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Marie-Rose Moro et Serge Lebovici, Psychiatrie humanitaire en ex-Yougoslavie et en Arménie. Face au traumatisme

Éditions PUF, 1995.

Pourquoi une psychiatrie humanitaire? A cette question, la première partie de l'ouvrage apporte trois réponses : celle d'un psychanalyste, S.Lebovici, celle d'un médecin humanitaire, D.Martin, celle d'une ethnopsychiatre, M-R.Moro. Pourquoi y aller? Pour y faire quoi? Comment la psychiatrie peut-elle trouver une place dans la réflexion et l'action humanitaires?

Il y a bien des écueils : la "mode de l'humanitaire", la volonté de tout "psychiatriser", de "faire à la place" ou d'imposer notre façon de voir et de faire. Pour les trois intervenants témoigner et s'engager est nécessaire : pour essayer d'éviter les répétitions et d'enrayer les conséquences des traumatismes psychiques, dans un but préventif et curatif. Cela passe par un travail avec les partenaires locaux, dans la co-construction d'un dispositif préservant l'identité des uns et des autres, et par une approche pluridisciplinaire. A ces conditions, la confrontation des théories psychanalytiques du traumatisme, de nos dispositifs techniques et thérapeutiques au terrain, peut se révéler riche, tant sur le plan théorique que pratique.

La deuxième partie de l'ouvrage relate le travail effectué en ex-Yougoslavie. Il regroupe des travaux issus de champs très divers. V.Nahoum-Grappe, anthropologue, propose une réflexion sur le concept de "cruauté extrême", à l'oeuvre dans le processus de purification ethnique. Elle s'interroge sur les raisons de cette cruauté gratuite, dénuée de sens, témoignant d'une cause artificielle et impossible qui laisse du côté de la victime innocente la culpabilité et la honte. Ce sentiment culmine peut-être dans le viol ethnique, où l'indicible, l'impensable de la honte est responsable d'un "génocide identitaire" selon l'expression de P. Benghozi, par "attaque de la filiation et par contamination". La honte va s'étendre sur l'entourage, les ascendants et descendants de la victime, menaçant l'identité communautaire dans son contenu et son contenant généalogique. Une équipe de Zagreb (Kovaric-Kosavic et al.) présente l'étude d'une population de 331 sujets réfugiés polytraumatisés : 50% des sujets présentent un syndrome de stress post-traumatique (SSPT) d'après les critères du DSM-III-R. Cette symptomatologie est d'autant plus fréquente que le nombre de traumas subis a été grand, que les sujets ont présenté un trouble psychiatrique dans le passé, et dépend également du type de trauma. Chez les enfants exposés, dans les camps de réfugiés, V.Nahoum-Grappe trouve 50 à 80% d'enfants souffrant de SSPT ce qui pose la question de leur devenir à court et long terme, et retient comme meilleure indication la thérapie en petits groupes. La dispersion des familles, la souffrance psychique des parents voire leur mort sont autant d'éléments qui pèsent fortement sur l'avenir des enfants réfugiés. Les troubles post-traumatiques chroniques et les difficultés identitaires sont les deux principaux tableaux rencontrés. M. Vincent note que les enfants reçus en famille d'accueil présentent deux fois moins de symptômes que ceux qui sont accueillis en collectivités. L.Morisseau rend compte d'un travail de supervision réalisé avec une équipe de thérapeutes intervenant dans un camp de réfugiés. Y. Gozlan et P. Savignon témoignent du travail entrepris par Médecins Sans Frontières auprès des ex-detenus bosniaques musulmans réfugiés, en France et en Croatie.

Dans la troisième partie de l'ouvrage, M-R. Moro expose le travail qu'elle a réalisé en Arménie après le tremblement de terre de 1988 qui avait fait entre 25 et 100 000 morts. Les premiers rapports faisaient état de signes psychotraumatiques graves chez 70% des enfants. Il s'agit d'un travail d'action-formation au niveau d'un centre de consultation (pour enfants, familiales, groupes thérapeutiques comprenant un groupe mère-enfants...) situé dans une zone détruite à 75 %, et qui a permis son autonomisation en 18 mois. Les intervenants français ne faisaient pas "à la place" des intervenants locaux, mais intervenaient uniquement dans leur formation et leur supervision. Les difficultés pour recruter et former les thérapeutes, pour construire un dispositif qui tienne compte des potentialités et du savoir-faire de chacun sont précisées, un cas clinique illustre le propos.

Il s'agit donc d'un ouvrage riche faisant le point sur une nouvelle discipline : la médecine humanitaire. Il y a quelques années, en Arménie, un tel dispositif a fait la preuve de son efficacité. Actuellement, en ex-Yougoslavie, une entreprise originale a lieu pour permettre aux thérapeutes locaux de prendre en charge les conséquences du traumatisme psychique. Il nous reste certainement beaucoup à apprendre des conséquences psychopathologiques, beaucoup à dire de la conception américaine de SSPT. La réflexion théorique et l'action thérapeutique sont ici, pour des chercheurs issus de disciplines différentes, un lieu de rencontre et d'échanges prometteurs.

Thierry Baubet

 

 

 

 

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