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Pierre Privat et François Sacco, Groupes d'enfants et cadre psychanalytique

Éditions Érès, 1995.

Pierre Privat et François Sacco ont édité cet ouvrage qui représente le livre issu du congrès d'Auxerre de 1993 sur les liens qui peuvent s'établir entre le cadre psychanalytique et le phénomène groupal : dans le chapitre préliminaire à l'ensemble de cet ouvrage, Pierre Ferrari montre que le groupe introduit des modifications du cadre. Il distingue de ce point de vue :

  • Le psychodrame individuel où le groupe est le fait de la présence d'un groupe de thérapeutes.
  • La thérapie groupale d'enfants à forte composante autistique où sont repérables des éléments transférentiels pouvant faire l'objet d'une interprétation psychanalytique.
  • Le groupe de jeu dramatique avec des adolescents : l'attention est moins portée sur l'interprétation groupale de ce qui peut être joué que sur la possibilité retrouvée par des adolescents de jouer ensemble.

Freud n'a guère utilisé le terme de cadre : c'est J. Bleger qui a insisté sur le fait que ce cadre est un élément constant (un non-processus) constitué d'un ensemble d'invariants. Le cadre peut aussi comprendre l'espace du rêve, comme Didier Anzieu le souligne, pour apparaître comme une figure homologue des enveloppes de la psyché qui permettent à celles-ci de se constituer en appareil à penser et à contenir les affects. Ce cadre peut être l'objet d'attaques de la part du patient. Dans toutes ces conceptions, le cadre n'est plus une sorte d'espace neutre et inerte. Il est une zone frontière du non-Moi et du Moi à partir de laquelle l'identité du Moi va pouvoir surgir.

Dans ce même livre, René Roussillon, étudie les fondements de l'intérêt du cadre qui permet un travail de symbolisation groupale à la période de latence. Le travail psychothérapique, comme il le rappelle, vise à développer les capacités de symbolisation d'un sujet. Ce processus de symbolisation exige :

  • une théorie enrichie par l'expérience,
  • des dispositifs qui permettent "la symbolisation de la symbolisation", qui doit pouvoir s'exercer à trois niveaux différents : ce peut être d'abord une symbolisation secondaire, qui n'exclut pas la symbolisation primaire qui contient déjà certaines contraintes de symbolisation. Cependant, le hiatus institué par le fait de la différentiation des symbolisations secondaire et primaire vient introduire la conflictualité à l'intérieur du processus de symbolisation. Ce dernier apparaîtra ainsi comme le fruit d'une symbolisation tertiaire. Ainsi si le cadre thérapeutique doit être utilisable pour tous ceux qui s'y engagent, le travail de symbolisation interne doit s'y transférer.

L'espace des symbolisations internes s'établit à l'aide des transformations imposées par le cadre au fonctionnement de l'appareil psychique. Le travail interprétatif par exemple devra permettre la réalisation des potentialités métaphorisantes qu'introduit le langage et devenir un appareil d'action. Il deviendra ainsi un appareil de jeu en groupe.

À cette période de la vie, le jeu intrapsychique de reprise intégrative qui s'accompagne d'apprentissages sous formes diverses, doit saisir pour que ce processus réussisse, l'histoire de l'activité représentative antérieure. Mais il s'agit aussi d'une tâche de départicularisation : le Surmoi oedipien et le post-oedipien doivent cesser d'être l'unique héritage du cadre familial. La partie importante du travail va donc s'effectuer dans les groupes, et en particulier dans le groupe scolaire (ou thérapeutique).

Ce livre peut alors étudier plusieurs dispositifs du groupe : après que J-B. Chapelier ait proposé que l'étude des mythes originaires des groupes humains puisse servir de fondement à la théorie psychanalytique, l'ouvrage peut se consacrer à l'étude de certains dispositifs techniques. Pierre Privat étudie pour son compte "l'interprétation groupale". L'approche psychothérapique met en évidence son rôle de pourvoyeur de représentations groupales qui peuvent être interprétées avec leurs nuances individuelles dans les déplacements transférentiels sur les membres du groupe ou sur le thérapeute : mais dans de tels dispositifs, pour aller vers l'individuel, il faut transiter par le groupal.

L'interprétation psychanalytique est-elle alors possible? Cette question amène François Sacco, à nous démontrer que le psychodrame ne pouvait qu'évoluer vers le psychodrame psychanalytique. La théorie morénienne prétend que le rôle créerait la spontanéité créatrice : par exemple dans l'acte de manger, il faut que le rôle maternel et le rôle infantile se constituent en une sorte d'identité : l'enfant crée son rôle en mangeant. Cette théorie néglige l'incitation relationnelle du groupe qui implique la communication et l'apprentissage dans la réciprocité des relations. Ainsi les dispositifs psychodramatiques nous placent-ils devant la nécessité de recourir à l'histoire et à ses (re)constructions. De ce point de vue, il est intéressant de lire dans ce livre l'histoire du développement du psychodrame psychanalytique en France.

À la suite de cet article introductif sur le psychodrame on lira plusieurs papiers importants :

  • celui de François Sacco sur l'identification dans le cadre du psychodrame à l'adolescence ;
  • celui de Manuel Garcia Barroso et de ses collaborateurs qui étudie les repères des jeux psychodramatiques ;
  • celui de Rodolfo Rodrigues, la présence groupale qui offre les ressources du cadre ou celles d'un processus ;
  • Aline Sorrer pose la question de savoir si le psychodrame favorise le processus de symbolisation.

Le processus de médiation dans les groupes thérapeutiques est étudié par E. Lecourt et D. Quelin. La conclusion de la première est la suivante : "la médiation constitue donc une offre d'incarnation" du thérapeute; et la matérialisation d'un contenu psychique par un support physique, sensible, animé et d'autres activités physiques ou mentales qu'il permet. Elle se situe dans une relation de transmission, fondée sur l'expérience de la séparation dans le temps et l'espace. Elle met en place le processus transférentiel trivectoriel, relation, de l'enfant au thérapeute, au support choisi et au groupe d'enfants." Dominique Quelin étudie pour sa part la pratique des groupes à visée réadaptative qui est considérée par elle comme une introduction à une thérapeutique psychanalytique et individuelle. Dans cette optique, le groupe de médiation provisoire est un travail favorisant le processus de symbolisation.

On devine aisément l'intérêt que suscite la lecture du chapitre que Geneviève Haag et Lydia Schenker consacrent à l'étude des composantes narcissiques d'un groupe et à sa transformation par rapport au cadre et à son dispositif. C'est à propos de ce même type de recherche que Simone Urwand montre les mécanismes de l'émergence du langage dans un groupe d'enfants autistes. La sécurité du travail de groupe permet aux enfants de se sentir contenus et de mieux affronter les angoisses de séparation, de chute dans le vide,etc.

Ce livre se termine par des études sur la formation. J'ai été personnellement très intéressé par la comparaison entre les méthodes des groupes de supervision et la supervision des groupes. S. Urwand nous dit qu'on observe dans ce dernier cas des mécanismes primitifs comme l'identification adhésive, le fonctionnement cannibalique, la sou mission, l'organisation par accumulation obsessionnelle, l'identification projective, enfin ce qu'on peut apprendre par l'expérience partagée. Pour mon compte, c'est à ce dernier registre que je me suis adressé et je n'ai jamais vu des mécanismes aussi primitifs dans les groupes de supervision que j'ai dirigés dans le cadre de la formation à l'Institut de Psychanalyse ou dans d'autres institutions. On comprendra à la lecture de ces quelques notes l'intérêt qu'a suscité chez moi le livre de Pierre Privat et François Sacco : je suis sûr qu'il sera partagé par de nombreux lecteurs.

Pr Serge Lebovici

 

 

 

 

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