![]() |
||
|
|
![]() |
Didier David et Sylvie Gosme-Séguret, Le diagnostic prénatal, aspects psychologiques |
|
|
Éditions ESF, 1996. Accordons-nous un moment de rêverie. Imaginons un groupe de soignants tous concernés par la période prénatale. Constitué de gynécologues-obstétriciens, sages-femmes, pédiatres, psychiatres, échographistes, épidémiologistes, cytogénéticiens, foeto-pathologistes, psychologues... il se réunirait mensuellement et débattrait des enjeux bio-psychiques et éthiques de la grossesse et de ses avatars. Idée originale sans doute, mais en létat chimérique ! Largumentaire fataliste est connu depuis léchec immobilier de la tour de Babel : une telle réunion produirait une cacophonie stérile car cliniciens de lâme et du corps ne parlent pas plus la même langue que les multiples spécialistes du pré et du post-natal. Orchestrée par Didier David et Sylvie Gosme-Séguret, la publication de cet ouvrage est un authentique démenti de ce scepticisme encore trop souvent, sur le terrain, source de clivages et de résistances opiniâtres. Témoignage vivant de six années de fonctionnement dun groupe fondé justement sur linterdisciplinarité, ce livre est pour les professionnels de la périnatalité et de la petite enfance une invitation mobilisatrice à lenrichissement apaisant de ce que les deux animateurs du groupe nomment la « parole multiple et commune » qui favorise laccueil et la mise en mots de ces « choses indéchiffrables qui arrivent dans notre pratique, à chacun dentre nous, chaque jour» et qui font «surgir en nous des émotions, des peurs, des paroles». Ces « choses », ce sont la mort, la douleur, la malformation si effractantes dans linstitution maternité, temple moderne de la fécondité. De fait, à la lecture de cet écrit, il apparaît clairement combien le fil rouge transdisciplinaire de labord psychologique du diagnostic prénatal permets de rentrer de plein pied dans la complexité -virtuellement tragique- des multiples visages de la parentalité et de la filiation. Plus encore, à linstar de lhistorique de la foetologie brossé par P. Cesbron, cette fenêtre épistémologique contemporaine révèle avec acuité les dangers défensifs et la potentialité dynamique du « couple parents-soignants » durant lanténatal. Lors du suivi coutumier dune grossesse et en particulier à loccasion des succesives échographies, il existe un risque de malentendus car parents et opérateur nont pas, en dépit des apparences, la même démarche. En regard de limaginaire parental, le dépistage objectivant du médecin « est toujours une effraction, un bris de clôture, un viol du secret. Cette effraction serait-elle légitimée par une fonction eugénique? » interroge L. Gourand. Quand une suspicion danomalie foetale entraîne un bilan diagnostic dans un centre spécialisé cette question prend toute son ampleur. Il existe alors trois chemins possibles (A. Bizot, A.M. Cazenave-Robert, C. Millot) : soit le bilan savère normal, soit il fait apparaître une maladie ou une malformation soignable ou opérable, soit, enfin, latteinte nest pas curable et le « diagnostic prénatal devient le cadre dune indication dinterruption médicale de grossesse » quétudie J.-P. Legros. Dans ces trois cas, parents et professionnels peuvent schématiquement osciller entre deux polarités. Dans des registres distincts mais en étroite homéostase, ils peuvent se figer de concert dans une paralysie psychique face à la sidération induite par la menace où la confirmation traumatiques dune anomalie foetale. A contrario, en investissant ensemble des rites réanimant la symbolisation de lirreprésentable (D. David), ils peuvent établir que lenfant-foetus, monstrueux ou mort, « appartient à lhumanité, même et surtout si la loi et la société len ont exclu » (M. Dumoulin). On accordera une particulière attention aux propositions pionnières de ce dernier auteur qui, avec ses collègues de Lille, propose une critique constructive de la « réalité juridique » et sociale des décès denfant en maternité favorisant la prévention des deuils pathologiques. Sur ce même sujet, le rôle éminent de la sage-femme amenée à « accompagner la mort au milieu de la vie » (E. Blanchard) est emblématique. Le clinicien périnatal sera aussi sensible aux propos éclairants de L. Frémont et J. Israël sur le rôle du père et pas moins à ceux de O. Chouchéna et M. Soulé sur le vécu des grands-parents et de la fratrie lors de ces tragédies. Les thèmes de labandon et de lautopsie sont généralement des candidats privilégiés au refoulement collectif : les écrits de F. Peille et N. Mulliez sopposent avec un discernement créatif à cette répétition. De son coté, B. Golse, nous rappelle un précieux paradigme théorique utile pour toute réflexion clinique périnatale car profondément générique. Il se réfère à la conceptualisation des « contenants psychiques » initié par W. Bion et résume ainsi le débat en notant : « les parties non nées du foetus sont probablement celles qui nont pu être encore contenues par aucun autre psychisme ». Psychothérapeute en maternité, je remarque à lissue de cette revue une absence. Je pense aux angoisses parentales de malformation pendant la grossesse. À mon sens, elles auraient mérité une réflexion psychologique et psychopathologique à part entière. Elles sont trop rarement évoquées dans la littérature et pourtant si récurrentes en clinique quotidienne. Le vécu du diagnostic prénatal est certainement, en partie, prédéterminé par la nature structurale variable de cet affect, si représentatif de la signification unique de chaque maternité et central dans la sémiologie dune stratégie préventive prénatale. Sur le fond, la rencontre d'un désir parental d'un enfant imaginaire parfait et d'un idéal médical tout puissant peut favoriser une vaine croyance dans la maîtrise de la "nature" dans ce qu'elle a de plus énigmatique : la sexualité, la douleur, la mort. Pourtant, certains dénouements périnatals n'en illustrent pas moins, parfois cyniquement, les limites de cette illusion et le jeu combiné permanent d'Éros et de Thanatos. Merci à D. David, à S. Gosme-Séguret et à tous les membres du groupe de Saint-Vincent-de Paul de nous en livrer, a capella, une mise en scène et en sens, stimulante pour notre clinique. Sylvain Missonnier
© Carnet Psy. Tous droits réservés. |