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Jean Laplanche, Pour Didier Anzieu

Ce qu’on a pas toujours su se dire — par refoulement mais aussi par pudeur, par respect du non-dit plus fort que toute parole –ce qu’on n’a pas su se dire, il faut pourtant en formuler quelques mots — les mots à Didier, les plus élémentaires qui viennent.

Notre longue, si longue et si constante amitié, depuis les jours de l’hypocagne et de l’Ecole Normale ; déjà Annie était là, Nadine aussi. Didier ressortait par deux traits, qui n’ont cessé de s’affirmer : son immense pouvoir et amour du travail, et sa capacité de joie, dans la vie et les relations amicales. Un humour toujours présent donnait, même aux calembours, la saveur d’une connivence au second ou troisième degré… que ne fût-ce pas avec la psychanalyse...

Séparément mais parallèlement, nous avons suivi les voies menant à l’analyse ; cahotiquement aussi, car l’époque était mouvementée. Nous nous sommes retrouvés, j’ai retrouvé mon “Anzieu” certes théoricien –et de quelle dimension !– mais aussi praticien, dévoué à ce que Freud nomme les “âmes”. N’a-t-il pas fallu que cette passion le tienne pour qu’il ait poursuivi, jusqu’aux derniers jours, ses cures analytiques ?

Ceux qui l’ont connu dans les échanges cliniques savent sa rectitude de jugement, la finesse de son écoute, son bon sens sans complaisance, allant droit à la vérité. Pour faire ce sacré métier, du bon sens il en faut, mais j’oserais dire un bon sens un peu fou, outrancier. Côtoyer l’outrance, se mesurer à l’insoutenable, Didier l’a osé. Dans sa pratique, j’en suis sûr. Mais aussi dans cette véritable cohabitation avec Beckett et Bacon, qui fait une part fascinante de son œuvre. Certains se souviendront d’une soirée de l’APF où Didier a déclamé, en aboyant des “bing” et des “bang”, quelques pages d’un “Anzieu-Beckett” hallucinant. Sans doute lui fallait-il cet humour, lui fallait-il cet acharnement au travail, lui fallait-il ce côtoiement et apprivoisement du gouffre pour traverser l’épreuve que nous savons. Mais, à propos de ce voisinage du gouffre, j’allais omettre ce que certains ignorent peut-être : la familiarité de Didier avec Pascal, dont il a établi (avec Zacharie Tourneur), la grande édition qui fait date.

Derrière ce masque rigide et pathétique que nous lui avons connu, la lumière de l’esprit ! On était certain que continuaient à y brûler l’humour, l’attention authentique et lucide, la colère aussi, parfois. A côté de Pascal, Bacon, Beckett, d’autres compagnons le suivaient dans sa route. Comment ne pas dire à Annie, sœur si chère à qui va toute mon affection. Sans rien laisser d’une activité psychanalytique brillante, elle a su être ce compagnon, non pas seulement dans l’attention quotidienne, mais dans son monde intérieur.

Créer/Détruire. Détruire/Créer.
C’est l’heure où sous la voûte sombre,
Comme un flambeau qui sort du gouffre
Vénus luit.
Et j’ai dit : d’où vient l’astre ?
Où va le chien ? O Nuit !

Jean Laplanche, psychanalyste, APF

 

 

 

 

 

 

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