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Jean Michel Thurin, Une vie sans soi.Clinique et interprétation des maladies psychosomatiques

Éditions Frison-Roche. 1996.

Ce livre m’a profondément intéressé pour deux raisons :

  • La première, c’est que Jean-Michel Thurin décrit avec pertinence et sincérité les cas qu’il a suivis en psychanalyse et en psychothérapie d’une façon telle que sa reconnaissance de Lacan comme maître à penser de la psychanalyse est parfaitement admirable, voire stimulante.
  • La deuxième est que les voies théoriques que nous ouvrent cet auteur sont nouvelles et reprennent largement par ailleurs les théories d’Alexander et de l’école de Chicago.

Jean-Michel Thurin met en effet d’abord en évidence la notion de causalité en psychosomatique et assimile la recherche à celle d’une construction secondaire. Selon lui, la causalité en psychosomatique se situe dans une toute autre perspective. Jean-Michel Thurin rappelle en effet que l’événement qui est décrit comme une valeur causale, comporte en même temps du fait de sa valeur symbolique une mise en danger de ses références habituelles.

Prenant pour base la relation psychosomatique entre la mère et son bébé, il y montre la place de l’événement : la perte de la mère par séparation précoce a des conséquences graves sur la santé de l’enfant . L’absence de la mère est ressentie de façon très variable par l’enfant : le processus de symbolisation “primaire” lui permet cependant d’échapper à la réalité de l’environnement. Les déficiences de ce processus conduisent à l’organisation psychosomatique, ce qui nous amène à nous poser la question de savoir pourquoi certains sujets sont sensibles à la perturbation de l’environnement primaire.

On se rappelle que dans le jeu de la bobine, Freud a décrit une situation symbolique de jeu où l’enfant peut éloigner ou faire revenir son parent perdu. Ainsi la théorie essentielle de l’auteur est que le fonctionnement symbolique assure l’adaptation biologique et la construction subjective. On s’imagine bien mon accord profond avec Jean-Michel Thurin, bien que ma théorie du processus de subjectivation soit différente de la sienne. Pour moi, ce sont les aléas de l’investissement narcissique du bébé par ses parents qui le conduisent à l’expansion et au maillage narcissique, c’est à dire au développement de son soi et de son sentiment continu de vécu psychique.

C’est ici que Jean-Michel Thurin va prendre des exemples précis qui donnent lieu à une description détaillée du matériel présenté par les patients. Lorsqu’il y a désinvestissement du monde extérieur, le sujet, un futur malade psychosomatique, garde une position de spectateur et supporte ainsi la réalité de la perte et de la séparation. Arrivant à des considérations techniques, Jean-Michel Thurin démontre l’importance initiale des événements causatifs et les conséquences du réaménagement initial qu’ils supposent. Pourtant Jean-Michel Thurin ne souscrit pas à la mode qui veut que l’on repère des événements de vie et qu’on les classe suivant leur “importance”; il préfère en effet étudier surtout leurs conséquences sur le mandat du sujet. C’est l’impact de l’événement qu’il faut mesurer : le psychotique fera réapparaître dans son délire les objets manquants, tandis que le malade psychosomatique atteindra son corps pour le même événement non symbolisant. Ainsi J-M.Thurin revient, en terminant le chapitre, , sur le fondement de la somatisation et l’importance d’une séparation réelle et précoce.

On retiendra la remarquable description que J-M. Thurin fait de L’homme aux loups. Freud a longuement rapporté les traumatismes subis par Serge Pankeieff ; il rappelle que le processus analytique a montré que “ son intestin, tel un organisme hystériquement affecté, a commencé à se mêler à la conversation pendant le travail et a retrouvé en quelques semaines une fonction si longtemps entravée.”( p 381 )

Relevant l’importance du traumatisme très précoce chez S. Pankeieff, J-M.Thurin nous apporte une théorie originale, mais surprenante. En effet, il pense qu’à cet âge, c’est à dire à un an et demi, l’enfant est incapable de construire syntaxiquement et sémantiquement la scène à laquelle il assiste. À cela s’ajoute selon l’auteur, la “capture” de certains éléments propres à la scène et qui forment avec l’événement lui-même le souvenir. Or ce souvenir n’est pas accessible par le langage. Il faut donc des éléments concomitants en particulier des affects pour rejeter le souvenir dans l’inconscient : “ à ce titre nous remarquons que la somatisation fonctionne comme le temps permanent d’un événement dont le concept est absent “( p 159).

La théorie finale de l’auteur est donc que, dans le régistre psychosomatique, comme dans le rêve, le fonctionnement se fait dans le cadre du processus primaire, si bien que chaque événement actuel peut réactiver le complexe souvenir inélaboré-somatisation. Ce serait donc à la fondation de ce processus de symbolisation que vise essentiellement le traitement analytique. Nous ne tenons pas à dépasser cette hypothèse de Jean-Michel Thurin qui, on le voit , insiste constamment sur l’importance d’évènements traumatiques précoces. Il va de ce fait étudier la psychothérapie du cancer. Elle est souvent dangereuse si l’analyste ne soutient pas constamment le travail de mise en sens. Il s’appuie énormément sur la description du cas de Mars, décrit par Zorn pour montrer comment cet homme part de son enfance comme une période marquée essentiellement par la solitude, le cynisme et la haine. De tels cas rendent difficiles le processus analytique à cause de la réalité des traumatismes précoces. Il faut que le psychanalyste reste vigilant, qu’il évite la répétition, en particulier dans l’hyperactivité. Lorsque la dépression apparaît, le psychanalyste doit assurer une fonction d’étayage, d’attention et d’investissement particulier, pour éviter le processus de dévitalisation. Il doit également éviter à son patient de se trouver en état de guerre.

Aussi bien nous croyons qu’il s’agit là d’un point intéressant, les conseils de J-M. Thurin rappellent ceux que les psychosomaticiens de l’école de Paris donnent à leurs élèves : il ne s’agit pas d’interpréter le refoulement, mais plutôt d’instituer un rétablissement de relation à la réalité.

Finalement l’auteur parle d’une carence de l’imaginaire chez les somatisants: “il existe tout un imaginaire de jouissance constitué à partir de souvenirs et d’objets qui constituent l’autre monde du sujet.”(p 229). Le temps de la somatisation devient donc le temps obligé de la biologie automatisée qui rend encore le somatisant plus dépendant de l’environnement réel. Dans sa conclusion J-M.Thurin pose la question du langage qui évite la violence intersubjective. La parole permet par exemple une distillation des affects.

Il me semble intéressant de constater qu’en dernier lieu Jean-Michel Thurin retrouve en fin de compte les principes théoriques qui guident l’école psychosomatique de Paris, mais en suivant un itinéraire très différent : il veut donner une place essentielle aux événements traumatiques.

Nous nous félicitons de cette rencontre, d’autant plus que j’ai présenté il a quelques mois une théorie sur l’organisation psychosomatique du bébé : elle permettrait de reconnaître l’existence d’une dépression chez la mère. Elle se situerait de façon métaphorique dans une perspective inversée de celle du paradigme du “still-face”, mais ici, c’est la perte de l’équilibre somatisant chez le bébé qui provoquerait le “still-face” maternel.

Cette métaphore ne saurait être un gage théorique d’une réconciliation entre les lacaniens et les psychosomaticiens de l’école de Paris, mais j’ose espérer qu’elle fera réfléchir les uns et les autres sur l’importance des événements traumatiques causatifs d’une part, et la dépression maternelle qui en est peut-être la conséquence, d’autre part.

Cette note de lecture en tout cas se veut le témoignage d’un lecteur, qui, surpris du sérieux de certaines hypothèses de Lacan, a été séduit par les applications qu’en fait J-M. Thurin. Il les trouve largement compatibles avec celles qui ont été décrites dans le cadre de la pensée opératoire. Son hypothèse sur le rôle du fonctionnement mental du bébé et de ses conséquences permet sans doute de justifier les préoccupations techniques des deux écoles en faveur des somatisants : ne pas abuser de l’interprétation et viser essentiellement à fortifier la personne contre les événements répétitifs.

Pr Serge Lebovici

 

 

 

 

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