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Manuel Macias, André Green : un psychanalyste engagé. Conversations |
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Éditions Calmann-Lévy, 1994. Voici un ouvrage qui mérite pleinement son titre : un psychanalyste engagé. La mode n'étant plus guère au militantisme, l'expression peut étonner. La psychanalyse aurait-elle encore besoin d'engagement? Assurément, André Green le pense et nous en convint. Ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, l'évocation de ses formations et de ses goûts pour la culture et sa diversité, de ses études de médecine et de psychiatrie, et enfin l'apprentissage de la psychanalyse, sont ensemble sollicités afin que le lecteur puisse rêver du terrain où naquit une vocation : la pratique analytique. Cette pratique implique, pour Green, un engagement sur lequel on ne saurait faire de concessions. Le ton est alors polémique. Les concessions, c'est par exemple tout ce qui put et peut encore se défendre, en matière de pratique analytique, dans la sillage de ce qu'on appelle parfois le "lacanisme" en France. L'intransigeance de Green ne ressemble guère, sur ce point, à la clôture d'un dogme sur lui-même, à propos duquel tout porterait à penser qu'il deviendrait actuellement caduc au titre de la disparition des idéologies faites pour un autre temps. Il s'agit plutôt de défendre qu'il n'est pas de psychanalyse sans une pratique sensément "réglée" de la cure sur laquelle elle puisse se fonder. La thèse pourrait paraître assez banale. Elle l'est déjà moins, quand Green montre que la pratique lacanienne trouve son véritable ferment dans la haine de la clinique -haine du discours répétitif, du transfert négatif et des résistances (scandés plutôt que patiemment analysés). Green ne se contente pas de dénoncer une pratique -la pratique des séances courtes, comme la pratique des formations hâtives du psychanalyste. Il propose des explications à cet état de fait. Quelque soit "la puissance intellectuelle" qu'il reconnaît pleinement à Lacan, auprès de qui il s'est largement nourri, Green tente de montrer comment peut s'articuler une théorie lacanienne de la séduction et une "théorie de la perversité" rassemblant autour de Lacan ses émules pris au piège du désir du maître. Evidemment, une telle démonstration serait applicable à bien d'autres groupes sociologiques... De ce livre, on n'attendra cependant pas un exposé de ce qu'est la pratique psychanalytique. Qui n'a pas l'expérience de cette pratique, et ils deviennent nombreux chez les psychologues et les psychiatres, sera sans doute étonné que plus d'insistance soit données aux règles du jeu psychanalytique plutôt qu'à ses principes inhérents, à ses attentes et à ses limites. On accorde volontiers à André Green tout ce que la psychanalyse ne saurait trop directement attendre des disciplines et des approches voisines : l'observation du bébé et le cognitivisme, pour citer celles dont l'auteur nous entretient. Il n'était pas inutile de rappeler que la méthode, plus que l'objet, sépare ces disciplines. À ce titre, on comprend comment les sciences humaines, psychanalyse y compris, peuvent ainsi s'enrichir intellectuellement et conceptuellement, plutôt que pratiquement et artificiellement s'amalgamer ou s'exclure l'une l'autre. Mais on aurait aimé que Green développe davantage les limites pratiques auxquelles la psychanalyse se confronte. Certes Green rappelle auprès de quels auteurs et de quels courants (Winnicott et Bion pour ne citer qu'eux), l'exercice de la psychanalyse trouve à spécifier son domaine autant qu'à étendre sa pertinence aux champs des pathologies limites et psychotiques. L'enrichissement et la complexification de l'outil théorique, de la première topique freudienne aux conceptualisations des modalités dites "psychotiques" (désaveu, forclusion, désobjectalisation...), contribue en ce sens à la définition du domaine de la psychanlyse au travers de sa propre histoire. Reste cependant que ni les formes de la pathologie, ni les limites des théories psychanalytiques ne suffiront au clinicien pour comprendre comment situations et dispositifs psychanalytiques d'une part, et modalités des liens que le sujet noue (et dénoue) avec les productions de l'espace psychique constitué dans la relation à l'autre (relation thérapeutique, transférentielle, anti-analytique...) d'autre part, semblent si souvent se faire mutuellement échec. Bien difficile question du statut que le sujet peut accorder à ses propres productions, des modalités du rapport à ce qu'on reconnaît ou non comme soi, de la destinée et de la nature, implicitement admise par le sujet, de ce qui lui échappe tout en le concernant. Vieille question, qui se pose de façon toujours vivante dans la façon dont toute production psychique, y compris le rêve, existe pour le sujet contemporain : l'important serait souvent aujourd'hui, non pas de s'y découvrir, conflictuellement, mais d'y repérer comme la marque d'une vie authentique, immédiate et purement personnelle. Green nous rappelle comment la psychanalyse est sortie de son solipsisme initial. Il est possible, d'un point de vue plus anthropologique, que le sujet contemporain soit de son côté bien plus solipsiste qu'il ne l'était dans les débuts de l'art psychanalytique. Les notions d'indication de la cure, de transfert et de contre-transfert, de résistance et de négativité ne suffisent sans doute pas à l'abord de cette difficile question de la pratique thérapeutique quotidienne. Dans "le psychanalyste engagé", Green rappelle que l'expérience analytique est difficile d'accès. Ajoutons alors que la théorie de pareille difficulté reste sans doute à poursuivre, pour l'essentiel, au coeur même des échecs et des refus de la psychothérapie psychanalytique. En la matière, le repli élitiste de la psychanalyse sur elle-même serait absurde et suicidaire. Dans d'autres récits, Green ne manque pas de nous donner d'intéressantes indications sur cette question des limites de notre art... ("Pourquoi le mal?" in "La folie privée"). Dans le dernier chapitre de l'ouvrage, Green rassemble, en quelques belles pages, des idées qui lui semblent essentielles à la psychanalyse contemporaine. Signalons l'importance de deux concepts : la contradiction et l'hétérogénéité. Voici deux notions qui, sans aucun doute, nous aideront à poursuivre la réflexion et à avancer dans les questions posées à propos des limites de la psychanalyse. Green revendique en quelque sorte un droit à la contradiction et à l'hétérogénéité dans le champ de la psychanalyse et de ses concepts. Remarquons que Green donne ainsi à la psychanalyse des repères allant aux antipodes de ceux que se donnent le plus souvent les sciences contemporaines, y compris les sciences humaines. La science produit la contradiction, en construisant des faits homogènes susceptibles d'infirmer une théorie cohérente. A l'inverse, la contradiction est, pour Green, une donnée intrinsèque des faits psychiques, par nature hétérogènes, pour lesquels nous tentons une formalisation. Ainsi en est-il de la pulsion -indissociablement corps du représentant psychique, pour ou dans le monde, et langage à l'adresse d'autrui. La pulsion serait donc un concept pour penser la contradiction, non pas pour la produire artificiellement dans un dialogue scientifique entre faits homogènes mais tronqués d'une part, et théories cohérentes mais rigoureusement abstraites de la réalité clinique d'autre part. Cette question dépistémologie permet d'en évoquer une autre, plusieurs fois reprise par Green : celle de la formation du psychiatre. Green regrette que tant d'années, six au total, soient passées à un apprentissage qui, en grande part ne servira pas au futur thérapeute dans sa confrontation aux multiples aspects de la maladie mentale et de la souffrance psychique. Quitte à nourrir plus avant la polémique, reconnaissons tout de même que les cinq années d'études de psychologie laisse le futur praticien dans un dénuement tout aussi important, quoique de nature différente, que celui du jeune médecin. Nous ne pensons pas que la pratique actuelle des sciences humaines donnerait au praticien une plate-forme plus riche et plus utile à l'approche de la psychiatrie. La question n'est peut-être pas celle de l'objet qu'on aborde, de la matière dont on prend connaissance, des acquis accumulés puis oubliés. Il s'agirait plutôt, croyons-nous, de la façon dont le praticien pourra se dégager suffisamment de ses acquis, qu'ils soient médicaux, psychologiques, littéraires ou tout autres, afin de penser et de pratiquer le soin qu'il propose. Dégagement qui n'aurait rien à voir avec l'ignorance, au contraire. Mais dégagement suffisant des acquis qu'on ne saurait se contenter d'appliquer mécaniquement à la réalité clinique. Dégagement théorique suffisant pour un engagement suffisamment vivant... La pratique médicale, tout autant et peut-être mieux que celle des sciences humaines pratiquées dans nos universités, peuvent nous familiariser avec la contradiction et l'hétérogénéité de la réalité à laquelle se confronte le soignant. Là encore, la question touche plus à la méthode qu'à l'objet. Par ailleurs, nous connaissons trop de psychiatres et de psychologues ignorant ce qu'on peut faire et savoir médicalement du corps et de la souffrance psychique. Nous connnaissons, tout autant, trop de psychiatres et de psychologues dont les connaissances dans le domaine de la culture et des sciences humaines restent rigoureusement lettre morte en leur pratique. Bref, le lecteur comprendra que nous ne suivons pas Green sur ce point, alors que, autant que lui, nous regrettons l'indigence culturelle des futurs praticiens... N'ignorons pas, enfin, que la cohabitation du soin médical et du soin psychanalytique reste éminemment difficile dans la pratique... Question pour laquelle les travaux existants apportent encore bien peu de réponses satisfaisantes. Question qui pourrait bien se trouver aggravée par une séparation plus grande encore entre médecine et psychiatrie. Se trouvent évidemment privilégiés dans cette note critique, les points qui suscitaient pour nous le plus la discussion. Discussion trop courte. Discussion qu'on souhaiterait développer. Discussion, comme bien d'autres possibles, à laquelle invite le parcours engagé d'André Green. N'oublions pas de dire, pour conclure, que la façon dont est conçu l'ouvrage, en rend la lecture très agréable. Il est écrit comme un récit à la première personne, à partir des entretiens que l'auteur accorda à Manuel Macias. Les éléments biographiques, sobres mais toujours significatifs, se tissent avec l'exposé d'opinions et de points de vue théoriques. La division des chapitres et le corpus de notes aident le travail et la relecture. On apprend quelle importance l'auteur accorde à tel ou tel de ses écrits. A ce titre, l'ouvrage constitue une autre introduction à la pensée et aux travaux d'André Green, plus facile, que De l'affect à la pensée que lui consacra J.E. Jackson. Un travail engagé, qui ne peut susciter que des discussions engagées... Bertrand Colin
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