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Drina Candilis-Huisman, Naître et après? Du bébé à l'enfant

Éditions Gallimard, Découvertes, 1997.

Un livre appartient a une collection. Or, les plus de 300 titres estampillés "Découvertes Gallimard" exercent un fort magnétisme sur le lecteur épris d'ouvrages à la fois génériques et digestes, richement illustrés mais légers -en grammes et en francs- comme des CD. Si d'aventure, vous croisez un rayon dédié à cette pépinière de bonsaïs chez votre libraire, il y a fort à parier, quelque soit votre irréductible subjectivité, que vous repartiez avec une forêt en miniature.

Si vous êtes curieux de l'enfance, votre tentation pour le Naître et après? Du bébé à l'enfant de Drina Candilis-Huisman sera forte. A la lecture de cette note, vous comprendrez aisément qu'il serait pur masochisme de s'en priver.

Aussitôt le livre ouvert, Jules Supervielle nous invite, dans un délicieux poème, à ne pas ouvrir les mains serrées du nouveau-né où sa pensée nostalgique du dedans se cache; en regard, la superbe photo d'un bébé à la naissance : main gauche "à la Supervielle", main droite accompagnant l'index bien enfoncé dans la cavité primitive, yeux noirs perçants dans les starting-blocks du conflit esthétique meltzerien !

Cette féconde stéréophonie entre texte et image dure tout du long pour le plus grand bonheur. Le lecteur cumule plaisir cognitif et gourmandise de la bande dessinée. Le va et vient entre images, textes de fond et épigraphes soutient une pensée vagabonde stimulante.

Le voyage commence dans les temps anciens au centre des mystères de la conception et de "l'inquiétante étrangeté" du ventre matriciel féminin. Ce premier tableau du "Temps des promesses" ravira les amateurs de prénatal. Le combat épistémologique entre défenseurs de l'épigenèse (les organes et le caractère se forment au fil de la croissance) et promoteurs de la préformation (tout être vivant se trouve d'emblée en modèle réduit) fait (déjà) rage. Ambroise Paré, chirurgien de François Premier, écrit des pages originales sur l'impact du vécu prénatal maternel sur le devenir foetal. Selon lui, la mère a un authentique pouvoir matériel sur la genèse du foetus que reflète, après coup, l'engendrement de monstres.

L'épopée se poursuit avec un survol de l'accouchement à l'ancienne au pays des matrones, mi-Phénarète (la mère de Socrate) mi-sorcière et des commères. La naissance, entre femmes, est un corps à corps avec la mort. Dans la doctrine chrétienne, la douleur de l'enfantement est l'expiation d'une punition originelle. Sachez, Messieurs les accoucheurs, que le premier chirurgien appelé au chevet d'une femme en travail en Hollande le paya de sa vie sur le bûcher. En osant toiser un sexe féminin en dehors des rapports conjugaux et en se mesurant aux monopoles des sages-femmes, la conquête des chirurgiens-accoucheurs illustre bien la volonté de puissance masculine de la Renaissance.

La troisième partie est consacrée aux us et coutumes post-partum : allaitement, emmaillottement et bercement sont les trois techniques traditionnelles majeures explorées ici. Le nouveau-né, entre couvade paternelle, attente pressante du baptême humanisant, secours des parrains, marraines, est l'objet d'une protection rapprochée face à la mort et au malin, omniprésents. L'interdiction de boire le colostrum et la fréquente disparition en couche de la mère positionnent la nourrice comme une actrice essentielle. A l'avant-scène jusqu'à la fin du XIX siècle, la place et la fonction que la société lui accorde signe une époque.

Vient ensuite le temps de l'Éducation, inaugurée par le virage radical du XVIII siècle dont L'Émile de J-J. Rousseau reste l'emblème philosophique le plus représentatif. Las de rejeter l'amour parental pour l'enfant comme une vaine "sensibilité lacrymale", la révolution des Lumières invente une pédagogie et une puériculture suivants « la route de la nature ». Elle fonde la famille moderne comme un espace de vie privée et d'intimité domestique. Revers de la médaille, si, pour une mère, aimer ses enfants s'inscrit dans l'ordre naturel, gare à celle qui n'est pas instinctivement animée de la fibre maternelle...

Dans le dernier chapitre, Les enfants du rêve, c'est de notre XXème siècle dont il s'agit. Désormais, "Sa majesté le bébé" est plus rare, plus cher et devient un objet d'étude pour les médecins, les pédagogues, les historiens, les juristes et... les psys ! Il faut découvrir la première couveuse en compagnie de son inventeur, Tarnier et, quelques pages plus loin, lire les interrogations éthiques de notre fin de siècle sur la procréation médicalement assistée, pour mesurer l'épaisseur du temps.

Le Dr Gustave Variot, pédiatre pionnier à la célèbre Goutte de lait de Belleville mérite une mention comme authentique précurseur du multimédia. Il sut, de fait, user avec habileté de tous les moyens de son époque pour faire passer les messages auxquels il tenait. Il commande à ses amis peintres des tableaux donnant une image positive de la rencontre de la mère et du médecin, il sollicite la collaboration de l'industrie laitière pour distribuer du lait stérilisé à prix réduit et organise des conférences pour vulgariser la puériculture hygiéniste où des brochures informatives gratuites sont distribuées...Souhaitons lui un site Web posthume dans les plus brefs délais !

Juste après la citation freudienne revendiquant l'existence de la sexualité infantile, on tombe sur D. W. Winnicott observant deux enfants jouer. Il tombe à pic en haut de la page 120 avec son sourire apaisant, car, juste en dessous, une petite fille à la valise pleure : "A Izieu, les plus jeunes des victimes avaient trois ans, dans les camps de concentration, les mères et leurs bébés disparaissaient dès leur arrivée" lit-on en commentaire. Page 121, Snoopy vole la couverture chérie de Linus, ce qui donne à l'auteur l'occasion de nous expliquer avec simplicité et rigueur ce qu'est un « objet transitionnel ».

Une échappée sur d'autres modalités culturelles d'éducation, des extraits de textes célèbres sur l'enfance (et sur le refus d'enfant) complètent l'ouvrage. Enfin, une précieuse bibliographie historique, à la source de ce texte, permettra aux plus curieux d'aller plus loin.

Merci, Drina Candilis-Huisman, pour ce concentré de bébé, savant et récréatif.

Sylvain Missonnier

 

 

 

 

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