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Nicholas Rand et Maria Torok, Questions à Freud : quel avenir pour la psychanalyse ? |
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Les belles Lettres, Paris, 1995. Le sous titre de l'ouvrage -le devenir de la psychanalyse- pourrait induire en erreur, et laisser croire à une critique de la psychanalyse confrontée, par exemple, aux progrès des neurosciences. Il n'en est rien. Il s'agit pour les auteurs de faire fructifier les possibilités intrinsèques de la psychanalyse, en posant des questions à l'oeuvre de Freud. Il ne s'agit d'interroger ni des critères de scientificité de la psychanalyse, ni son apport à la compréhension de l'organisation sociale. "Nos questions sont celles du psychanalyste-chercheur" écrivent-ils, dont le but est d'explorer les contradictions internes de la théorie freudienne, et d'en présenter une théorie. Chaque analyste est ensuite libre d'en tirer ses conclusions quand à la position à prendre : rejet de la psychanalyse, fermer les yeux sur les contradictions et continuer à sa manière, ou encore refaire une psychanalyse. Tout cela est possible, mais pour les auteurs, l'important n'est pas tant l'attitude devant la théorie, que la disponibilité à penser le projet même de la psychanalyse en connaissance de cause, en sachant que la pensée de Freud évolue sur des contraires mutuellement exclusifs. Voici donc un livre au ton nouveau, qui incite à une relecture critique de Freud, à la recherche des cryptes dans sa théorie, des raisons, des choix et des exclusions. C'est une incitation à penser, à repenser notre héritage, à la lumière de la meilleure connaissance actuelle des lettres de Freud et de l'histoire du mouvement psychanalytique international. Dans la suite de la pensée de Nicholas Abraham, auquel est dédié l'ouvrage, la thèse du livre est de considérer les diverses contradictions de la théorie freudienne comme autant de symptômes de la vie psychique de son auteur, ou de cryptes qu'il a pu méconnaître en lui-même. En celà, il se rapproche et s'inspire de divers ouvrages récents sur la vie de Freud, tel celui de Marianne Krull, mais pour en tirer les conséquences sur la théorie développée par Freud. Son propos est en effet plus large puisqu'il représente une critique fondamentale de la doctrine freudienne, et qu'il souhaite un renouveau en psychanalyse, pour "secourir le vif de la découverte analytique, et repenser de fond en comble le projet même de la psychanalyse". Chacun jugera des chances des auteurs d'y parvenir, mais pourra de toute façon tirer profit de leur parcours. Le premier chapitre est consacré à la théorie du rêve, à l'oscillation de Freud entre interprétation individuelle et clef des songes universelle; il se poursuit par une discussion sur les raisons de l'abandon de la théorie du traumatisme et sur sa réalité qui est peut-être le point le plus important du livre. On est un peu sur sa faim, quand on voit l'importance que prend actuellement ce débat, à la suite des travaux de Bowlby, et aussi de Winnicott. Les auteurs rappellent l'opposition précoce et têtue de Ferenczi aux thèses de Freud sur le traumatisme et l'effort de Freud et de son club secret pour empêcher leur publication. Cela ne signifie pas que les thèses de Ferenczi soient forcément valides, mais on est impressionné par la puissance de l'opposition à la réflexion libre sur la théorie à l'intérieur du champ psychanalytique, et ce dès les origines. En celà, le livre de Rand et Torok est salutaire, car il renvoie chaque analyste à sa lecture - ou plutôt au risque de sa non lecture des failles de la théorie. Dans la suite du livre, la Gradiva est repensée à la lumière du deuil et de sa sortie, montrant d'une façon convaincante l'effort de Freud pour faire rentrer cette création comme application de sa théorie du refoulement. Le troisième chapitre est consacré au comité secret et aux efforts pour neutraliser la théorie traumatologique de Ferenczi, dont l'apport considérable commence d'être mieux connu en France. Le dernier chapitre, à mes yeux le moins convaincant, est consacré à l'idée d'une catastrophe dans l'enfance de Freud, le procès et la condamnation de son oncle pour trafic de fausse monnaie, qui expliquerait les contradictions de son oeuvre, et amène à une relecture de l'interprétation de ses rêves. Au total, un livre stimulant, qui se lit avec plaisir, qui suscite une reflexion de l'intérieur de la psychanalyse, et qui mérite d'être lu par tous ceux qui s'intéressent à la vie de la théorie freudienne. Antoine Guedeney
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