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Odile Bourguignon et Monique Bydlowski, La recherche clinique en psychopathologie |
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Éditions PUF, 1996.
Pour l'apprenti comme pour le cacique, force est de constater que la littérature francophone était bien maigre en ouvrage de référence définissant la recherche clinique et décrivant sa méthodologie plurielle. Bien sûr, on disposait de l'ouvrage quebecquois de M. Robert et coll.(1) pour distinguer variable dépendante et indépendante en psychologie « science du comportement ». On bénéficiait aussi de la lecture de la pionnière en recherche clinique périnatale, Claude Revault d'Allones (2). On pouvait enfin, se référer au livre « culte » de G. Devereux, De l'angoisse à la méthode (3) pour mesurer l'enjeu épistémologique d'une exploration conjointe de l'objet de recherche et des motivations profondes du chercheur lui-même. Mais, au pied du mur d'une étude psychopathologique à formaliser, il était toutefois malaisé de réunir ces éléments hétérogènes et de jongler avec des extraits épars de publications d'un coté et des « polys » ésotériques de l'autre. Même si O. Bourguignon et M. Bydlowki se défendent, en introduction, d'avoir publié un manuel exhaustif sur la recherche clinique en psychopathologie, il faut bien reconnaître à ce livre le mérite de nous proposer un panorama novateur de ses fondements. Certes, "moins pédagogique qu'incitatif" et privilégiant les recherches sur le jeune enfant, ce recueil rassemble néanmoins une somme de dix sept contributions. Des articles respectivement, introductifs, méthodologiques et cliniques constituent, pour le navigateur en formation comme pour l'expert, non pas une cartographie dogmatique, mais un recueil de précieuses indications sur les courants théoriques dominants et les possibles ports d'attaches méthodologiques. "La recherche clinique tourne le dos à tout terrorisme intellectuel" car "l'étude d'objets psychopathologiques complexes impose des théories et des méthodologies diversifiées" affirment en préambule les deux coordinatrices. L'aiguillon de ce pluralisme, garant de la curiosité du chercheur qui "cultive un esprit subversif à l'égard de l'ordre établi", s'accompagne inévitablement d'un conflit. Celui, selon D. Widlöcher, "de l'écart qui existe entre les habitudes, les routines praticiennes et les questions « pointues » que se posent les chercheurs". Si la recherche clinique mérite d'être considérée comme une « recherche fondamentale », poursuit cet auteur, c'est parce qu'elle est "un frein au dogmatisme qui s'empare si aisément de la pensée du clinicien". Au risque de blesser le narcissisme du praticien, "le chercheur ne croit en rien. Il sait que toute assertion n'est qu'une vue partielle et temporaire du monde. L'important est moins ce qu'elle énonce que l'inconnu qui la limite et la contient". Dans cette optique, le grand mérite de la recherche clinique n'est-il pas justement de dialectiser cette opposition et de lui donner les moyens d'espérer son propre dépassement? Le concept de "recherche-action" défendu par S. Lebovici, va résolument dans ce sens. En mettant en synergie sur le terrain praticiens et chercheurs, ce protocole méthodologique représente assurément une promesse d'avenir de grand intérêt. Comme le dit M. Bydlowski, "une singularité des sciences de l'homme est d'être autant sciences de la méthode que sciences de l'objet". Or, si la méthodologie de la recherche clinique est si vertigineuse, c'est bien parce qu'elle comprend un travail de deuil de la "pureté" objective dans le recueil des données. Ce processus conduit le chercheur à mesurer la subjectivité arbitraire de son "droit de négliger" inhérent à la délimitation de son objet d'étude (G. Bachelard cité par M. Bydlowski) et à prendre "le parti d'analyser cette implication et même de l'utiliser comme instrument de recherche" (O. Bourguignon). "Qu'ai-je donc désespérément perdu pour chercher avec tant de passion?" Est-ce un objet dont le deuil reste toujours à faire et qui entretient l'espoir de la complétude ou bien le rêve d'un âge d'or où le monde serait intelligible? Ce travail de deuil constitutif de la motivation du chercheur est aussi, par bonheur, porteur "de l'espérance d'une résolution et d'un recommencement". Ce printemps, c'est celui du processus scientifique et, quelquefois, de la découverte. Les différentes étapes en seraient les suivantes : "d'abord le choix de l'objet d'étude et l'identification à celui-ci; ensuite la construction inconsciente d'une forme préétablie, en lien étroit avec l'objet interne du chercheur, cette partie perdue de lui même; enfin la reconnaissance fulgurante de cette forme dans la part d'inconnu offerte par l'objet d'étude." (M. Bydlowski). L'identification du chercheur à son objet de recherche est remarquablement illustrée par un texte savoureux de D. Stern intitulé Ce que comprend le bébé. Dans un raccourci saisissant, l'auteur nous donne son point de vue pour éviter "le danger de circularité" dénoncé par O. Bourguignon où le chercheur répète ses prédécesseurs : "Je ne dis pas que les théories soient fausses, je dis seulement qu'elles n'existent que dans la tête de l'observateur et non pas dans celle du bébé. En ce sens, il est important que l'observateur se vide la tête de ces idées préconçues. Puis j'essaye vraiment de me mettre à la place du bébé et de comprendre comment le monde est découpé et mis en unités". Simple, non ? Les nombreuses contributions couvrent d'autres territoires de la recherche clinique en psychopathologie. Les méthodes classiques du cas singulier (R. Humery), de l'entretien clinique (N. Jeammet), de la démarche comparative (R. Perron), des épreuves projectives (C. Chabert) côtoient les textes sur les méthodes quantitatives (J.-L. Pédinielli), l'épidémiologie causale (A. Morabia)... Des exemples de recherches donnent un contrepoint concret aux approches théoriques. L'apport emblématique des travaux de G. Appell et M. David sur les séparations précoces mère-enfant offre un précieux fragment de l'histoire de la recherche clinique en France. La lecture de l'article de D. Candilis-Huisman permet la découverte d'un bien sympathique chercheur. George E. Vaillant a entrepris, tout au long d'une oeuvre considérable, de construire une définition validée et opératoire de la santé mentale en s'inspirant de la fameuse définition lapidaire de S. Freud de la normalité : « Aimer et travailler ». L'impression initiale de candeur induite par cet objectif ouvre secondairement, à la lecture de son exégèse, sur des perspectives cliniques et méthodologiques authentiquement oxygénantes. Au-delà des clivages corporatistes et théoriques, la diversité des auteurs -psychanalystes, psychiatres, psychologues- montre bien la potentialité fédératrice de la pratique et de l'éthique de la recherche clinique. En nous amenant à toujours relativiser notre savoir et à le réformer, la diffusion et la reconnaissance de cette dynamique sont essentielles pour favoriser le partage et la transmission des connaissances entre psychopathologues curieux. C'est aussi probablement, à l'échelle individuelle et collective, une défense salvatrice à l'égard de très nombreux "énoncés théoriques reposant sur le seul argument d'autorité, ne laissant d'autre choix que le rejet ou l'adhésion" (M. Bydlowski). Souhaitons à cet ouvrage un succès mérité auprès des étudiants et des chercheurs. Parions même sur des rééditions à venir. Elles permettraient d'ajouter une contribution ethnopsychanalytique qui manque ici cruellement. En effet, il est contradictoire de se référer fréquemment à G. Devereux et de ne pas avoir puisé dans le vivier de ces héritiers qui perpétuent la richesse heuristique de ce champ. Les positions de T. Nathan, évoquées brièvement par S. Lebovici, esquissent bien cette féconde originalité mais enfoncent le clou de cette impasse. Je plaiderai aussi pour un bon vieil index, l'ancêtre de l'hypertexte multimédia est un outil pragmatique bien appréciable. Pour conclure, espérons vivement avec P. Cornillot et S. Lebovici qui ont préfacé cet ouvrage, que les pouvoirs publics soutiennent des recherches cliniques qui ne soient pas, comme le décrit D. Widlocher, simplement destinées à conforter l'opinion des décideurs mais plutôt à les informer. Formulons enfin le voeu, que les chercheurs n'oublient pas, comme le rappelle M. Bydlowski en citant G. Bachelard, "qu'on arrive au même résultat par des rêves ou par des expériences". Sylvain Missonnier 1- Robert M. et coll., Fondements et étapes de la recherche scientifique en psychologie, Paris, Maloine, 1988. 2-Revault d'Allones C., et coll., La démarche clinique en sciences humaines, Paris, Dunod, 1989. 3- Devereux G., De l'angoisse à la méthode, Paris, Flammarion, 1980.
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