![]() |
||
|
|
![]() |
Sophie de Mijolla-Mellor, Meurtre familier. Approche psychanalytique d'Agatha Christie |
|
|
Éditions Dunod. C'est à un nouveau "plaisir de pensée" que nous convie ici Sophie de Mijolla-Mellor : avec brio et légèreté elle nous entraîne à travers les romans d'Agatha Christie au coeur du processus créateur et nous dévoile les liens qu'entretiennent le plaisir du lecteur et la découverte des forces pulsionnelles du récit. Intrigue policière, intrigue amoureuse, il s'agit toujours d'un secret, d'une quête, d'un dévoilement, où la vérité de l'inconscient petit à petit se fait jour. Le plaisir du lecteur de "ne pas savoir" n'existe que dans la certitude d'un dévoilement final, qui viendra nous surprendre là où nous pensions ne pas l'attendre. Freud, amateur de romans policiers, évoque, dans "la psychanalyse en matière judiciaire", les similitudes entre le travail du psychanalyste et celui du détective : "Il faut que je vous expose l'analogie qui existe entre le criminel et l'hystérique. Il s'agit chez tous deux d'un secret, de quelque chose de caché... Chez le criminel, il s'agit d'un secret que lui-même ignore et qui se cache à lui... La tâche du thérapeute est cependant la même que celle du juge d'instruction; nous devons découvrir ce qui, dans le psychisme, est caché et nous avons inventé dans ce but une série de procédés de détective dont Messieurs les juristes imiteront certes quelques uns." À la lumière de la biographie d'Agatha Christie, l'auteur part à la recherche de cette vérité cachée dans ses romans et, parce qu'un meurtre, chez Agatha Christie est toujours familier, voire familial, nous entraîne dans son univers fantasmatique. Comme dans les romans dont elle parle, Sophie de Mijolla-Mellor éveille chez le lecteur cette pulsion d'investigation qui a fondé chez chacun d'entre nous le plaisir de lecture grâce au processus sublimatoire. L'auteur met en liaison les fantasmes infantiles de la jeune Agatha Miller, les histoires que lui racontait sa mère, avec les séquences de ses romans. Le meurtre pour Agatha Christie est donc familier, "heimlich"; les meurtriers "sont banals" et parfois sympathiques". "Tout le monde peut être un assassin" puisque Agatha Christie met en scène des criminels qui nous sont familiers; en ce que nous y retrouvons "la démarche impitoyable de l'enfant narcissique". La scène primitive, à laquelle tout enfant cherche à donner un sens, cette interrogation sur l'origine, peut être vécue par l'enfant comme une scène meurtrière. Agatha Christie en donnerait une illustration littéraire conforme au montage décrit par Sophie de Mijolla-Mellor: "1 - Mon père tue ma mère. 2 - Mon père me tue. 3 - "On" (l'assassin momentanément anonyme) tue beaucoup de personnes." Ainsi, "Agatha Christie est tout aussi lucide que l'inventeur de la psychanalyse sur cette cruauté primitive et infantile mais, au lieu de l'étudier, elle s'entend à l'éveiller chez ses lecteurs, à qui elle l'offre en prime de plaisir de leur lecture." Le meurtre décrit comme fantasme originaire est réalisé par "un meurtrier sans qualité"; ou plutôt, comme l'enfant que nous avons été, "il n'en a qu'une : celle de son narcissisme". Parce qu'il est "heimlich" le crime est bien entendu aussi "unheimlich". Il se situe dans la maison qui nous est à la fois étrangère et proche, ou étrangère parce que trop proche. Ce qui devait être un abri se révèle souricière, ce qui devait rester secret se fait jour. Les maisons sont dans les romans comme dans la vie d'Agatha Christie très importantes. Elles sont la représentation de cet intérieur maternel étrangement inquiétant, de cette relation à sa mère, chaleureuse et dangereuse tout à la fois. Sophie de Mijolla-Mellor a indiqué quelques repères autobiographiques qui permettent de comprendre les fantasmes de petite fille, les relations étroites qu'elle avait avec sa mère "énigmatique et attachante", un père "au caractère gai et serein mais sans beaucoup de relief" et décédé quand l'enfant avait cinq ans, une soeur aînée admirée et enviée, un frère aîné séduisant et peu fiable. Cette configuration familiale s'anime et se rejoue dans les romans de l'écrivain et Sophie de Mijolla-Mellor nous la dévoile avec pertinence et élégance. Mais pourquoi Sophie de Mijolla-Mellor fait-elle l'impasse sur ce qui m'apparaît comme un élément fondateur dans l'écriture christienne, à savoir la problématique incestueuse ? L'auteur évoque bien dès les premières pages la situation familiale : "Agatha Christie naît le 15 septembre 1890 à Torquay dans le Devon. Son père est américain émigré en Angleterre, il a épousé la petite cousine orpheline que sa mère, la tante de la fillette, avait adoptée... Agatha sera confiée à sa grand-mère, mère de son père et tante adoptive de sa mère". Son père a donc épousé sa cousine, recueillie par sa propre mère. L'inceste entre cousins se double d'un inceste frère-soeur. Avoir des parents incestueux représente sans aucun doute un formidable motif d'interrogation pour l'enfant. Une telle transgression n'a-t-elle pas pour corollaire un prix, qui serait celui de l'enfant maudit ? Alors s'entendrait mieux la phrase lancinante relevée par Sophie de Mijolla-Mellor "Était-ce votre pauvre enfant ?" Celui en qui Éros et Thanatos, du fait de la transgression incestueuse, sont intimement liés. Sophie de Mijolla-Mellor conclut son ouvrage sur ce qui fut le dernier roman d'Agatha Christie, et rappelle en dernière page que le motif de La dernière Énigme "est l'amour incestueux du frère pour sa demi-soeur". Pourquoi n'a-t-elle pas pris en compte la dimension incestueuse dans l'oeuvre d'Agatha Christie? Absence aveuglante, au point que, dans l'index thématique de plusieurs centaines de mots, entre Incertitude et Incongru, éclate la non-inscription de l'Inceste. Mais peut-être l'auteur nous a t-elle laissé le plaisir incomparable de chercher le "criminel" ? Sylvie Gosme-Séguret
© Carnet Psy. Tous droits réservés. |