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André Green, La causalité psychique (entre nature et culture) |
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Éditions Odile Jacob, 1995, Paris. D'un auteur aussi connu, on ne redira pas ici la vaste culture, l'envergure, l'ardeur à penser, à débattre, à enseigner, à convaincre, sinon pour souligner, au sujet de son 12ème ouvrage, la simplification de l'expression qui n'enlève rien, au contraire, à la vigueur du style et à la richesse de la réflexion. La notion de causalité psychique, utilisée par H. Ey comme équivalent de celle de psychogénèse qu'il subordonnait à l'organogénèse, a donné lieu en 1946 à une vive critique de Lacan (publiée dans "L'Évolution psychiatrique" en 1947 et reprise dans les Écrits sous le titre : "Propos sur la causalité psychique". Les questions ainsi ouvertes conduisaient Lacan à avancer l'idée de "matière psychique", et à chercher des réponses du côté des pouvoirs de l'image (le stade du miroir), avant de croire en trouver dans la doctrine du signifiant, la matière phonique étant censée produire des effets de sens capables de rendre compte de l'efficacité de la psychanalyse, car c'est bien cette donnée de l'expérience dont doit rendre compte la théorie de la causalité psychique. Les débats de 1946 ont une nouvelle actualité du fait des sciences cognitives et des progrès des neurosciences. C'est bien la question de la causalité psychique, entre nature et culture, qui est au coeur des problèmes posés ou ignorés par cette actualité florissante. Dans ce livre, A. Green traite d'abord, avec force et grand renfort de documentation, de la méconnaissance du psychisme (au sens où l'entend la psychanalyse qui est la seule à en proposer une théorie), dans la culture dominante actuelle, et plus précisément dans les sciences qui comportent une théorie au moins implicite de l'homme. Il observe que lorsque l'objet de la connaissance est le sujet lui-même, la pleine connaissance de ce qu'il est exige un dédoublement qui n'est pas celui que requiert l'effort de décentrement subjectif qui fonde la science, et que la conception de l'homme développée par Freud "garde quelque chose de profondément blessant pour les penseurs de la culture occidentale". Alternant un réquisitoire pugnace contre les réductionnismes scientistes et la plus grande ouverture de pensée, il envisage successivement la causalité naturelle, biologique et la causalité culturelle, socio-anthropologique. D'auteurs de premier plan, dans ces deux directions, il retient l'essentiel, utilisant les neurobiologistes les plus ouverts à la psychanalyse dans sa critique des réductionnismes neurobiologiques et cognitivistes, surtout du type homme neuronal d'une part, intelligence artificielle d'autre part. Mais plutôt que de tenter de résumer l'argumentation de cette évaluation critique aussi solide que radicale, je donnerai ici quelques aperçus des avancées théoriques originales proposées dans les quatre-vingt dernières pages, qui sont autant de thèses qui mériteraient débat approfondi. Dans un texte du plus haut intérêt intitulé : "Actuelle conférence d'introduction à la psychanalyse", dont l'ambition n'est rien moins que " l'examen et la réécriture des bases conceptuelles de la psychanalyse au moment où la théorie est écartelée entre diverses fractions", A. Green prend parti et s'engage dans une tentative de synthèse, une mise en perspective globale, aussi unifiée et cohérente que possible qui se veut fidèle à Freud tout en intégrant divers apports post-freudiens dont les siens. C'est donc aussi le parcours raccourci de toute une oeuvre qui aboutit ici à des prises de parti nettes dans les débats internes à la psychanalyse. Les plus difficiles sont traités dans la plus grande simplicité d'expression mais avec une grande densité. La relation d'objet, l'interaction, l'intersubjectivité, le soi-objet, la pulsion : autant de nouvelles explicitations de théorisations antérieures, autant d'occasions pour de nouvelles avancées, dont par exemple la définition, à côté de l'angoisse-signal, de la dépression-signal et du morcellement-signal, ou encore la redéfinition des fantasmes originaires comme catégorisation qui aurait plutôt lieu dans le préconscient et qui aurait "la fonction d'une hérédité sociale transmise de génération en génération et se perpétuant ainsi". Mais, c'est à propos des mises en question contemporaines du concept freudien de pulsion que A. Green apporte ici un renouvellement clarificateur particulièrement opportun. Ainsi, la définition tardive de la pulsion donnée par Freud comme étant déjà du psychisme mais ancrée dans le somatique sous une forme que nous ignorons, amène A. Green à penser qu'il s'agit d'"une sorte d'intentionnalité corporelle présubjective si l'on peut dire. On comprend qu'il s'agit moins de définir la pulsion que de l'imaginer." (p. 269). De la même manière qu'on a développé en psychanalyse la lignée objectale à travers les conceptions de la relation d'objet..."il nous faudra procéder à l'invention d'une lignée "subjectale" qui comprendra les diverses notions éparses dans la littérature du "moi", du "sujet", de "je" et même de personne, qui, selon moi, doivent être conçues d'une manière différente."Je propose l'hypothèse que la pulsion en formerait la matrice originaire, source et fondement de la subjectivité." (p.270). Plus tard, A. Green revient sur cette idée en soulignant que subjectivité et intentionnalité vont de paire en psychanalyse. "Sujet, intentionnalité et sens se trouvent liés, mais avec des axes théoriques spécifiques à la psychanalyse où les dimensions d'amour et de destructivité ont valeur de référents."(p.298). "Ainsi je n'oppose pas les pulsions au moi (ou au narcissisme ou au self) comme d'autres, mais je conçois différents modes d'activité pulsionnelle selon que celle-ci affecte le Moi ou l'objet." (p.271)... Ceci permet de conserver l'unicité de base de la fonction des pulsions dans toute la psyché, et leur rapport à l'assise constante du Moi." Selon tous les angles possibles, A. Green définit la spécificité de la causalité psychique et ses rapports tant avec la causalité biologique qu'avec la causalité socio-anthropologique. Récusant la restriction de la causalité psychique à la dimension individuelle, il montre l'intérêt de la référence à la pulsion, à l'autre-semblable, à sa présence et à son absence comme condition de la constitution des signes qui définissent l'ordre culturel et caractérisent l'ordre humain. Il n'insiste pas moins sur la constante triangulation, renvoyant à son texte antérieur "du tiers et de la tiercéité" (in "La psychanalyse: questions pour demain. Monographie de la RFP, 1990), situant la tiercéité au fondement du développement de la causalité psychique et au point de départ de la causalité culturelle. Mais la théorie de la causalité psychique implique la définition du psychisme : au coeur de l'expérience psychanalytique elle est à chercher dans la représentation, qu'il s'agisse du rêve, du fantasme ou de la pensée. "On voit que la présence du concept de représentation est quasiment synonymique de celui de psychisme. Le psychisme est l'espace dans lequel le représentable peut advenir. Ce qui s'y représente... est constitué par les messages venus de l'état du corps en quête d'une satisfaction qui appelle un objet." (p. 314). L'ouvrage se termine par un florilège de citations, de René Thom à Aristote. On aura compris, j'espère, le grand intérêt et la portée de ce livre qui est au coeur d'une brûlante actualité, dans la culture contemporaine, dans la psychopathologie comme dans la psychanalyse. Bernard Brusset
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