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Catherine Chabert, Didier Anzieu, un psychanalyste d’aujourd’hui

En hommage à Didier Anzieu et par fidélité à ses souhaits, cette contribution sera uniquement centrée sur sa pensée et les productions qu’elle a engendrées.

Deux remarques s’imposent lorsqu’on parcourt l’ensemble des travaux de Didier Anzieu : la première souligne l’étendue et la diversité des champs explorés, la pluralité des méthodes d’investigation, la diversité des thèmes et des concepts étudiés, et bien sûr la masse des illustrations cliniques qui leur donnent chair. C’est donc d’abord une impression de riche multiplicité qui domine. Et la seconde remarque advient en contraste : elle souligne la continuité des fils directeurs, la récurrence des méthodes et des interprétations.

Une approche plus attentive des œuvres de Didier Anzieu met en évidence une source peut-être originaire à la démarche épistémologique, sans cesse renouvelée dans les développements de la psychanalyse, en termes de dialectique entre dedans et dehors ; problématique très connue aujourd’hui mais à laquelle Didier Anzieu, en précurseur, s’est intéressé très tôt, à travers sa passion pour les mouvements de la réalité interne et de la réalité externe, et plus précisément aux différentes articulations qui les unissent ou aux confrontations qui les séparent.

Les positions de Didier Anzieu relèvent à la fois de son évolution personnelle et de l’évolution des conceptions de la psychanalyse en France. Formé à la Société Psychanalytique de Paris et à la Société Française de Psychanalyse, il a été un artisan actif des scissions survenues dans l’une puis l’autre société, la première fois avec Lacan, la seconde fois contre lui. Il a fait partie en 1964 du groupe fondateur de l’Association Psychanalytique de France (APF) au sein de laquelle il a exercé diverses responsabilités, et dont il constitue une des figures majeures.

De L’auto-analyse de Freud au Corps de l’œuvre, Didier Anzieu parcourt le chemin du génie créateur. Le premier ouvrage est centré sur ce qui constitue la singularité ou la découverte de la psychanalyse : l’auto-analyse des rêves de Freud et de ses productions inconscientes ; au delà, apparaît l’intérêt pour le processus créateur et c’est bien cette recherche qui réorganise son travail inaugural sur Freud. L’auto-analyse est entièrement consacrée aux grandes découvertes freudiennes : le sens des rêves, le complexe d’Œdipe, les fantasmes originaires. L’objectif en est d’aboutir aux trois fondements de la psychanalyse : une pratique, une théorie, une méthode de formation. Bien que cette articulation n’obéisse pas à la chronologie, l’idée s’impose d’établir un pont entre les travaux sur la découverte de la psychanalyse par Freud et l’élaboration du processus créateur telle qu’elle est proposée dans Le corps de l’œuvre (1981). Ce mouvement créateur se déroule de plus en plus clairement dans le développement des travaux analytiques. Nous en retiendrons seulement quelques uns, parmi les plus féconds, même si d’autres textes ont soutenu des mouvements essentiels de la pensée de l’auteur.

  • Le transfert paradoxal, importé en quelque sorte des théories de l’école de Palo Alto sur la communication paradoxale, est élaboré par Didier Anzieu parce qu’il y trouve la clé de difficultés rencontrées dans certaines cures face à des formes de transfert entraînant, à leur tour, des réactions émotionnelles particulières chez l’analyste. La logique du paradoxe est différente de celle de la névrose : les deux énoncés antagonistes opèrent successivement et non simultanément comme dans la logique de l’ambivalence. Ils n’appartiennent pas au même système parce qu’ils ne se situent pas au même niveau d’abstraction : l’injonction paradoxale place le destinataire dans une situation concrète de dilemme. L’enjeu transférentiel est essentiel car “les paradoxes logiques sont des figures de la pulsion de mort”. Placer quelqu’un dans une situation paradoxale constitue une démarche inconsciente qui pervertit les processus secondaires par les processus primaires, afin de maintenir l’emprise sur l’autre par renforcement économique, c’est-à-dire par l’accroissement de la pulsion d’autodestruction : s’installe alors une sorte d’alliance thérapeutique négative entre la pulsion inconsciente de l’émetteur qui vise la mort de l’autre et la pulsion d’autodestruction du destinataire.

Les patients concernés présentent un état entre névrose et psychose et, à cet égard, Didier Anzieu s’inscrit bien dans le mouvement de réflexion et d’interrogation de ses contemporains concernant ce qu’on rassemble aujourd’hui autour de la notion de fonctionnements limites. Mais c’est en psychanalyste que Didier Anzieu interroge leurs caractéristiques à partir de la situation analytique, du transfert et du contre-transfert, notamment à travers l’analyse de leurs modalités paradoxales.

  • Dans le même mouvement se repèrent les grandes lignes du travail sur le Moi-peau, engagé depuis 1974. En effet, Didier Anzieu souligne la source de la constitution du Moi comme instance psychique dans un pré-Moi corporel et il tente d’en analyser les particularités dans la clinique paradoxale.

D’où vient l’idée du Moi-peau ? C’est la nécessité d’une enveloppe narcissique qui instaure le Moi-peau, assurant à l’appareil psychique un bien-être de base. Freud décrit la conscience comme interface et le Moi est désigné comme “enveloppe” psychique, contenante, mais aussi lieu de mise en contact du psychisme avec le monde extérieur. Didier Anzieu commente et interprète cette conception de l’appareil psychique en insistant sur la structure en double feuillet du Moi : la différenciation de la perception (consciente) qui ne se conserve pas et de la mémoire (préconsciente) qui enregistre et conserve les inscriptions ; l’investissement pulsionnel du Moi par le Ça, investissement périodique dont la discontinuité fournit une représentation primaire du temps. A partir de là, Didier Anzieu propose d’établir, de manière plus systématique, un parallélisme entre les fonctions de la peau et les fonctions du Moi. Le Moi-peau représente en effet une figuration métaphorique, rendant compte de l’avènement et de la construction d’un corps psyché, étape nécessaire dans le développement du Moi et la différenciation de l’appareil psychique. La question se pose du passage du fonctionnement en Moi-peau à un autre système, notamment celui de la pensée, propre à un Moi psychique différencié du Moi corporel.

L’hypothèse de Didier Anzieu est que le double interdit de toucher conditionne le renoncement au primat des plaisirs de la peau et la transformation de l’expérience tactile en représentations de base à partir desquelles des systèmes de correspondances inter-sensorielles peuvent s’établir. Tout interdit est double puisqu’il constitue un système de tensions entre des pôles opposés. Didier Anzieu distingue quatre dualités d’interdits :

  • L’interdit porte à la fois sur les pulsions sexuelles et sur les pulsions agressives, ce qui est une évidence pour l’interdit œdipien.
  • Mais l’interdit du toucher concerne aussi les deux pulsions fondamentales en mettant en garde contre la démesure de l’excitation et ses effets. Tout interdit est à double face, l’une tournée vers le dehors, l’autre tournée vers le dedans.
  • Tout interdit se construit en deux temps : le premier transpose la séparation de la naissance biologique en imposant une existence séparée et en interdisant le retour au ventre maternel. L’interdit secondaire s’applique à la pulsion d’emprise.
  • Tout interdit est caractérisé par la bilatéralité puisqu’il s’adresse à l’émetteur des interdictions autant qu’au destinataire. Pour accéder à une nouvelle structuration, le Moi doit rompre avec le primat de l’expérience tactile et se constituer en espace d’inscription intersensorielle : c’est l’interdit du toucher, précurseur de l’interdit œdipien qui conditionne ce passage.

La psychanalyse n’est possible que dans le respect de l’interdit du toucher : les mots de l’analyste symbolisent, remplacent, recréent les contacts tactiles sans qu’il soit nécessaire de recourir concrètement à ceux-ci : la réalité symbolique de l’échange est plus opérante que sa réalité physique.

  • Les développements à partir du concept du Moi-peau sont nombreux et variés : les “signifiants formels”, notamment, poursuivent cette voie de travail dans la mesure où ils engagent les déploiements du Moi-peau et du Moi-pensant. Les signifiants formels sont des représentants psychiques non seulement des pensées mais aussi de certaines formes d’organisation du Soi et du Moi : à ce titre, ils appartiennent à la catégorie générale des représentations de choses et plus précisément aux représentants de l’espace et des états du corps en général. Ils constituent les éléments d’une logique formelle appropriée aux processus primaires et à une topique psychique archaïque. Le signifiant formel a une structure différente du fantasme. Le scénario fantasmatique, caractéristique de la névrose, est construit sur le modèle de la phrase qu’il met essentiellement en images visuelles : il comprend un sujet, un verbe et un complément ; l’action se déroule dans un espace à trois dimensions, entre trois partenaires et l’investissement pulsionnel est sexuel et agressif. L’exemple typique d’un tel scénario est le fantasme “un enfant est battu”.

En contraste, les signifiants formels sont constitués d’images proprioceptives, tactiles, cœnesthésiques, kinesthésiques et posturales. Leur mise en mots se limite au syndagme verbal sujet et verbe et il n’y a pas de complément. Le verbe est réfléchi, il échappe à la voix active et à la voix passive. Le sujet grammatical n’est pas une personne entière mais une forme physique isolée ou un morceau de corps vivant. On ne sait pas si le sujet est affecté d’un adjectif possessif ou d’un article impersonnel.

Comme un certain nombre de ses contemporains, Didier Anzieu s’est particulièrement attaché à l’étude des pathologies marginales par rapport aux indications classiques de la psychanalyse. Il a, dans le même mouvement, proposé des constructions nouvelles pour comprendre l’ensemble des conduites psychiques qui ne relèvent pas de discours grammaticalement organisés.

Ce qui soutient et sous-tend l’ensemble de cette démarche, c’est une conviction profonde : elle se nourrit d’une confiance inébranlable dans le bien-fondé de la psychanalyse comme théorie et comme pratique. Didier Anzieu a attendu d’elle à la fois le renouvellement de la pensée dans la découverte et l’innovation, sans jamais négliger le souci thérapeutique auquel il est demeuré fermement attaché par sa sensibilité extrême, certes, à la souffrance psychique humaine mais plus généralement à la présence de l’autre, dans sa singularité et sa communauté avec lui. C’est ce qui a permis qu’il soit à la fois un psychanalyste à part entière et un homme de transmission de qualité exceptionnelle, sans doute parce qu’il s’est constamment étayé sur une pensée vivante, exigeante mais ouverte : en ce sens, son œuvre formidablement féconde est porteuse d’espoir.

Pr Catherine Chabert, professeur de Psychologie clinique et de Psychopathologie à Paris V, psychanalyste, membre de l’Association Psychanalytique de France.

 

 

 

 

 

 

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