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André Missenard, Didier Anzieu, le groupe et le CEFFRAP

Avec cet intitulé, il apparaîtra que les trois éléments qui le composent sont intimement mêlés : Didier Anzieu a été au cœur des travaux psychanalytiques sur les petits groupes, en France, et le CEFFRAP a eu sa place dans cette démarche en tant que groupe, dans son fonctionnement dynamique et dans sa relation avec Didier Anzieu.

J’évoquerai ici quelques aspects de cette histoire aux trois composantes. Le CEFFRAP (Cercle d’études Françaises pour la Formation et la Recherche Active en Psychologie) qui a été fondé en 1962 par D. Anzieu entouré de quelques-uns, a eu une préhistoire de nature psychosociologique. Cette discipline s’était beaucoup développée aux USA pendant la période de la guerre 39-45. Les français étaient dans l’après-guerre curieux de s’en informer et éventuellement d’en pratiquer les méthodes.

En tant que Maître-assistant à la Sorbonne, il avait été invité en 1956 à conduire pour la première fois un petit groupe au sein d’un séminaire de psychosociologie. C’est le caractère dynamique des phénomènes psychiques qui s’y développait qui fut alors pour D. Anzieu, ressenti comme attrayant et novateur.

Aussi, autour de lui se réunirent quelques collègues pour organiser une pratique de la psychosociologie et l’ouvrir à ceux qu’elle pouvait intéresser. Furent alors proposées à des participants de diverses origines, des sessions de sensibilisation et de formation aux phénomènes psychiques de groupe, de “groupes de diagnostic”, des expériences de conduites de réunion, des séances de psychodrame de groupe, où pouvaient être découverts sous leur forme dynamique, les phénomènes de leadership, la résistance au changement, de bouc émissaire, etc…

Dans le CEFFRAP, nombreux étaient ceux qui avaient l’expérience personnelle de la psychanalyse, et quelques-uns s’engageaient dans sa pratique, J-B. Pontalis et D. Anzieu notamment. Ceux-là s’associèrent rapidement au désir d’étendre aux petits groupes l’éclairage de la psychanalyse. Didier était, comme il le fut toujours, animé par un grand désir d’exploration d’espaces nouveaux, d’élaboration de techniques diverses et de théorisation. Nul doute que ce désir fut partagé et entretenu par l’ascendant qu’il exerçait en fonction de sa personnalité, de sa culture, de ses antécédents de normalien agrégé. Et nous aussi investissions beaucoup l’analyse.

Le CEFFRAP fut donc un lieu où avec le temps la psychosociologie céda le pas à la psychanalyse. Après ce début psychosociologique la pensée psychanalytique des intervenants trouva insatisfaisante la compréhension initiale, car on percevait peu à peu le petit groupe comme un objet d’investissement libidinal. Dans les petits groupes réunis à des fins de “formation”, les techniques de la psychosociologie furent abandonnées. Dans les séminaires notamment, les approches variées destinées à travailler les thèmes choisis se réduisirent peu à peu en nombre ; les séminaires furent sans thème, dans les séances de petit groupe, les règles se rapprochèrent de celles de la cure, et les “moniteurs”eurent à écouter, élaborer, interpréter le “matériel” qu’ils percevaient.

Des innovations prenaient place, souvent suggérées par D. Anzieu : des séances plénières, réunissant l’ensemble des participants à un séminaire et l’ensemble des “moniteurs” furent mises au programme quotidien. Le psychodrame peu à peu y prit une place importante ; parallèlement les “moniteurs”dans ce cadre renouvelé exerçaient là une fonction d’analyste.

Cela, évidemment, à travers des difficultés, des obstacles, des conflits. Ceux-ci étaient d’une part liés aux problématiques du fonctionnement des petits groupes qu’il s’agissait de travailler et de dépasser. Nous disposions pour cela de réunions de travail du CEFFRAP ; mais les conflits et les difficultés étaient évidemment aussi liés à notre propre fonctionnement groupal : à l’affrontement inévitable aux autres et à Didier, et aux représentations / projections que nous en avions, et aux phénomènes psychiques collectifs que, en tant que groupe, nous devions rencontrer (les moments dépressifs, les phases persécutives, les fantasmes de séparation / rupture, etc…).

Au demeurant nous avions à affronter le risque de transgression et les fantasmes d’être rejetés de nos sociétés de psychanalyse, à partir de ce que nous faisions et qui était perçu comme exportation / application de la psychanalyse.

Peu à peu et au-delà de l’élaboration difficile de nos problèmes de groupes et de ceux des groupes de nos participants une théorisation se fit : on put, entre autres, comprendre la dynamique existant entre deux analystes et leur groupe de participants. On découvrit que ce qui était préconscient / inconscient entre les analystes (et relatif au groupe) et qui n’était pas élaboré entre eux, devenait point de fixation pour les participants. La vie du groupe se bloquait aussi longtemps que l’élaboration n’était pas faite entre les analystes.

Une autre parmi les découvertes essentielles fut celle des modalités de la régulation de nos relations à D. Anzieu et de la place particulière qu’il avait parmi nous.

Et au fil des jours l’on publia. Après J-B. Pontalis définissant le petit groupe comme objet, c’est-à-dire comme objet d’investissement et après un numéro de la revue Perspectives psychiatriques (1971), le premier livre d’une nouvelle collection co-dirigée par D. Anzieu et R. Kaes Inconscient et culture (Dunod), fut “le travail psychanalytique dans les groupes”. Sa construction fut l’occasion entre les auteurs, d’un travail commun dans un climat d’investissement mutuel, chaleureux et efficace. La collection était lancée, dont René Kaes continue d’assurer le développement.

En 1975, D. Anzieu publiait Le groupe et l’inconscient dont les rééditions montrent à la fois le succès et le renouvellement. On peut y suivre le départ encore marqué par des reliquats psychosociologiques, puis leur disparition progressive dans les éditions suivantes au bénéfice du fonctionnement inconscient des groupes et de ses déterminants ; “l’imaginaire groupal” y est au premier plan et les “organisateurs fantasmatiques” qui, dans le fonctionnement inconscient à l’œuvre dans les groupes, en sont le moteur.

Le CEFFRAP fut, avec D. Anzieu, et au temps des explorations premières du fonctionnement des petits groupes, un lieu et une période de recherches communes, difficiles et heureuses. Pour l’approche et la théorisation du fonctionnement des petits groupes humains –ce qui était notre objet d’études- c’est la vie de notre petit groupe CEFFRAP qui fut l’instrument. D. Anzieu, dans sa personne, sa créativité et sa détermination y fut au cœur.

La possibilité que nous avons eue, avec lui, d’élaborer ce que nous vivions ensemble, au fil du temps et à travers les séminaires en particulier, reste une dimension essentielle. Nous en mesurons les prolongements dans notre fonctionnement et dans nos interventions, aujourd’hui encore.

Cela qui a été aussi acquis avec lui, nous reste ; nous ne pouvons plus le perdre.

André Missenard, psychanalyste, ancien Président du CEFFRAP, ancien Président du 4e Groupe.

 

 

 

 

 

 

 

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