle très charpentée. Toutes les idées qu’il a avancées prenaient leur source dans l’expérience. Il ne craignait pas de s’y exposer et d’y exposer les idées qu’il avait directement tirées de celle-ci. Il était loin, cependant de négliger l’étude des textes et des documents : L’ Auto-analyse de Freud en témoigne. Mais s’il relisait Freud et réinterprétait sa pensée, c’était en s’identifiant aussi profondément que possible au psychanalyste qu’il fut, découvrant l’inconscient à partir de son travail avec ses patients ou sur lui-même.

Anzieu avait d’autres qualités précieuses. Les titres qu’il possédait ou les positions qu’il avait acquises ne l’amenèrent jamais à développer des positions de pouvoir ou à mépriser ses interlocuteurs, si humbles qu’ils fussent. Il ignorait l’esprit de clan qui consiste à donner systématiquement raison aux membres de sa famille institutionnelle contre les autres. Il lui arrivait même de se sentir plus en affinité avec des collègues appartenant à d’autres groupes qu’avec certains des siens.

On le disait coléreux, comment le lui reprocherais-je moi qui ne le suis pas moins ! Mais, je ne craindrai pas de le dire, sans être au courant des détails, je ne doute pas qu’il y avait matière à se mettre en colère. Trop souvent, nous avons affaire à des collègues qui occupent des postes de responsabilité dans les institutions psychanalytiques, et qui “gèrent” celles-ci avec scepticisme et détachement, pour ne pas dire indifférence. Peut-être que la colère n’est pas toujours bonne conseillère, mais au moins indique-t-elle que l’on prend à cœur certains sujets qui le méritent. En revanche, il possédait ce recul, cette distance à soi, ce sens des proportions, qui l’empêchaient de se prendre au sérieux et donnaient à son humour la possibilité de faire flèche de tout bois. Nous n’oublierons jamais ces saillies fulgurantes qui partaient avec la rapidité de l’éclair, déclenchant les rires et faisant retomber les tensions, vainement dramatiques, comme un soufflet. Parler de son œuvre me semble impossible tant celle-ci est ample. Je laisse la parole à d’autres qui la connaissent sans doute mieux que moi. Cependant, au sein de cette abondance productive, j’aimerais distinguer un livre qui, à mon avis, n’a pas suscité l’intérêt qu’il méritait. Non qu’il soit passé inaperçu, mais il valait mieux que le traitement qu’il a reçu. Je veux parler de Le Penser de 1994.

Les théoriciens de la pensée sont rares en psychanalyse, et rares sont les psychanalystes qui s’intéressent aux problèmes de la pensée, peut-être parce qu’il est très difficile d’ écrire sur ce thème avec les outils offerts par la psychanalyse. En ce cas, la formation philosophique de Didier Anzieu se révélait un incontestable atout. Je lui avais fait part de mon plaisir face à ce retour de la philosophie et non ce retour à la philosophie. La distinction lui avait plu. Cette œuvre est une mine de réflexions à partir de la théorie générale d’où elle est issue puisque son sous-titre est : Du moi-peau au Moi-pensant. Bien des points nous rapprochaient car, avec le Moi-peau, Anzieu avait découvert une voie originale pour reformuler le problème des limites, si important dans la psychanalyse contemporaine. On peut dire qu’après une psychanalyse centrée sur l’analyse des contenus, prenait désormais place une psychanalyse du contenant. Je regrette que le temps et sa maladie nous aient empêchés d’avoir les échanges sur les idées qu’il avait suscitées en moi et dont je souhaite vivement la relance, bien qu’il ne soit plus physiquement parmi nous tout en demeurant vivant dans nos pensées.

J’aimerais terminer cet hommage en évoquant l’homme, que j’ai connu pendant toute la période où nous avons collaboré au Comité Editorial de la Nouvelle Revue de Psychanalyse. Dans ce groupe composite, animé par J-B. Pontalis, nous étions très souvent en accord. Je souligne le “très souvent”, parce que nous avions reçu deux formations psychanalytiques assez différentes l’une de l’autre ; et pourtant le résultat était là : sans nous consulter au préalable, en discutant du thème d’un numéro, nous avions des manières de poser le problème qui étaient fort proches l’une de l’autre. Je n’ai jamais eu à me plaindre de lui.

On dit que le deuil idéalise et, sans doute, je n’échappe pas à la règle. Mais souvent, quand s’arrête le cérémonial des hommages au disparu et que l’on revient à un jugement plus ordinaire, ce n’est pas seulement parce que l’idéalisation a disparu, c’est parce que, ramenant la perte à des proportions plus modestes, nous laissons le dernier mot à notre narcissisme auto-conservateur pour survivre à l’amputation que nous venons de subir.

André Green, psychanalyste, membre de la SPP.

 

 

 

 

 

 

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