![]() |
||
|
|
![]() |
Claude Olievenstei, Écrit sur la bouche |
|
|
Éditions Odile Jacob, Paris,1995. Écrit sur la bouche : ce nouveau livre de Claude Olievenstein a de quoi nous surprendre et nous séduire. Il s'agit bien sûr - comme l'indique son titre- d'un texte sur la bouche et ses différents registres de fonctionnement, de ressenti et de signification, soit les registres corporel, émotionnel et symbolique. Mais il s'agit aussi - et je pèse ici mes mots- d'une authentique recherche phénoménologique sur tout ce qui se vit par la bouche, sur l'être-par-la-bouche, sur ce qui s'écrie par elle, sur ce qui s'y trouve écrit, écrit dessus, écrit sur la bouche en un "texte" qui parfois se dérobe car aussi infiniment subtil qu'intense et formidablement profond. Texte servant ainsi de pré-texte et ayant donc de quoi nous mettre l'eau... à la bouche! Autrement dit, que ceux qui espèrent y trouver un essai métapsychologique sur l'oralité s'empressent de le refermer. Il ne s'agit aucunement de cela. La référence à la psychanalyse s'y trouve évidemment présente, en constant filigrane, mais l'approche est différente et souvent multiple : phénoménologique en premier lieu mais aussi philosophique, éthologique, anthropologique, anecdotique, voire -et ce livre n'en est que plus précieux- poétique. De linguistique, disons-le clairement, il n'est guère question ou alors seulement d'une linguistique pragmatique qui ne s'annoncerait pas comme telle mais s'intéresserait en tant que telle aux effets relationnels des faits de bouche. Quelques mots, maintenant, sur la construction même de l'ouvrage. Celui-ci se compose de dix chapitres relativement courts qu'il me faut énumérer car leur agencement me paraît répondre à une certaine symétrie implicite :
Il me semble ainsi que le premier chapitre renvoie au dernier, le second à l'avant-dernier et ainsi de suite en une série convergente vers un point de fuite situé entre le cinquième et le sixième, soit entre le chapitre sur le cri et celui sur les baisers. La lecture peut fort bien se faire en suivant ce schéma qui amène alors le lecteur quelque part entre le pulsionnel (le cri) et le sublimé (les baisers), dialectique entre l'animal et l'humain qui problématise au mieux ce que l'auteur nous invite à considérer à propos de la bouche. Quant au contenu, il me paraît tourner autour d'une interrogation centrale : quel est au fond le trajet qui mène de la bouche-corps à la bouche-langage ? Du cri à la parole, de la morsure au baiser, de l'alimentation aux identifications... Chacun le sait : it's a long way to go ! Mais Claude Olievenstein ne se place pas du seul point de vue de l'ontogenèse. Il évoque de manière répétitive la dimension transgénérationnelle pour la coupler chaque fois avec le concept d'"homitude" comme pour bien faire sentir à quel point l'accès à l'humain s'enracine dans notre passé le plus lointain, ce passé seul à même de nous guider dans ce trajet difficile qui va du corps au symbolique, du pulsionnel au maîtrisé. Problématique dont la bouche s'avère alors le paradigme le plus fécond et, si j'ose dire les choses ainsi, le meilleur porte-parole. La densité du livre est inégale mais les faits de bouche ne sont-ils pas eux-mêmes quelque peu chaotiques ? Au fil des pages, certaines lignes m'ont fait penser au style de Simone Weil dans "La pesanteur et la grâce". A propos du cri par exemple :"Quand l'homme athée, face au vide, au non-être d'un esprit suprême, ne parle pas sous la torture, il crée Dieu, rend possible son existence". Et la comparaison vaut évidemment, selon moi, pour un compliment. Finalement, on ne s'étonnera pas de voir Claude Olievenstein, spécialiste des conduites addictives, se centrer sur la bouche. "Écrire sur la bouche, c'est s'interroger sur le mystère alors même qu'on se veut agnostique", nous dit-il quelque part. De la toxicomanie aux faits de bouche, les liens ne manquent pas et posent toute l'énigme du besoin, du manque et du désir. Il nous faut donc remercier Claude Olievenstein, en cette époque aux graves risques réductionnistes d'avoir, par ce beau livre, reformulé de manière esthétique et humaniste, rien moins que les questions du comment et du pourquoi qui, à l'image de la bouche, sont éternelles et s'énoncent éternellement par elle. Pr Bernard Golse
© Carnet Psy. Tous droits réservés. |