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Phyllis Grosskurth, Freud, l'anneau secret |
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Éditions Puf, 1995. Curieux ouvrage que ce livre critique, acerbe et souvent peu amène de Phyllis Grosskurth, "Freud, l'anneau secret" consacré à l'histoire du "Comité", conseil secret organisé autour de Freud après 1912, à la suite du départ d'Adler et de Stekel, pour promouvoir la psychanalyse. Pressentant la rupture prochaine avec Jung, Jones avait suggéré à ses compagnons de rassembler un petit noyau de fidèles, formant un "comité" secret autour de Freud, une sorte de "garde du palais" qui s'engagerait à préserver les principes fondamentaux de la théorie psychanalytique: l'inconscient, la sexualité infantile, le complexe dOedipe. Le 25 mai 1913, Freud offrit à chacun de ces paladins, véritables chevaliers de la Table Ronde, (Ferenczi, Abraham, Jones, Rank, Sachs, rejoints en 1919 par Eitingon) une intaille grecque, prise dans sa propre collection d'antiquités, que ceux-ci firent aussitôt monter sur un anneau d'or. Freud portait lui-même depuis longtemps, une bague semblable, une intaille gréco-romaine représentant la tête de Jupiter. Traditionnellement, les intailles servaient à sceller des contrats, à apposer des sceaux pour certifier l'authenticité des documents. Plus tard, en 1920, Freud proposa que les 6 membres du "comité" échangent régulièrement des lettres circulaires hebdomadaires secrètes, des "rundbriefe", que chacun écrirait le même jour. Freud reconnaissait le caractère un "peu enfantin" et "romantique" de cette conception, Georg Groddeck qui écrivit une remarquable étude sur Richard Wagner et "l'Anneau des Niebelungen" (1), aurait pu souligner sans doute la mystique groupale qui animait ces décisions. De fait, le "comité" fonctionnera avec efficacité durant un certain nombre d'années (2). Dans un livre très documenté, Phyllis Grosskurth propose sa propre lecture des nombreuses correspondances inédites ou inaccessibles auxquelles elle a eu accès, en particulier de ces "rundbriefe", ces lettres circulaires, qui se trouvent aujourd'hui à la Columbia University. Elle met à mal nos idéalisations de ces pères fondateurs de la psychanalyse en mettant à jour les aspects les plus conflictuels ou les jalousies parfois mesquines des membres du "Comité". Elle préfère mettre l'accent sur ce qu'elle nomme "l'échec" ou "l'effondrement" de cette grande aventure intellectuelle et romantique, oubliant que celle-ci a cependant permis l'essor du mouvement psychanalytique. Les mises en perspective critiques proposées par Ph. Grosskurth ne sont pas dénuées d'arrières pensées et de propos peu amènes dont l'incise critique s'exprime bien souvent en termes carrément désobligeants à l'égard des pionniers de la psychanalyse et, en particulier, à l'égard du premier d'entre eux. A propos des fameuses lettres circulaires que les membres du comité s'adressaient et dont la fonction centralisatrice permettait de régler les affaires de la jeune "Association psychanalytique internationale", Ph. Grosskurth écrit que ces lettres "constituaient, en fait, un moyen d'aligner la troupe puisque chaque correspondant faisait ainsi son rapport au commandant" (p.88). Le ton est ainsi donné dès le départ et l'histoire de l'"Anneau secret n'est guère pour Ph. Grosskurth "L'or du Rhin" de la psychanalyse. L'or de l'anneau semble plutôt transmettre une malédiction qui atteint la descendance du dieu Freud-Wotan, livrée aux dissensions perpétuelles, en attendant son Crépuscule et peut-être la destruction du Walhalla. L'auteur semble, en effet, n'avoir retenu de sa lecture des différentes correspondances, que les jalousies, les rivalités et les querelles incessantes" (p.144) qui opposèrent les premiers élèves de Freud, n'arrivant pas à surmonter leur "complexe du frère", selon l'heureuse expression d'Otto Rank. Freud lui-même n'est guère épargné. Écrivant dans son épilogue qu"elle ne sait pas encore trop que penser de lui" (p.214), Ph. Grosskurth le dépeint plusieurs fois comme "carrément paranoïde" (sic) dans nombre de ses réactions. Le fondateur de la psychanalyse lui apparaît comme une sorte de gourou, leader incontesté d'une société secrète aux allures de secte, organisant ses ukases et ses procès de Moscou (p.160). La création du Comité aurait eu pour but d'établir la domination de Freud sur ses élèves réduits au rôle de singes savants. "On peut voir, écrit-elle, (p.5) le Comité comme la piste d'un cirque au centre de laquelle se dresse le dompteur brandissant un fouet. A l'occasion un des animaux peut bien se mettre à rugir (...), on le persuade bien vite de remonter sur son escabeau." D'autres pages sont de la même veine. Ferenczi est présenté comme la Shéhérazade d'un Freud voyeur (p.45) "distrayant celui-ci avec les interminables épisodes de ses amours triangulaires" avec Elma et Gizella Palos. La fréquentation de Mélanie Klein, à laquelle l'auteur a consacré une biographie d'ailleurs remarquable, amène Ph. Grosskurth à quelques interprétations sauvages, utilisant les concepts kleiniens dans un sens univoque. A propos de la célèbre photographie montrant Freud et W. Fliess l'un à côté de l'autre, elle écrit qu'"à son stade le plus intensément pathologique la relation - du côté de Freud, en tout cas- fut un cas d'identification projective" (p. 20). D'autre part, la relation de Freud avec son ami Silbenstein comme celle qu'il eut avec Fliess aurait été marqué par "l'envie" qu'il portait à leur aisance matérielle. Enfin, prévenu par E. Jones de la mort de la fille de celui-ci en 1928, Freud aurait réagi en monstre froid. "Une fois de plus Freud semblait incapable d'exprimer une quelconque sympathie pour les souffrances d'une autre personne." (p.190). Il faut dire qu'à la décharge du père de la psychanalyse, Ph. Grosskurth nous explique "qu'il avait apparemment reçu peu de tendresse de la part de l'austère Amélia Freud, sa mère, et que ses aptitudes à éprouver de la sympathie s'étaient glacées" (p.198). Freud exaltait, cependant, dans "Poésie de vérité" (1917) la force qu'il avait tiré, comme Goethe, de l'amour de sa mère en tant que fils préféré. Si donc Madame Ph. Grosskurth ,"ne sait pas encore quoi penser de Freud, (p.214) le lecteur, quant à lui, peut répondre à sa place. Un tel parti-pris dans la lecture de ces correspondances dont certaines étaient inédites ou caviardées par la censure, étonne. Est-ce l'absence de femmes à l'intérieur de ce Comité composé exclusivement d'hommes, en ce début de siècle, qui irrite tant Phyllis Grosskurth? Est-ce la figure de ce père fondateur, dont les théories sont au passage remises en question comme le laisse supposer l'évocation furtive d'un Jeffrey Masson dont on connaît les contre sens quant à sa propre lecture de la théorie freudienne de la séduction? Un féminisme militant et "politiquement correct" semble inspirer ces lignes qui dénoncent la figure d'un père autocrate et tout puissant. Au temps de la découverte du complexe d'Oedipe et du complexe des frères, fussent-ils ceux de la horde sauvage, Ph. Grosskurth préfère visiblement l'époque suivante, celle où apparaissent "les mères de la psychanalyse: Hélène Deutsch, Karen Horney, Anna Freud, Mélanie Klein" qu'évoque le livre récent de Janet Sayers, et qui développe l'étude des relations mère/enfant. En témoignent sa prise de parti et sa sympathie pour Otto Rank, privilégiant le rôle de la mère au dépens du père et l'angoisse prototypique de la naissance au dépens du complexe d'Oedipe. En 1924, Otto Rank, dans une série de conférences aux États-Unis expliquait devant ses auditeurs stupéfaits que dans la formation de l'être humain, c'est la mère qui compte, non pas le père. "Im Gegenteil, die mutter! On ze contrary, ze mother"(3) Un certain nombre de pages de ce livre sont néanmoins fort intéressantes comme celles qui évoquent les relations de Freud et de Ferenczi et surtout celles qui permettent de mieux replacer dans leur contexte l'histoire de la rupture d'Otto Rank avec le mouvement analytique. Une lettre circulaire de Rank, daté du 20 décembre 1924, lette étonnante et fort émouvante, adressée à tous les membres du Comité, nous montre combien celui-ci après une courte analyse avec Freud, s'est livré à un profond travail d'élaboration personnelle. Pensant justifier ses erreurs et faire amende honorable auprès de ses collègues, Rank indique combien son "complexe fraternel" (et avec le sien, celui de tous les membres du Comité) doit être ramené au complexe d'Oedipe. Il voit dans "la maladie qui menace la vie du professeur le traumatisme qui a précipité toute la crise" (p.158). En effet, l'intensité de la lutte fratricide entre les membres de l'anneau sacré s'est révélée avec toute son intensité, au moment de l'annonce du cancer de Freud, devant l'imminence de la mort du père. Ph. Grosskurth ne voit là, néanmoins, que la lettre "d'un rat pris au piège!" (4) "Freud semble avoir agi comme un Grand Inquisiteur, et la confession rampante de Rank aurait pu servir de modèles aux procès spectacles que les Russes allaient ouvrir dans les années 30" écrit-elle (p.160). Nous ne la suivrons pas dans ce type de procès! L'anecdote pas plus que l'événement ne constitue l'histoire, pas plus que les interprétations univoques. L'histoire de la psychanalyse ne peut s'écrire sans tenir compte de la perspective épistémologique, celle de l'invention des concepts et des théories qui en ont marqué les jalons. À cet égard, Ernest Jones, Max Schur, Frank Sulloway nous en apprennent davantage que la simple lecture de correspondances inédites. En faisant l'impasse sur la capacité des psychanalystes à construire des théories, à partir de la souffrance psychique et de leur autoanalyse, Phyllis Grosskurth semble dans son livre réduire les oppositions personnelles et celles de la théorie à de simples faits divers diplomatiques ! Freud écrivait cependant « la psychanalyse devrait passer en premier et les questions de personnalité après ». Jean-François Rabain Bibliographie[1] Georg Groddeck " L'anneau" (1927) in La maladie, l'art et le symbole. Gallimard, 1969. [2] Comme le souligne Peter Gay in "Freud, une vie". Hachette, 1991 (p.265). [3] James Liberman, La vie et loeuvre dOtto Rank, PUF, collection Histoire de la Psychanalyse. [4] Peter Gay, voit dans cette autoanalyse de Rank, une preuve de son masochisme!(Freud, une vie, p.551)
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