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European Society for the Cognitive Sciences of Music
Musicae Scientae, 2002, 6
Carolyn Granier-Deferre
Hommage à notre collègue et ami Jean-Pierre Lecanuet (1946-2002)
Tout d'abord assistant puis maître-assistant en Psychologie Générale à l'Université de Lille III (1969- 1972), Jean-Pierre a poursuivi sa carrière comme Chargé, puis Directeur de Recherches au CNRS (1972-2002) dans trois laboratoires : le laboratoire de Physiologie Nerveuse (1972 -1985), le laboratoire de Psychobiologie du Développement (1985-1995) et le laboratoire Cognition et Développement (1996-2002).
C'est avec une immense tristesse que notre société a appris la nouvelle du décès brutal d'un de ses éminents collègues, Jean-Pierre Lecanuet, le 22 juillet 2002. Cette nouvelle est d'autant plus tragique qu'une nouvelle vie s'offrait à lui, il était alors en vacances avec son épouse et récemment libéré d'une longue et terrible maladie. Il venait tout juste d'avoir 56 ans.
Jean-Pierre divisait sa carrière de chercheur en deux périodes. Dans la première, il a conduit des recherches sur l'empreinte visuelle chez le poussin domestique. Il s'est attaqué plus précisément au problème des processus impliqués dans la formation et la consolidation de la trace mnésique. Ses recherches ont été récompensées par la médaille de bronze du CNRS (1982). Dans la seconde période, il a poursuivi des travaux chez le fotus humain, avec l'hypothèse de la présence de mécanismes homologues à ceux de l'empreinte chez le fotus de mammifères. Travaillant avec la même approche théorique dans le domaine de l'audition, nous avons réuni nos forces pour étudier la possibilité d'apprentissage auditif in utero et leur impact ex utero.
Nos premières recherches sur ce thème avaient assez rapidement émoussé notre élan scientifique. L'examen de la littérature scientifique nous avait conduits à présumer que les nouveau-nés de mères ayant fréquemment écouté la même musique au cours de leur grossesse, s'apaiseraient s'ils étaient agités, ou présenteraient un comportement d'orientation s'ils étaient éveillés, lors d'une première exposition ex utero à cette même musique. Or, nous nous sommes rapidement rendu compte que l'état de vigilance de l'enfant obéissait à un cycle qui l'amenait à s'apaiser, quel que soit l'environnement sonore autour de lui, et que, dans un état de veille calme, il manifestait le plus grand intérêt pour n'importe quel son dont l'intensité n'était pas trop forte. De telles réponses à la nouveauté nous ont amenés, sans doute trop rapidement, à reconsidérer notre programme de recherches avec des objectifs moins ambitieux. Comme la réactivité fotale aux sons était encore peu explorée, nous nous sommes attachés à définir, avec une technologie performante, les caractéristiques des stimulations efficaces et celles des réponses cardiaques et motrices du fotus de fin de gestation. Nous avons ainsi pu montrer que sa réactivité dépendait de son état de vigilance et variait selon la pression acoustique et la bande de fréquences des stimulations, qu'il s'habituait rapidement à la répétition du stimulus et qu'il était capable de discriminer des sons simples ou complexes en fonction de leur hauteur et de leur structure temporelle. Le fotus, au sein de son milieu liquidien, se montrait sensible aux différences entre stimulations de l'environnement externe, comme celles d'une voix masculine par rapport à une voix féminine, entre syllabes, entre de courts textes contrastés au plan prosodique ou entre de courtes mélodies. Reprenant nos premières interrogations avec A. DeCasper, nous avons montré qu'en effet, le fotus humain, proche du terme, réagissait différemment à une stimulation sonore selon qu'il y ait été, ou non, préalablement exposé pendant une période d'un mois, manifestant ainsi ses capacités mnésiques. Parallèlement, Jean-Pierre caractérise les propriétés des sons externes susceptibles d'activer l'oreille fotale et montre en particulier que leurs composantes aiguës (>5kHz), loin d'être atténuées, présentent un certain niveau d'amplification in utero.
Ce corpus de données a révélé que le cerveau fotal présente des capacités auditives, perceptives et mnésiques qui lui permettent d'être sensible aux musiques présentes dans le milieu parental et que celles-ci ont une place tout à fait privilégiée, puisqu'elles sont transmises presque intactes in utero. Pour le fotus, la parole n'est peut-être, dans une perspective intra-utérine, qu'essentiellement mélodie et timbre.
Les dernières recherches de Jean-Pierre, en cours de publication, portent sur des éléments relatifs à la perception musicale. L'une montre que le fotus peut différencier des séquences isochrones selon leur tempi, l'autre, avec B. Kisilevsky, examine la perception d'une berceuse de Brahms en fonction de sa pression sonore et de variations de tempi.
Jean-Pierre aimait à considérer l'enfant in utero dans sa globalité, plus précisément le développement du "couple" mère-enfant, en positionnant le développement de la sensorialité fotale dans les échanges bidirectionnels avec la mère. Si l'on se réfère à ses interrogations, présentes dès le début de sa carrière scientifique, on observe une trame conductrice qui ne l'a jamais quitté, et qui peut sans doute se résumer au problème de l'établissement du lien filial, en termes plus psychologiques aux facteurs explicatifs de l'attachement mère-enfant, qu'il étendait d'ailleurs, avec son humour habituel, à ceux pouvant présider au coup de foudre amoureux, voire aux coups de foudre pour des oeuvres picturales et musicales. Il a abordé cette très large problématique en examinant ses fondements les plus précoces, qui reposent sur la présence d'une continuité sensorielle et perceptive transnatale et permettent d'expliquer les préférences, ou les indifférences, manifestées par l'enfant dès la naissance. Dans cette perspective, les traces mnésiques d'origine multi-sensorielles, développées au cours de la période prénatale, s'associent entre elles, pour une part au cours de la période prénatale et pour une autre part après la naissance, et pourront s'intégrer aux éléments sensoriels propres au milieu maternel postnatal, principalement visuels, et aux nouvelles sensations de la vie extra-utérine, pour former des ensembles cohérents. Ces dernières années, Jean-Pierre s'est ainsi intéressé au retentissement émotionnel du vécu maternel et à son intégration potentielle par le fotus. Les travaux de Jean-Pierre sont en cela d'une remarquable cohérence scientifique.
Il était aussi un animateur des plus actifs dans la transmission de l'information. Il organisa, en 1992, la première conférence sur la psychobiologie du développement fotal. Très impliqué dans les différentes sociétés nationales et internationales de psychobiologie et de psychologie du développement, il étonnait par sa prodigieuse mémoire et prodiguait cette information avec son souci d'exhaustivité, son sens critique et l'humour qui le caractérisaient. Il était l'invité régulier de très nombreuses formations en quête de données fiables et actualisées sur les capacités sensorielles et cognitives du fotus. Jean-Pierre était également l'un des membres les plus actifs et des plus fidèles de l'ESCOM, participant, depuis sa création en 1992, à ses différentes activités aussi bien comme formateur - il est ainsi intervenu dans la Summerschool organisée à la City University de Londres en 1993 -, qu'auteur - il a participé à deux de ses ouvrages (cf bibliographie) -, et que membre du Consulting Board de la Revue MUSICÆ SCIENTIÆ (1997-2000).
L'ESCOM et la communauté des psychobiologistes du développement ont perdu un collègue très estimé pour ses qualités scientifiques et humaines ; beaucoup perdent aussi un ami attentionné, d'un courage exemplaire, d'une curiosité et d'une richesse intellectuelle exceptionnelles.
A la fois expert du développement fotal humain et animal, grand voyageur de cet espace inexploré d'une "mer" peu profonde où se cache un être cognitif et conatif en gestation, Jean-Pierre est retourné vers un autre océan qui nous l'a volé. Peut-être entendra-t-il les messages de ses nombreux amis et collègues, qui aimeraient encore l'écouter et rire avec lui ex utero... Tu resteras toujours pour nous l'observateur infatigable, attentif et obstiné qui écrivait la partition de la symphonie prénatale, des sons, des saveurs et des balancements de la mère in utero ; Maestro, tu vas beaucoup nous manquer
Tribute to our colleague and friend Jean-Pierre Lecanuet (1946-2002)
Promoted from Assistant to Associate Professor in General Psychology at Lille III University (1969- 1972), Jean-Pierre continued his career at the Centre National de la Recherche Scientifique first as Associate and then Research Director (1972-2002) in three laboratories: laboratoire de Physiologie Nerveuse (1972-1985), laboratoire de Psychobiologie du Développement (1985-1995) and the laboratoire Cognition et Développement (1996-2002).
It is with great sadness that our society learned of the sudden death of one of our distinguished colleagues, Jean-Pierre Lecanuet, on July 22nd, 2002. This news was especially tragic because only recently he seemed to be given a 'new life' when he recovered from a long, debilitating illness. At the time of his death, he was on vacation with his spouse and had just turned 56.
Jean-Pierre's research career was divided into two periods. During the first period, he worked on visual imprinting in the domestic chick, studying the processes involved in memory formation and consolidation. He was awarded the CNRS bronze medal (1982). In the second period, he continued investigating this issue in the near term human fetus with the hypothesis that analogous mechanisms could be present in fetal mammals. Working from the same theoretical approach in the auditory modality, we joined forces to examine the possibility of prenatal auditory learning and its impact ex utero.
Our scientific enthusiasm faded rather rapidly after our first experiments. The scientific literature had led us to assume that newborns, exposed to recurrent music during pregnancy, would quiet if agitated or demonstrate an orienting response if in a quiet alert state when re-exposed to the same music ex utero. However, because of the infant's behavioral state cycles, soothing would occur whatever the sound stimulation, and babies in a quiet alert state would orient to any sound if the sound was not too loud. We did not anticipate these novelty responses. Without doubt a little too early, we reconsidered our research program and set out less ambitious goals. At that time, fetal reactivity to sound stimulation was still unexplored with modern technology. We decided to identify the acoustic parameters of effective stimuli and to describe the characteristics of the fetal cardiac and motor responses. We showed that reactivity depended on both fetal behavioral state and characteristics of the auditory stimulus. The nature of the response was a function of sound pressure level, central frequency and frequency range. Moreover, near term fetuses habituated to repeated stimuli and were capable of discriminating between simple or complex sounds with different pitch or temporal structures. Within the amniotic fluid, fetuses could differentiate external ecological sounds such as male from female voices, two different syllables, and short contrasted rhymes or melodies.
Going back to our primary inquiries we showed (with A. DeCasper) that a one month exposure to a specific speech stimulus subsequently affected near term fetal responses to the stimulus, indicating prenatal auditory learning. Concurrently, Jean-Pierre had been characterizing external sound properties capable of activating the fetal ear and demonstrated, in particular, that high frequency stimulus components (>5kHz) are not attenuated and exhibit a certain level of amplification in the womb.
Taken together, the data revealed that the fetal brain exhibits auditory, perceptual, and memory capacities that allow for some kind of learning when sufficiently loud music is present in the parental environment. Music seems to have a particular status since it is transmitted almost without distortion into the pregnant uterus. Furthermore, from an intra-amniotic perspective, speech might essentially represent melodic contours and timbre.
In Jean-Pierre's yet unpublished final studies, he further investigated factors or processes involved in music perception, in particular reactivity to tempi variations. In one study, he showed that fetuses are sensitive to isochronous sound sequence tempi differences. In another (with B. Kisilevsky), he examined the maturation of reactivity to Brahms' lullaby as a function of external sound pressure levels and tempi variation.
A fundamental aspect of Jean-Pierre's work was his consideration of fetal development from a global perspective. Specifically, he conceptualized fetal sensory development as a bi-directional relationship between the mother and the infant. If we go back to his first questions, at the beginning of his career, a consistent research thread can be observed. This thread can undoubtedly be summarized as a quest to understand the processes involved in maternal-infant attachment which he could then extend, with his usual sense of humor, to processes in adults involved in love at first sight for a person, a painting, or a musical work. He was engaged to a great extent in the issue of pre- and postnatal developmental continuities, those transnatal sensory and perceptual continuities which explain the preferences for or the apparent lack of interest displayed by the newborn. From his perspective, the developing prenatal memory traces which came from multi-sensory sources were associated with each other during prenatal life and after birth. Sensory associations, mostly visual, specific to the mother's postnatal environment were integrated with new feelings developing during extra-uterine life to form coherent unities. Thus, in these last years, Jean-Pierre was interested in the emotional consequences of maternal experiences and their potential for fetal integration. Jean-Pierre's work had a remarkable scientific cohesiveness.
He also was very active in knowledge transmission. In 1992, he organized the first conference on fetal developmental psychobiology. Involved in numerous national and international societies in psychobiology and developmental psychology, he astounded peers with his extraordinary scientific background and memory and shared his concern for thoroughness and a critical eye. Imparting knowledge with a keen sense of humor characterized him as a scientist and a person. He was regularly invited to speak at academic meetings and schools to provide reliable, current information on fetal sensory and perceptual abilities.
Jean-Pierre was one of ESCOM's most regular and active member. Since its creation in 1992, he engaged in its different activities as trainer -taking part in the Summer school organized in 1993 at London City University-, author -participating in two of our books (cf bibliography)-, and a member of the Consulting Board of the journal MUSICÆ SCIENTIÆ (1997-2000).
ESCOM and the community of developmental psychobiologists have lost a valuable colleague, highly esteemed for both his scientific and human qualities; many of us also have lost a considerate friend, with exemplary courage, exceptional curiosity and intellectual richness.
Human and animal fetal development expert, traveler of the unexplored shallow sea where a gestating sensitive and cognitive being is hiding, Jean-Pierre returned to another ocean that stole him from us. Maybe he will perceive the messages sent by his many friends and colleagues who would like to listen and laugh again with him ex utero...You will remain for us the tireless, careful and obstinate observer writing the prenatal symphony score of sounds, flavors and rocking in utero; Maestro, we miss you.
C. Granier-Deferre
Laboratoire Cognition et D éveloppement
CNRS-UMR 8605, Université Paris V
71 avenue Edouard Vaillant, F - 92774 Boulogne-Billancourt
granier@psycho.univ-paris5.fr
À Jean-Pierre
C’est difficile d’évoquer les bons moments que l’on a connus avec un ami qui nous quitte. En évoquant ces souvenirs on ressent encore plus son absence et ça ravive le sentiment d’injustice et d’absurdité provoqué par son départ. C’est d’autant plus le cas avec Jean-Pierre qui avait traversé l’épreuve de la maladie et que nous avions vu revenir de loin. Il semblait qu’il avait droit à plus de vie, plus intense, plus longtemps.
C’est à Gif en 1973 dans le Laboratoire de Vincent Bloch que nous avons sympathisé. Tu arrivais de Lille avec quelques autres et rapidement nous sommes trouvés des goûts et des partis pris communs. C’était d’autant plus facile avec toi parce que tu étais très ouvert et très communicatif. Nous partagions une admiration commune pour le cinéma italien, nous aimions la photo et nous détestions la violence politique (c’était l’époque de la bande à Bader et des brigades rouges). Tu parlais du film que tu avais entrepris, de tes trouvailles au « furet du nord » et du concert organisé pour Jacques Higelin, de la revue Impascience. Nous nous étions côtoyés sans le savoir à la manif sur le Larzac. Ce qui m’étonnait chez toi, c’était ton extraordinaire mémoire, tu lisais un article et en rapportant les principales idées tu étais capable de redonner les noms propres utilisés, on avait presque l’impression que tu étais familier des personnes citées.
Le travail de recherche te passionnait, mais tu t’attachais à conserver un certain recul sur le fonctionnement de la science et de ces institutions. Je me rappelle tes discours critiques sur les processus de reconnaissances mutuelles entre pairs, qui fait que tel ou tel type de travail peut être considéré comme intéressant ou pas. Mais grâce à ton humour, ces critiques ne t’ont jamais conduit à l’aigreur ni même à une position désabusée ; au contraire c’est toujours avec le même enthousiasme que je te voyais entreprendre de nouvelles expériences. À cette époque à Gif, tu analysais les modes de fonctionnement de l’empreinte chez le poussin. Tu concevais de nouveaux protocoles expérimentaux et ton ingéniosité te permettait d’élaborer les moyens concrets de tester tes idées ; il est vrai que tu disposais d’une habileté et d’un savoir faire manuel et technique rares. Chez toi il y avait toujours la nécessité de réussir à formuler tes interrogations en termes d’expériences. Tu manipulais les concepts avec aisance et un goût certain pour le paradoxe, mais les concepts ne valaient que lorsque tu pouvais les mettre à l’épreuve des faits expérimentaux. Tu étais sérieux dans le travail, mais tu ne te prenais pas au sérieux, te moquant même parfois de toi en caricaturant telle ou telle prise de position ou en accentuant tes contradictions.
Je me rappelle tes longues nuits de garde en attendant les éclosions ; un matelas dans un coin du labo te servait pour quelques heures de repos et la plupart des heures d’attente et de surveillance étaient occupées par le tricot. Tu es bien le seul gars que j’ai vu tricoter ; en attendant les poussins tu te fabriquais gants et écharpe de laine.
Il y a eu aussi la période bateau, le rafiot que tu avais acheté n’était pas cher mais ça n’était pas une affaire, on a vu passer quelques pièces que tu rafistolais avec ton habileté habituelle dans l’atelier. Sur le plan technique, tu ne craignais pas de te lancer dans les entreprises les plus délicats et souvent tu trouvais l’astuce qui te permettait de réussir.
Il y avait tes chats qui occupaient une bonne place dans tes préoccupations et parfois nous en gardions un à la maison. Tu me prêtais un petit zodiac, nous allions l’essayer dans la rivière près du labo et tu te retrouvais dans l’eau à maintenir le moteur à sec ; heureusement la rivière n’était pas profonde. À vrai dire c’était la voile qui te faisait rêver, un de tes amis réchappait de justesse d’un naufrage, mais ça ne t’empéchait pas de te lancer dans une traversée de l’Atlantique. Une mauvaise chute entre un appontement et un bateau t’obligeait à freiner ton ardeur maritime.
Il y a eu la thèse, les affres de la rédaction et tes hésitations sur la valeur amnésiante ou aversive de l’anesthésie. C’était l’occasion de bonnes discussions sur les interprétations des données expérimentales sur la mémoire. Le plus original chez toi était un goût et une finesse dans les interprétations psychologiques, flirtant même parfois avec des idées de la psychanalyse ; mais ta réflexion était associée à un sens pratique qui te permettait d’échapper aux sophismes.
Ce que tu entreprenais était toujours réalisé avec enthousiasme, il te fallait du nouveau et du risque. Tu acceptais une charge de cours pour les étudiants en sport. Tu collaborais à la conception et à l’illustration de thèmes pour le musée des sciences. Plus récemment tu participais aux travaux du comité d’éthique.
Il y a eu aussi la période danse, c’était contemporain et modern jazz. Là je dois t’avouer que tu n’étais pas doué, mais on s’amusait bien et c’était une nouvelle façon pour nous d’écouter et de ressentir la musique. Nous réalisions aussi, comme la construction de nouveaux schémas moteurs est une opération difficile et longue. Cela renforçait notre admiration pour les danseurs professionnels et notre intérêt pour la création en danse contemporaine. Enthousiasme pour Pina Bausch et Sankai Juku qui se produisaient au théâtre de la ville.
Tu organisas un congrès à Cambridge en 1990 et tu m’invitas à y participer ; après nos communications, nous fîmes une promenade dans la ville et tu trébuchas deux ou trois fois sur le rebord des trottoirs, ‘’c’est mon Parkinson qui progresse’’ dis-tu sur un ton badin et je crus que tu plaisantais.
La suite fut un combat pied à pied contre la maladie et tu réussissais à maintenir une activité professionnelle dans des conditions de plus en plus difficiles. Heureusement tu retrouvais Françoise qui t’aidait courageusement. Ton quotidien devenait de plus en plus problématique. Une implantation d’électrodes paraissait la seule possibilité d’une rémission. Tu tentas l’opération et l’amélioration fut spectaculaire. C’était une joie pour chacun de tes amis de te retrouver indépendant de la maladie.
Je te demandais conseil pour un article dans un domaine proche du tien, sur les possibilités d’apprentissage prénatal. Je te retrouvais avec ta perspicacité et ta connaissance approfondie de la littérature.
Au mois de juin 2002 tu nous parlais avec enthousiasme de tes prochaines vacances au Portugal et de ton rachat d’un bateau à moteur pour les agrémenter. Nous passions en revue la dernière saison de danse à Paris et c’est toujours avec la même précision que tu retrouvais les noms des interprètes et des chorégraphes qui t’avaient marqué. Quel plaisir de bavarder avec toi et de te suivre dans tes digressions.
En Août nous apprenions ta noyade survenue au Portugal au début de tes vacances. Ton humour ne t’avait jamais quitté même dans les moments les plus difficiles, c’est pourtant avec un sourire crispé que je te dis adieu.
Bernard Hars
Professeur de Neurosciences
Laboratoire « Neurobiologie de l’apprentissage, de la mémoire et de la communication »
Université Paris XI - CNRS
Les débuts scientifiques de Jean-Pierre Lecanuet sur le poussin
Avant de devenir un spécialiste bien connu de la néonatologie (humaine), Jean-Pierre Lecanuet commença sa carrière, dans le laboratoire de Psychophysiologie dirigé par Vincent Bloch, à Lille (1968-1972) puis à Gif-sur-Yvette (1972-1985), par des recherches animales consacrées à l'empreinte chez le poussin. L'empreinte, c'est l'attachement d'un jeune animal à un parent ou à un substitut, acquis très tôt dans la vie, lors d'une période dite "sensible". Ce phénomène, très répandu dans tous les groupes animaux, est particulièrement net chez les oiseaux dits « nidifuges », comme le poulet, qui quittent très tôt le nid. Aussi est-ce sur le poussin domestique que Jean-Pierre Lecanuet mit au point un dispositif original d'empreinte, comprenant à la fois l'acquisition de l'empreinte (les poussins devaient apprendre à suivre un ballon de caoutchouc coloré et mobile) et un recueil de données automatique très élaboré, construit avec l'aide de l'ingénieur Gérard Dutrieux. Grâce à ce dispositif, Jean-Pierre Lecanuet put montrer et confirmer de façon définitive, à l'aide de nombreuses expériences, que l'empreinte obéissait aux lois générales des apprentissages, comme ceux étudiés dans le laboratoire. Sous la direction bienveillante de Lecanuet, plusieurs chercheurs ont participé à ce projet, comme Tatiana Alexinsky et moi-même, qui, après le départ de Jean-Pierre, ai récupéré le précieux dispositif pour des études de pharmacologie et de biochimie de l'empreinte.
Après avoir soutenu, sur ce modèle animal, sa thèse de doctorat d'état, Jean-Pierre Lecanuet entama ensuite les recherches que l'on sait sur l'embryon humain. D'un animal encore inadapté à la vie et capable d'être « sculpté » par son environnement, le poussin, il passa, assez logiquement pour un psychologue, à un être en devenir, lui-aussi capable de recevoir des influences de son environnement, l'embryon humain. Il n'est donc sans doute pas inutile de rappeler l'importance de ces recherches initiales sur le jeune animal, dans la démarche intellectuelle de Jean-Pierre Lecanuet et dans la maturation de sa voie vers la néonatologie humaine.
G.Chapouthier
Directeur de Recherche au CNRS
« Vulnérabilite, Adaptation et Psychopathologie »
CNRS UMR 7593, Hopital Pitié-Salpetriere
91 Bd de l'Hopital, 75634 Paris Cedex 13, France
Je me souviens des poussins …
En 1969, j’ai été nommée assistante en psychologie expérimentale à l’université de Lille (qui n’était pas encore Lille 3), où je travaillais sous la direction d’Henriette Bloch. Un peu décontenancée par le milieu universitaire que je ne connaissais pas, j’ai eu la chance de rencontrer Jean-Pierre, qui, lui, travaillait sous la direction de Vincent Bloch. Nous sommes très rapidement devenus amis et complices, à la fois comme deux parisiens en exil, découvrant l’univers du Nord, des terrils, des mineurs (les grands procès des années 70 des Houillères du Nord et du Pas-de Calais s’annonçaient), et comme deux grands enfants à peine sortis de leurs études, sous la tutelle d’un même couple.
A cette époque, j’ai beaucoup appris sur les poussins et sur les théories de l’imprégnation, ce qui m’a beaucoup aidé à réfléchir sur la psychologie du développement, et j’ai sans douté été la première collaboratrice technique de Jean-Pierre, par plaisir. En fin de journée, dans le labo désert, nous poursuivions les expériences en cours. Je garde toujours le souvenir des poussins suivant aveuglément une balle de ping-pong que nous avions peinte en rouge ou en bleu (nous leur faisions parfois quelques farces dont j’ai perdu le souvenir). Déjà, l’humour de Jean-Pierre était ravageur. Je prenais parfois le train avec des cartons pleins de poussins, ce qui inquiétait beaucoup mes voisins, ou bien nous faisions le trajet entre Paris et Lille dans son « buggy » qu’il affectionnait tout particulièrement, rempli de poussins lui-aussi.
De retour à Paris, nous passions la soirée à évoquer les poussins, mais aussi -déjà- les bébés, les relations homme/animal, et toutes sortes d’autres sujets issus de nos recherches. J’avais à l’époque la conviction que Jean-Pierre irait loin, il ne m’a pas déçue.
En 2003, mon équipe de recherche organise un colloque intitulé : « L’enfant, l’animal, le primitif », et bien sûr, j’espérais que Jean-Pierre nous présenterait une belle communication.
Marie-Claude Fourment-Aptekman
Professeur de psychologie de l’enfant, université Paris 13
Directrice de l’Unité de Recherche « Psychogenèse et Psychopathologie »
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