![]() |
||
|
|
![]() |
Jean Michel Thurin, Une vie sans soi.Clinique et interprétation des maladies psychosomatiques |
|
|
Éditions Frison-Roche. 1996. Ce livre ma profondément intéressé pour deux raisons :
Jean-Michel Thurin met en effet dabord en évidence la notion de causalité en psychosomatique et assimile la recherche à celle dune construction secondaire. Selon lui, la causalité en psychosomatique se situe dans une toute autre perspective. Jean-Michel Thurin rappelle en effet que lévénement qui est décrit comme une valeur causale, comporte en même temps du fait de sa valeur symbolique une mise en danger de ses références habituelles. Prenant pour base la relation psychosomatique entre la mère et son bébé, il y montre la place de lévénement : la perte de la mère par séparation précoce a des conséquences graves sur la santé de lenfant . Labsence de la mère est ressentie de façon très variable par lenfant : le processus de symbolisation primaire lui permet cependant déchapper à la réalité de lenvironnement. Les déficiences de ce processus conduisent à lorganisation psychosomatique, ce qui nous amène à nous poser la question de savoir pourquoi certains sujets sont sensibles à la perturbation de lenvironnement primaire. On se rappelle que dans le jeu de la bobine, Freud a décrit une situation symbolique de jeu où lenfant peut éloigner ou faire revenir son parent perdu. Ainsi la théorie essentielle de lauteur est que le fonctionnement symbolique assure ladaptation biologique et la construction subjective. On simagine bien mon accord profond avec Jean-Michel Thurin, bien que ma théorie du processus de subjectivation soit différente de la sienne. Pour moi, ce sont les aléas de linvestissement narcissique du bébé par ses parents qui le conduisent à lexpansion et au maillage narcissique, cest à dire au développement de son soi et de son sentiment continu de vécu psychique. Cest ici que Jean-Michel Thurin va prendre des exemples précis qui donnent lieu à une description détaillée du matériel présenté par les patients. Lorsquil y a désinvestissement du monde extérieur, le sujet, un futur malade psychosomatique, garde une position de spectateur et supporte ainsi la réalité de la perte et de la séparation. Arrivant à des considérations techniques, Jean-Michel Thurin démontre limportance initiale des événements causatifs et les conséquences du réaménagement initial quils supposent. Pourtant Jean-Michel Thurin ne souscrit pas à la mode qui veut que lon repère des événements de vie et quon les classe suivant leur importance; il préfère en effet étudier surtout leurs conséquences sur le mandat du sujet. Cest limpact de lévénement quil faut mesurer : le psychotique fera réapparaître dans son délire les objets manquants, tandis que le malade psychosomatique atteindra son corps pour le même événement non symbolisant. Ainsi J-M.Thurin revient, en terminant le chapitre, , sur le fondement de la somatisation et limportance dune séparation réelle et précoce. On retiendra la remarquable description que J-M. Thurin fait de Lhomme aux loups. Freud a longuement rapporté les traumatismes subis par Serge Pankeieff ; il rappelle que le processus analytique a montré que son intestin, tel un organisme hystériquement affecté, a commencé à se mêler à la conversation pendant le travail et a retrouvé en quelques semaines une fonction si longtemps entravée.( p 381 ) Relevant limportance du traumatisme très précoce chez S. Pankeieff, J-M.Thurin nous apporte une théorie originale, mais surprenante. En effet, il pense quà cet âge, cest à dire à un an et demi, lenfant est incapable de construire syntaxiquement et sémantiquement la scène à laquelle il assiste. À cela sajoute selon lauteur, la capture de certains éléments propres à la scène et qui forment avec lévénement lui-même le souvenir. Or ce souvenir nest pas accessible par le langage. Il faut donc des éléments concomitants en particulier des affects pour rejeter le souvenir dans linconscient : à ce titre nous remarquons que la somatisation fonctionne comme le temps permanent dun événement dont le concept est absent ( p 159). La théorie finale de lauteur est donc que, dans le régistre psychosomatique, comme dans le rêve, le fonctionnement se fait dans le cadre du processus primaire, si bien que chaque événement actuel peut réactiver le complexe souvenir inélaboré-somatisation. Ce serait donc à la fondation de ce processus de symbolisation que vise essentiellement le traitement analytique. Nous ne tenons pas à dépasser cette hypothèse de Jean-Michel Thurin qui, on le voit , insiste constamment sur limportance dévènements traumatiques précoces. Il va de ce fait étudier la psychothérapie du cancer. Elle est souvent dangereuse si lanalyste ne soutient pas constamment le travail de mise en sens. Il sappuie énormément sur la description du cas de Mars, décrit par Zorn pour montrer comment cet homme part de son enfance comme une période marquée essentiellement par la solitude, le cynisme et la haine. De tels cas rendent difficiles le processus analytique à cause de la réalité des traumatismes précoces. Il faut que le psychanalyste reste vigilant, quil évite la répétition, en particulier dans lhyperactivité. Lorsque la dépression apparaît, le psychanalyste doit assurer une fonction détayage, dattention et dinvestissement particulier, pour éviter le processus de dévitalisation. Il doit également éviter à son patient de se trouver en état de guerre. Aussi bien nous croyons quil sagit là dun point intéressant, les conseils de J-M. Thurin rappellent ceux que les psychosomaticiens de lécole de Paris donnent à leurs élèves : il ne sagit pas dinterpréter le refoulement, mais plutôt dinstituer un rétablissement de relation à la réalité. Finalement lauteur parle dune carence de limaginaire chez les somatisants: il existe tout un imaginaire de jouissance constitué à partir de souvenirs et dobjets qui constituent lautre monde du sujet.(p 229). Le temps de la somatisation devient donc le temps obligé de la biologie automatisée qui rend encore le somatisant plus dépendant de lenvironnement réel. Dans sa conclusion J-M.Thurin pose la question du langage qui évite la violence intersubjective. La parole permet par exemple une distillation des affects. Il me semble intéressant de constater quen dernier lieu Jean-Michel Thurin retrouve en fin de compte les principes théoriques qui guident lécole psychosomatique de Paris, mais en suivant un itinéraire très différent : il veut donner une place essentielle aux événements traumatiques. Nous nous félicitons de cette rencontre, dautant plus que jai présenté il a quelques mois une théorie sur lorganisation psychosomatique du bébé : elle permettrait de reconnaître lexistence dune dépression chez la mère. Elle se situerait de façon métaphorique dans une perspective inversée de celle du paradigme du still-face, mais ici, cest la perte de léquilibre somatisant chez le bébé qui provoquerait le still-face maternel. Cette métaphore ne saurait être un gage théorique dune réconciliation entre les lacaniens et les psychosomaticiens de lécole de Paris, mais jose espérer quelle fera réfléchir les uns et les autres sur limportance des événements traumatiques causatifs dune part, et la dépression maternelle qui en est peut-être la conséquence, dautre part. Cette note de lecture en tout cas se veut le témoignage dun lecteur, qui, surpris du sérieux de certaines hypothèses de Lacan, a été séduit par les applications quen fait J-M. Thurin. Il les trouve largement compatibles avec celles qui ont été décrites dans le cadre de la pensée opératoire. Son hypothèse sur le rôle du fonctionnement mental du bébé et de ses conséquences permet sans doute de justifier les préoccupations techniques des deux écoles en faveur des somatisants : ne pas abuser de linterprétation et viser essentiellement à fortifier la personne contre les événements répétitifs. Pr Serge Lebovici
© Carnet Psy. Tous droits réservés. |