Page d'accueilCarnet Psy ?Nombreux ouvrages à découvrirLa mémoire de Carnet PsyLes deniers numéros de Carnet/PSYForums et ChatsUn livre, un auteurToutes les manifestations sur la Santé mentaleLa galerie de Carnet PsyDécouvrez de nouveaux sites sur la santé mentaleLe choix de Carnet PsyAbonnement, publicité, offres spéciales,...
AideÉcrivez-nous !Moteur de recherche et plan du site

Hommage à Michel Sapir

Michel Sapir s’est éteint. Il fut l’un des plus fervents défenseurs d’une autre médecine, celle où la relation médecin-malade est reconnue à sa juste place et demande donc une formation spécifique parallèle à la formation scientifique, ce à quoi il s’est employé une bonne partie de sa vie. En même temps qu’il se formait à la psychanalyse, il commençait en effet à diffuser ce qu’on appelait à l’époque « la médecine psychosomatique » et des techniques de formation à la relation soignant/soigné, étayées principalement sur les groupes de relaxation qui sensibilisent à ce qui se passe dans le corps et les groupes Balint qui favorisent la mise en mots du vécu de la relation.

Son enfance marquée par l’exil de sa famille après la révolution soviétique qui l’a menée de Moscou à Odessa, puis à Varsovie, l’a mis en contact précocement avec les réalités socio-politiques. Très tôt il eut le désir d’émigrer en France, terre de culture et de liberté, où il a commencé ses études de médecine. Mais, tout autant que la médecine, l’intéressait le Paris d’avant-guerre des intellectuels et des artistes et aussi des mouvements politiques pro communistes mobilisés contre la montée du nazisme. L’antisémitisme des années quarante le chassa dans le midi où il retrouva rapidement une famille de pensée et d’amitié autour des Prévert, avant de s’engager dans la résistance.

Sa carrière médicale commence à l’hôpital Rothschild où il est employé d’abord à expérimenter les cures de sommeil chez de jeunes hypertendus, au moment où débutait l’ère des psychotropes avec la découverte du Largactil, mais il a été rapidement sensibilisé à l’aspect psychologique prégnant chez beaucoup de malades. L’intérêt pour la psychosomatique s’est manifesté en France à la fin des années cinquante avec l’arrivée des théories de l’américain Alexander. Parallèlement le groupe de jeunes médecins auquel il appartenait développeront, après la création d’une consultation psychiatrique à l’hôpital Rothschild dirigée par P. Brisset, les méthodes de relaxation de Schultz, introduites d’Allemagne par Labhardt. Ces premières rencontres initieront sans doute toute la suite de sa carrière. Michel Sapir et L. Chertok qui avait, lui, réintroduit l’hypnose en France, ont alors constitué sous le patronage de l’urologue P. Aboulker, la Société de Médecine Psychosomatique. « La société accueillait tous les courants théoriques ». Michel Sapir, dans son dernier ouvrage, exprimait ainsi sa position : « Ce n’est pas le psychisme qui fabrique le cancer, mais c’est du psychisme que le cancer peut recevoir un coup de fouet qui accélère son évolution, ou au contraire une rémission qui le ralentit ». Sapir, Chertok et Aboulker ont également fondé en 1959 la Revue de Médecine Psychosomatique, devenue en 1995 Champ Psychosomatique.

L’arrivée au début des années soixante de la pensée de M. Balint, révélée par son livre Le médecin, le malade et la maladie, traduit par J. P. Valabrega, et sa méthode, dite « groupe Balint », pratiquée à la Tavistok Clinic et inaugurée ici autour de E. et G. Raimbault, a transformé la compréhension de la relation soignante et la formation des médecins à cette approche. Les analystes pionniers, dont Michel Sapir, se lancèrent dans l’animation de « groupes Balint » et bientôt se forma la Société médicale Balint. Après la dispersion de l’équipe de Rothschild, il fondera ce qu’on pourrait appeler « l’École Sapir », tant il y impulsa par sa personnalité un esprit, un mode de collaboration et d’échanges originaux, mêlant dans un « melting-pot » inhabituel pour l’époque, médecins et psychologues, infirmiers et kinésithérapeutes, dans des groupes de formation à la fonction soignante.

La transformation de la technique de relaxation de Schultz dans une optique plus psychanalytique, où la séance comporte au début une induction par la parole ou le toucher de l’animateur et à la fin un temps de parole pour mettre en mots le ressenti du corps et de la relation, conduira à la « méthode Sapir », dite à inductions variables. À côté des formations au long cours à la relaxation et au « groupe Balint », enrichies plus tard du « psychodrame Balint », mis au point par Anne Caïn, il créa des séminaires résidentiels d’initiation d’abord à Divonne, puis à Annecy, s’inspirant des techniques du groupe de psychanalystes suisses rassemblés à Sills Maria autour de Balint. L’alternance de grands et petits groupes y était pratiquée pour une meilleure mise en évidence des divers aspects de la dynamique inconsciente, « le grand groupe est le lieu de l’anonymat générateur à la fois d’angoisse et de fantasme, le petit groupe les récupère ». Mais ce sont les théorisations d’Anzieu et de son équipe reprises par les animateurs de l’AREFFS qui apporteront un renouveau à leur compréhension et interprétation de ces phénomènes de groupe.

Les ouvrages de Michel Sapir ne permettent pas d’illustrer la place qu’il a occupée dans la naissance de la psychosomatique en France et dans la formation à la fonction soignante, parce qu’il était essentiellement un clinicien. Mais tous ceux qui ont été en contact avec lui dans ses divers champs d’activité témoignent de l’impact sur eux de cette rencontre, de l’ouverture qu’il a su donner aux médecins vers un champ qui leur était étranger ou d’une liberté de penser et d’agir qu’il rendait aux psychanalystes enfermés dans des carcans théorico-cliniques trop rigides. Ils témoignent aussi du climat chaleureux qui régnait dans les premiers temps de ces expérimentations. Si les séductions et transgressions dans ce groupe endogamique pouvaient nuire à la neutralité des interprétations, il faut reconnaître à Michel Sapir d’avoir été l’un des seuls à maintenir au fil des années un lien de plus en plus difficile à établir entre psychanalyse et médecine, à travers l’association qu’il a créée, l’AREFFS, la Société de Médecine Psychosomatique et la Revue de Médecine Psychosomatique. L’ouverture d’esprit et le dynamisme de cet homme hors du commun, se voulant libre par rapport à toutes les écoles et chapelles – notamment l’École Psychosomatique de Paris qui se développait autour de P. Marty pendant la même période – lui a permis, avec son groupe de collègues et amis cosmopolites, de contribuer à introduire en France des théories et pratiques venues des USA, d’Allemagne, d’Angleterre ou de Suisse. Puis, lorsqu’il s’est approprié ces acquis sur un mode très personnel, en militant pendant vingt ou trente ans – comme il avait auparavant milité politiquement – pour pousser les médecins à reconnaître l’autre dimension que la dimension scientifique et amener les psychologues à s’intéresser dans la maladie à cette dimension inconsciente agissant tant dans la relation du malade à son corps que dans la relation soignant/soigné. n

Marie-Claire Célérier


_________
Références bibliographiques

Michel Sapir, Mémoires d'un homme de plaisir.

Du côté de chez Marx, du côté de chez Freud, Flammarion, 1998.

La formation psychologique du médecin, 1972, Paris, Payot.

La relaxation. Son approche psychanalytique, 1975, Paris, Dunod

Soignant-soigné, 1980, Paris, Payot.

La relation au corps, 1996, Paris, Dunod.

 

 

 

 

© Carnet Psy. Tous droits réservés.