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Mikkel Borch-Jacobsen, Souvenirs d'Anna O. Une mystification centenaire |
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Éditions Aubier, 1995. Un livre passionnant, un style percutant de polémiste ! Le dernier livre de M. Borch-Jacobsen ne nous déçoit pas, tout comme ses deux premiers ouvrages sur la notion de sujet chez Freud et chez Lacan. En quelques pages étincelantes, Borch-Jacobsen nous propose un nouveau récit de la cure d'Anna O., alias Bertha Pappenheim, la plus célèbre patiente de la psychanalyse, le cas inaugural sur lequel s'est fondé la théorie analytique à ses débuts. Non seulement le nouveau récit du traitement d'Anna O. ne correspond plus guère à celui qu'en avaient fait Joseph Breuer, puis Freud, qui l'avait transformé en mythe, mais, la clinique n'étant plus la même, la nouvelle mise en perspective nous conduit à réexaminer la naissance même de la théorie. Au cours de ses investigations, en effet, Borch-Jacobsen a pu avoir accès à de nouveaux documents et à des correspondances demeurées inédites. Il nous propose une réflexion très actuelle sur l'écriture de l'Histoire, de l'Histoire de la psychanalyse en particulier. L'Histoire s'écrit toujours à plusieurs, rappelle B.-J. et sans l'aide d'un groupe d'historiens chevronnés de la psychanalyse, comme du réseau Internet, il n'aurait "jamais pu trouver son chemin dans ce dédale d'archives, de lettres volées et de rumeurs qu'on appelle "les études freudiennes". Ce qui s'offre au lecteur dans ce livre ne ressemble plus guère en effet, à l'histoire officielle, à l'hagiographie qui a nourri plusieurs générations d'analystes et qui risque de devenir avec ce livre aussi caduque que le roman familial du névrosé après une bonne psychanalyse... Les mythes, écrit Borch-Jacobsen sont imperméables à l'Histoire, ils n'ont guère de rapport avec la critique historique. Ils n'ont nul besoin d'être attestés par les documents ou les témoignages, il leur suffit d'être répétés, répliqués, transmis. Ceci vaut naturellement pour ce grand cas, ce paradigme qu'est l'histoire d'Anna O.. Car c'est bien dans ce récit inaugural de la cure d'Anna O. que naît en effet l'idée que "l'hystérique souffre de réminiscence", ainsi que Breuer et Freud l'affirment dans leurs "Études sur l'hystérie" (1895); que les souvenirs peuvent être purgés-narrés sous hypnose ou par la psychanalyse. Freud réaffirmera dans son "Introduction à la psychanalyse" et jusque dans ses derniers écrits, sa théorie : "la découverte de Breuer forme encore de nos jours la base du traitement psychanalytique" (Freud, 1917). Aujourd'hui, cette théorie inaugurale, appliquée à la lettre, fait un extraordinaire come-back aux États-Unis. Les théoriciens du "recovered memory movement", de la "mémoire recouvrée" obtiennent de leurs patients des récits qui dépassent de loin en horreur les aveux de séductions infantiles que Freud recueillit de la bouche de ses patients. De sensationnelles confessions d'inceste et d'abus sataniques rituels ("Satanic rituel abuse") permettent, aujourd'hui aux USA, à d'authentiques criminels d'échapper à la justice. La lecture du livre récent d'Edward Behr, "Une Amérique qui fait peur" ( Plon, 1995) est édifiante à cet égard. "Les mythes ont la peau dure" ,écrit Borch-Jacobsen. En effet, s'il est bien vrai que la cure d'Anna O. a consisté à raconter ses souvenirs à J. Breuer, il est tout à fait faux de prétendre, comme celui-ci l'écrit, que le traitement l'ait définitivement débarrassé de ses symptômes. "Depuis ce jour, elle jouit d'une parfaite santé" écrit en effet Breuer dans son observation de "Fraulein Anna O." paru dans les "Études sur l'hystérie". Nous savions depuis quelques temps déjà qu'il n'en était rien. Ernst Jones en 1953, déjà et surtout Henri Ellenberger en 1970 avaient découvert que Bertha Pappenheim-Anna O. avait été ré-hospitalisée peu après la fin de sa thérapie avec Breuer en octobre 1882, qu'elle avait fait plusieurs séjours en maison de santé (comme l'a découvert Ellenberger) et qu'elle ne s'était rétablie qu'une bonne dizaine d'années plus tard. On comprend que dans ces conditions, J. Breuer ait pu attendre treize ans avant de faire état de cette cure et qu'il ait commencé par "se défendre violemment" comme l'écrit Freud, lorsque celui-ci lui avait demandé de le faire. Il eut été naturellement impossible, en 1882, de clore l'histoire du cas sur un "happy end", trop de personnes à Vienne connaissant la véritable identité de "Fraulein Anna O." Alors, "publicité mensongère" faite par Freud dès 1888 pour la méthode Breuer, comparée à trop bon compte aux traitements de l'hystérie par la suggestion? Après un tel lancement publicitaire, il n'était plus question, écrit Borch-Jacobsen, de retirer le cas d'Anna O. du marché, d'autant que la date du traitement de la jeune femme offrait l'avantage non négligeable d'affirmer sa priorité de fait sur les traitements analogues de Delboeuf et de Pierre Janet. Freud continuera donc au cours des années à décrire la cure d'Anna O. comme un "heureux rétablissement" et "un grand succès thérapeutique". Il est cependant clair que le thème du souvenir pathologique n'a été injecté qu'après-coup dans l'histoire d'Anna O. afin de la rendre conforme à la théorie sur l'hystérie traumatique de Charcot et de l'École de la Salpétrière que Breuer et Freud avaient adopté entre-temps. Freud dans le cadre de sa querelle de priorité avec Janet écrira par la suite que Breuer avait effectué sa découverte en 1881, c'est-à-dire avant les travaux de Charcot sur l'hystérie traumatique et leur continuation par Janet dans "Lautomatisme psychologique" (1889). Il s'agit donc ici d'un anachronisme "car la théorie publiée dans les "Études sur l'hystérie" proviendrait en droite ligne de Charcot et des travaux français sur la question "! Loin, donc, d'être à l'origine empirique de la nouvelle théorie de lhystérie conçue par Freud et Breuer, le cas dAnna O. est venu lillustrer après-coup. Bel exemple de Naträglichkeit, écrit Borch-Jacobsen. "Le récit originaire de la psychothérapie moderne est la réécriture d'un récit antérieur qui ne parlait, lui, que de récits fictifs" (p.66). Fausses également apparaissent les mésaventures transféro-contre-transférentielles d'Anna O. et de Breuer. L'accouchement hystérique, la pseudocyesis, la fuite de Breuer, terrorisé par les fantasmes érotiques d'Anna O., son voyage à Venise avec sa femme jalouse du très vif intérêt qu'il portait à sa patiente (voyage au cours duquel aurait été conçue leur fille Dora) paraissent davantage relever du domaine de la fiction et de la mythologie que de la réalité. Dora Breuer est née, en effet, le 11 mars 1882, soit trois mois avant sa supposée conception à Venise. La vraie question cependant n'est pas là ! Ce qui est important est que la connaissance de ces faits cliniques réels, n'a aucunement empêché le récit inaugural de la cure d'Anna O. de se perpétuer et de proliférer. "Très paradoxalement le récit sur lequel se fonde notre moderne croyance en la vertu rédemptrice de la remémoration a obstinément résisté à sa mise en histoire. Tout le monde sait bien que la guérison d'Anna O. est un mythe, mais tout le monde s'empresse de l'oublier lorsqu'il s'agit d'en tirer des conséquences théoriques et médico-légales". Les mythes, c'est bien connu, conclut Borch-Jacobsen sont imperméables à l'histoire ; leur mode de validation n'a rien à voir avec la critique historique. Borch-Jacobsen en tire quelques conséquences : les histoires de cas racontées par Breuer ou par Freud seraient donc moins des comptes rendus de traitement (d'ailleurs invérifiables) que des modèles à imiter tant par les psychanalystes que par les patients. "Leur fonction, n'est pas historico-scientifique mais identificatoire et émulatoire, chaque nouvelle version du modèle confirmant et justifiant rétroactivement celui-ci". Ainsi, cet "archiparadigme qu'est l'histoire du cas d'Anna O., comme n'importe quel autre mythe d'origine, est hors temps , hors mémoire et hors histoire, parce qu'il n'a jamais eu lieu avant le second temps de sa réplication." L'histoire, maintes fois contée d'Anna O. est donc bien un mythe fondateur de la psychanalyse. Non pas une illusion qui s'opposerait à l'histoire mais un mythe qui ici renvoie à une structure qui permet de raconter l'histoire de l'origine, l'histoire de la naissance de la psychanalyse. Dans son "Histoire de la psychanalyse en France", Elisabeth Roudinesco proposait une interprétation très proche des mésaventures de J. Breuer et de Anna O. "La vérité de cette histoire tient donc à sa légende et renvoie à la manière dont le mouvement psychanalytique se raconte à lui-même les fantasmes initiaux d'une naissance". Il est vrai qu'à cette époque, le transfert n'avait pas encore été découvert, ni la relation transféro-contre-transférentielle, véritable création des inconscients imbriqués. Freud n'avait pas encore "abandonné sa neurotica" (1897) pour privilégier le rôle du fantasme et de la conflictualité psychique. Enfin, à une conception encore événementielle du traumatisme, succédera au fil du temps une nouvelle conception faisant place à la scène du fantasme, aux (re)constructions et au déploiement de l'activité psychique. Étendre le pouvoir de figuration théâtrale de l'appareil psychique, créateur de sens, élargir les frontières du Moi aux limites incertaines, tel sera plus tard le sens du "Wo es war" freudien qui marque le devenir du sujet confronté à l'expérience analytique, c'est-à-dire à l'expérience de l'inconscient. Dans ce sens, le théâtre privé dAnna O. était réellement révolutionnaire. Plus quune simple mimésis jouée à lintention de son médecin, il était le précurseur de lautre scène, celle de linconscient. Jean-François Rabain
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