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Bernard Gibello, La Pensée Décontenancée. Essai sur la pensée et ses perturbations

Éditions Bayard, 1995.

Et quelques dix ans plus tard... Après L'enfant à l'Intelligence Troublée (1984), Bernard Gibello propose, non pas une suite, mais le résultat de l'avancée de ses recherches dans le domaine des dysfonctionnements de la pensée.

Penser !

Activité que nous exerçons sans y penser... sauf lorsque surviennent des anomalies : c'est alors que l'on se rend compte de la complexité des processus de pensée. L'objet de la pensée est le maniement des significations, des relations sémiotiques. Pour qu'une relation sémiotique (relation entre une observation et la signification de celle-ci) existe, il faut que quelqu'un soit là pour la découvrir. Les troubles divers de la sémiotisation, ou troubles des contenants de pensée cognitifs, diffèrent des troubles classiques de l'intelligence (débilité, démence, inhibition intellectuelle).

Les animaux peuvent former des images mentales, élaborer une stratégie psychologique, mais peut-on dire qu'ils pensent pour autant ?

La pensée est source de plaisir; c'est un système de simulation, de représentation, de mémorisation, de relations psychiques pourvues de significations, de mise en relation des individus qui assure nos échanges et nos interactions. Exemple: Le cadran de l'horloge nous apporte des significations sous forme d'indication d'heure, mais le fonctionnement de l'horloge fait uniquement appel à des relations causales. La relation sémiotique entre le cadran de l'horloge et ses aiguilles et l'heure provient de notre pensée. Le cadran et les aiguilles ne veulent rien dire. C'est parce que nous voulons savoir l'heure que nous en trouvons le moyen, grâce à l'horloge. Il en va de même pour les automates et les ordinateurs.

À la question de savoir comment se fait le passage de la relation causale à la relation sémiotique, il n'a pas été donné de réponse.

On définit aujourd'hui la pensée comme "tout phénomène conscient", c'est à dire toute opération de volonté, d’entendement, d'imagination... Les "contenants de pensée" sont les différents processus qui donnent naissance aux différents objets (libidinal, épistémique et narcissique) et les "contenus de pensée" (perceptions, émotions, souvenirs) prennent sens sous l'influence des "contenants de pensée" répartis en contenants archaïques, symboliques complexes et groupeaux socio-culturels. Les trois contenants de pensée archaïques sont :

  • les fantasmes inconscients originaires (qui donnent naissance à l'objet libidinal) ;
  • les processus cognitifs qui engendrent l'objet épistémique ;
  • les contenants de pensée narcissique qui produisent l'objet narcissique.

Les effets des contenants de pensée archaïque sont soumis aux effets des contenants de pensée d'ordre supérieur -les contenants symboliques complexes- dont le langage est le plus connu.

Il existe toute une partie de l'activité de pensée inconsciente dont on perçoit un aspect dans l'étude des phénomène des perceptions subliminales, dans l'hypnose, mettant en jeu des mécanismes de perception, de mémorisation, de remémoration, de décision, d'influence. Nos souvenirs, notre savoir faire, nos connaissances topographiques sont à notre disposition sans que nous ne nous en rendions compte. En psychanalyse, les trois topiques -conscient, préconscient, inconscient- gèrent ce domaine. Dans la représentation freudienne de l'appareil psychique, la gestion de l'inconscient (fantasmes originaires...) s'opère par le refoulement. Nous croyons à la vérité de ce que nous pensons, même si une partie de cette activité nous échappe. Nous n'avons qu'une maîtrise partielle de notre activité de pensée à laquelle nous avons le souci de donner des explications. La pensée consciente est faite d'émotions, de sentiments, d'images mentales, de réflexions, d'initiatives , d'inhibitions, de décisions; elle se déploie dans le temps. Les souvenirs lient au passé chaque élément de notre pensée actuelle évoquant notre histoire personnelle. On peut concevoir la pensée comme constituée d'un ensemble de flux en interaction permanente, organisé par les différents contenants de pensée.

La pensée peut subir des "accidents", par exemple, dans certaines maladies neurologiques et des dysfonctionnements dans le cas de la pensée pathologique; ils sont peu nombreux et se manifestent sous des formes stéréotypées. Chez l'enfant, la pathologie de la pensée se manifeste par des troubles du développement et une discordance dans l'organisation de la pensée. Chez l'adulte, les traces de conflits passés pathogènes sont repérées par le praticien à partir des singularités et des difficultés d'association des patients.

Qu'est-ce qui décontenance la pensée ? Le fait que se déclenche un arrêt dans le dynamisme (source d'erreur et de sentiment d'aliénation), que soient perdus les repères de sa construction, que disparaisse -en partie du moins- la capacité à donner sens à des représentations psychiques ainsi que la créativité et que le tout soit remplacé par des répétitions stériles.

La pensée donne forme aux différentes représentations que nous avons de nous-même. La première forme de la pensée, non verbale, donne sens aux émois sexuels, cognitifs et narcissiques, puis la parole ouvre la pensée archaïque et permet le développement de la pensée symbolique (créativité, pensée mathématique, élaboration spirituelle), les contenants culturels la modelant suivant les mythes de l'histoire de chaque groupe humain. Les contenants de pensée cognitifs relèvent d'une structure organisée par les lois de non-contradiction (consistance) et de relation de cause à effet. Ils se soumettent au principe de réalité. Les contenants narcissiques se conforment aux lois fondamentales de la topologie du schéma corporel. Les contenants symboliques complexes obéissent aux lois de la linguistique ou de la sémiotique, tandis que les contenants culturels semblent modelés par les structures de récit. (cf. Propp).

L'exploration des contenants de pensée par un entretien non directif met en évidence des mouvements contre-transférentiels. L'entretien semi-directif permet d'observer les modalités de la pensée, les variations, l'instabilité , la polarisation et aussi les croyances, les espoirs, les contradictions... Les tests (Rorschach, Exner, TAT, Rey... scéno-test chez les jeunes enfants ) permettent d'affiner l'étude des dysfonctionnements.

Les approches thérapeutiques s'organisent autour des problèmes narcissiques qui réagissent bien aux techniques psychanalytiques centrées sur le corps (cf. J. Bergès, M. Sapir) et les carences précoces (champ dans lequel le langage , situé à la base même de l'élaboration de la pensée, joue un rôle primordial dans la reconsidération des processus d'apprentissage) nécessitent un projet de rééducation pédagogique.

Si cet ouvrage savant est destiné aux thérapeutes, aux éducateurs, il n'en reste pas moins très accessible au lecteur lambda. Sa clarté , l'aspect très concret et vivant des exemples illustrant les idées, le fait que si, même un peu décontenancé par le sujet au début, craignant de n'y rien comprendre, le non spécialiste s'y lance, il sera surpris de voir que bien vite il y prend goût, qu'il se passionne.

Croyez-en l'auteur de ces lignes !

Sophie Brusset

 

 

 

 

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