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En hommage à Didier Anzieu et par fidélité à ses souhaits, cette contribution sera uniquement centrée sur sa pensée et les productions quelle a engendrées.
Deux remarques simposent lorsquon parcourt lensemble des travaux de Didier Anzieu : la première souligne létendue et la diversité des champs explorés, la pluralité des méthodes dinvestigation, la diversité des thèmes et des concepts étudiés, et bien sûr la masse des illustrations cliniques qui leur donnent chair. Cest donc dabord une impression de riche multiplicité qui domine. Et la seconde remarque advient en contraste : elle souligne la continuité des fils directeurs, la récurrence des méthodes et des interprétations.
Une approche plus attentive des uvres de Didier Anzieu met en évidence une source peut-être originaire à la démarche épistémologique, sans cesse renouvelée dans les développements de la psychanalyse, en termes de dialectique entre dedans et dehors ; problématique très connue aujourdhui mais à laquelle Didier Anzieu, en précurseur, sest intéressé très tôt, à travers sa passion pour les mouvements de la réalité interne et de la réalité externe, et plus précisément aux différentes articulations qui les unissent ou aux confrontations qui les séparent.
Les positions de Didier Anzieu relèvent à la fois de son évolution personnelle et de lévolution des conceptions de la psychanalyse en France. Formé à la Société Psychanalytique de Paris et à la Société Française de Psychanalyse, il a été un artisan actif des scissions survenues dans lune puis lautre société, la première fois avec Lacan, la seconde fois contre lui. Il a fait partie en 1964 du groupe fondateur de lAssociation Psychanalytique de France (APF) au sein de laquelle il a exercé diverses responsabilités, et dont il constitue une des figures majeures.
De Lauto-analyse de Freud au Corps de luvre, Didier Anzieu parcourt le chemin du génie créateur. Le premier ouvrage est centré sur ce qui constitue la singularité ou la découverte de la psychanalyse : lauto-analyse des rêves de Freud et de ses productions inconscientes ; au delà, apparaît lintérêt pour le processus créateur et cest bien cette recherche qui réorganise son travail inaugural sur Freud. Lauto-analyse est entièrement consacrée aux grandes découvertes freudiennes : le sens des rêves, le complexe ddipe, les fantasmes originaires. Lobjectif en est daboutir aux trois fondements de la psychanalyse : une pratique, une théorie, une méthode de formation. Bien que cette articulation nobéisse pas à la chronologie, lidée simpose détablir un pont entre les travaux sur la découverte de la psychanalyse par Freud et lélaboration du processus créateur telle quelle est proposée dans Le corps de luvre (1981). Ce mouvement créateur se déroule de plus en plus clairement dans le développement des travaux analytiques. Nous en retiendrons seulement quelques uns, parmi les plus féconds, même si dautres textes ont soutenu des mouvements essentiels de la pensée de lauteur.
- Le transfert paradoxal, importé en quelque sorte des théories de lécole de Palo Alto sur la communication paradoxale, est élaboré par Didier Anzieu parce quil y trouve la clé de difficultés rencontrées dans certaines cures face à des formes de transfert entraînant, à leur tour, des réactions émotionnelles particulières chez lanalyste. La logique du paradoxe est différente de celle de la névrose : les deux énoncés antagonistes opèrent successivement et non simultanément comme dans la logique de lambivalence. Ils nappartiennent pas au même système parce quils ne se situent pas au même niveau dabstraction : linjonction paradoxale place le destinataire dans une situation concrète de dilemme. Lenjeu transférentiel est essentiel car les paradoxes logiques sont des figures de la pulsion de mort. Placer quelquun dans une situation paradoxale constitue une démarche inconsciente qui pervertit les processus secondaires par les processus primaires, afin de maintenir lemprise sur lautre par renforcement économique, cest-à-dire par laccroissement de la pulsion dautodestruction : sinstalle alors une sorte dalliance thérapeutique négative entre la pulsion inconsciente de lémetteur qui vise la mort de lautre et la pulsion dautodestruction du destinataire.
Les patients concernés présentent un état entre névrose et psychose et, à cet égard, Didier Anzieu sinscrit bien dans le mouvement de réflexion et dinterrogation de ses contemporains concernant ce quon rassemble aujourdhui autour de la notion de fonctionnements limites. Mais cest en psychanalyste que Didier Anzieu interroge leurs caractéristiques à partir de la situation analytique, du transfert et du contre-transfert, notamment à travers lanalyse de leurs modalités paradoxales.
- Dans le même mouvement se repèrent les grandes lignes du travail sur le Moi-peau, engagé depuis 1974. En effet, Didier Anzieu souligne la source de la constitution du Moi comme instance psychique dans un pré-Moi corporel et il tente den analyser les particularités dans la clinique paradoxale.
Doù vient lidée du Moi-peau ? Cest la nécessité dune enveloppe narcissique qui instaure le Moi-peau, assurant à lappareil psychique un bien-être de base. Freud décrit la conscience comme interface et le Moi est désigné comme enveloppe psychique, contenante, mais aussi lieu de mise en contact du psychisme avec le monde extérieur. Didier Anzieu commente et interprète cette conception de lappareil psychique en insistant sur la structure en double feuillet du Moi : la différenciation de la perception (consciente) qui ne se conserve pas et de la mémoire (préconsciente) qui enregistre et conserve les inscriptions ; linvestissement pulsionnel du Moi par le Ça, investissement périodique dont la discontinuité fournit une représentation primaire du temps. A partir de là, Didier Anzieu propose détablir, de manière plus systématique, un parallélisme entre les fonctions de la peau et les fonctions du Moi.
Le Moi-peau représente en effet une figuration métaphorique, rendant compte de lavènement et de la construction dun corps psyché, étape nécessaire dans le développement du Moi et la différenciation de lappareil psychique. La question se pose du passage du fonctionnement en Moi-peau à un autre système, notamment celui de la pensée, propre à un Moi psychique différencié du Moi corporel.
Lhypothèse de Didier Anzieu est que le double interdit de toucher conditionne le renoncement au primat des plaisirs de la peau et la transformation de lexpérience tactile en représentations de base à partir desquelles des systèmes de correspondances inter-sensorielles peuvent sétablir. Tout interdit est double puisquil constitue un système de tensions entre des pôles opposés. Didier Anzieu distingue quatre dualités dinterdits :
- Linterdit porte à la fois sur les pulsions sexuelles et sur les pulsions agressives, ce qui est une évidence pour linterdit dipien.
- Mais linterdit du toucher concerne aussi les deux pulsions fondamentales en mettant en garde contre la démesure de lexcitation et ses effets. Tout interdit est à double face, lune tournée vers le dehors, lautre tournée vers le dedans.
- Tout interdit se construit en deux temps : le premier transpose la séparation de la naissance biologique en imposant une existence séparée et en interdisant le retour au ventre maternel. Linterdit secondaire sapplique à la pulsion demprise.
- Tout interdit est caractérisé par la bilatéralité puisquil sadresse à lémetteur des interdictions autant quau destinataire. Pour accéder à une nouvelle structuration, le Moi doit rompre avec le primat de lexpérience tactile et se constituer en espace dinscription intersensorielle : cest linterdit du toucher, précurseur de linterdit dipien qui conditionne ce passage.
La psychanalyse nest possible que dans le respect de linterdit du toucher : les mots de lanalyste symbolisent, remplacent, recréent les contacts tactiles sans quil soit nécessaire de recourir concrètement à ceux-ci : la réalité symbolique de léchange est plus opérante que sa réalité physique.
- Les développements à partir du concept du Moi-peau sont nombreux et variés : les signifiants formels, notamment, poursuivent cette voie de travail dans la mesure où ils engagent les déploiements du Moi-peau et du Moi-pensant. Les signifiants formels sont des représentants psychiques non seulement des pensées mais aussi de certaines formes dorganisation du Soi et du Moi : à ce titre, ils appartiennent à la catégorie générale des représentations de choses et plus précisément aux représentants de lespace et des états du corps en général. Ils constituent les éléments dune logique formelle appropriée aux processus primaires et à une topique psychique archaïque. Le signifiant formel a une structure différente du fantasme. Le scénario fantasmatique, caractéristique de la névrose, est construit sur le modèle de la phrase quil met essentiellement en images visuelles : il comprend un sujet, un verbe et un complément ; laction se déroule dans un espace à trois dimensions, entre trois partenaires et linvestissement pulsionnel est sexuel et agressif. Lexemple typique dun tel scénario est le fantasme un enfant est battu.
En contraste, les signifiants formels sont constitués dimages proprioceptives, tactiles, cnesthésiques, kinesthésiques et posturales. Leur mise en mots se limite au syndagme verbal sujet et verbe et il ny a pas de complément. Le verbe est réfléchi, il échappe à la voix active et à la voix passive. Le sujet grammatical nest pas une personne entière mais une forme physique isolée ou un morceau de corps vivant. On ne sait pas si le sujet est affecté dun adjectif possessif ou dun article impersonnel.
Comme un certain nombre de ses contemporains, Didier Anzieu sest particulièrement attaché à létude des pathologies marginales par rapport aux indications classiques de la psychanalyse. Il a, dans le même mouvement, proposé des constructions nouvelles pour comprendre lensemble des conduites psychiques qui ne relèvent pas de discours grammaticalement organisés.
Ce qui soutient et sous-tend lensemble de cette démarche, cest une conviction profonde : elle se nourrit dune confiance inébranlable dans le bien-fondé de la psychanalyse comme théorie et comme pratique. Didier Anzieu a attendu delle à la fois le renouvellement de la pensée dans la découverte et linnovation, sans jamais négliger le souci thérapeutique auquel il est demeuré fermement attaché par sa sensibilité extrême, certes, à la souffrance psychique humaine mais plus généralement à la présence de lautre, dans sa singularité et sa communauté avec lui. Cest ce qui a permis quil soit à la fois un psychanalyste à part entière et un homme de transmission de qualité exceptionnelle, sans doute parce quil sest constamment étayé sur une pensée vivante, exigeante mais ouverte : en ce sens, son uvre formidablement féconde est porteuse despoir.
Pr Catherine Chabert, professeur de Psychologie clinique
et de Psychopathologie à Paris V, psychanalyste, membre de lAssociation
Psychanalytique de France.
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