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Le laboratoire Cognition et Développement organise un séminaire en hommage à Jean-Pierre Lecanuet...

Cher Jean-Pierre Lecanuet1,

Nous en avons bien ri ! Pour louer les compétences précoces du nourrisson, les cliniciens de la première enfance se comportent, parfois, comme les démonstrateurs du BHV ! Mais dans cette éloge insistante, bien peu en revendiquent les racines prénatales. Indéniablement, la grossesse et ses avatars conservent une paralysante aura d’inquiétante êtrangeté. Et, pour nous, les défenseurs d’une psycho(patho)logie authentiquement périnatale, tu t’étais imposé ces dernières années comme l’incontournable avocat de cette épigenèse prénatale. Nous comptions sur toi pour argumenter un point essentiel : l’histoire aérienne de sa majesté le bébé est incompréhensible si elle est privée d’une fine connaissance de sa vie aquatique d’embryon puis de fœtus.

Quand le prénatal n’est pas scotomisé, c’est souvent, à l’inverse, une fascination débordante pour les origines qui fait obstacle. Ce militantisme produit régulièrement des discours où le lyrisme l’emporte nettement sur la rigueur des méthodes et la modestie des interprétations ! Avec tes travaux expérimentaux sur la sensorialité fœtale, tu te tenais prudemment à l’écart de ces écueils spéculatifs. Face à nous, cliniciens émerveillés par la découverte des compétences fœtales, tu ne perdais jamais une occasion de dénoncer la promptitude de nos élans interprétatifs adultomorphiques. Mais là, où certains expérimentalistes s’enlisent dans une emprise défensive sans âme au nom d’un scientisme étroit, la vivacité de ton humour, ta souplesse et ta générosité insufflaient une humanité vivifiante à n’importe lequel de tes tableaux du rythme cardiaque de fœtus réagissant à la voix. Avec un talent inimitable empreint de tolérance et de profondeur, tu respectais la nostalgie qui perdure en chacun de nous pour l’aube de la vie. Ta culture rationnelle n’était jamais agressive à l’égard de ce magnétisme cosmogonique. Juste, pince sans rire, tu en proposais avec tact un apprivoisement scientifique. D’ailleurs, à ton contact, ma conviction s’amplifiait : un dialogue vrai entre science expérimentale et clinique psychanalytique peut et doit advenir. Avec toi, j’avais l’impression qu’il était possible de poursuivre, en terres périnatales, le passionnant débat engagé par le neurophysiologiste Marc Jeannerod et le psychanalyste Jacques Hochmann dans un livre novateur2 .

Et puis cet été, au beau milieu des vacances, Françoise Askevis-Leherpeux, ta femme, m’a téléphoné pour me dire que tu étais mort le 22 juillet.

Très récemment, elle m’a envoyé cette photo. Passée la première bouffée d’émotion, le souffle de ta présence et de ton gai savoir ont traversé ton regard photographique comme des météores dans un ciel d’été. Je fais un double vœu : j’aimerais que les cliniciens soient à l’avenir plus curieux des travaux de ta spécialité et que tes collègues expérimentalistes et developpementalistes aient à notre égard ton ouverture, ta générosité didactique. Pour favoriser cette voie prometteuse, un espace sur le site Internet de la revue t’est dédié. Le visiteur y trouvera des repères biographiques, bibliographiques te concernant et pourra témoigner.

Jean-Pierre, ton souvenir indéfectible va nous stimuler pour mieux accueillir la complexité des levers de soleil du petit d’homme.

Amitié,

Sylvain Missonnier

[1] Directeur de recherche au CNRS. Laboratoire Cognition et Développement (CNRS-Université Paris v).

[2] Hochmann J. ; Jeannerod M., Esprit où es tu ? Psychanalyse et neurosciences, Paris, Édition Odile Jacob, 1991