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Michèle Perron-Borelli, Dynamique du fantasme

Éditions Puf, 1997.

Dynamique du fantasme de Michèle Perron-Borelli est une importante réflexion sur l'origine de la vie psychique et sur les processus de pensée. L'ouvrage écrit dans un style précis et clair, permet au lecteur de parcourir avec aisance et plaisir la théorie du fantasme telle qu'elle se déploie dans l'oeuvre freudienne, comme de cheminer vers des avancées théoriques plus complexes et des hypothèses métapsychologiques nouvelles.

Le fantasme est omniprésent dans le champ théorique de la psychanalyse aussi bien que dans sa pratique, rappelle Michèle Perron-Borelli au départ de son livre. Dès l'origine comme dans les développements théoriques ultérieurs, le fantasme s'est toujours trouvé lié à la notion d'inconscient, comme au rôle majeur attribué par Freud à la sexualité. Aussi M.Perron-Borelli évoque -t-elle, au préalable, les différentes étapes de la découverte freudienne en décrivant les émergences successives de la notion et en soulignant les recentrements métapsychologiques qui en ont marqué l'évolution. Elle montre comment la notion de fantasme se déploie à partir de 1908 avec l'étude du petit Hans notamment et comment elle semble s'effacer en 1915 au profit de la notion de représentation au moment où la psychanalyse de "l'homme aux loups" lui donne en même temps toute son ampleur, en particulier avec la question des fantasmes originaires.

Le statut du fantasme vient en effet s'articuler dans la suite de l'oeuvre freudienne avec les notions connexes de représentation et de pensée. Aucune pensée, en effet, ne peut rester vivante si elle ne s'alimente pas aux sources du fantasme. "La pensée qui se déploie dans la cure analytique ne peut y trouver de valeur et d'efficience que parce qu'elle permet l'actualisation des mouvements pulsionnels et des fantasmes en les exprimant en un discours vivant."

Michèle Perron-Borelli fait remarquer que l'organisation structurelle du fantasme a pour fonction de mettre en relation le sujet et l'objet de son désir par la médiation d'une représentation intermédiaire dont le prototype est une représentation d'action. La structure fondamentale du fantasme est en effet une structure ternaire. Dans le fantasme de séduction (par exemple "X séduit Y") on retrouve le séducteur et une "action de séduction" qui vise l'objet à qui s'adresse cette séduction. C'est donc le terme intermédiaire, la représentation d'action qui spécifie le fantasme de séduction, cette représentation d'action condensant des significations multiples. M. Perron-Borelli souligne l'importance que prend, à la base de toute fantasmatique et dans ses formes les plus primitives, le jeu des représentations d'action. "Car les premiers fantasmes nous apparaissent bien comme une transposition, sous forme de représentations, de processus qui sont agis avant d'être représentés". Ces protofantasmes sont surtout centrés autour de verbes pulsionnels tels que avaler, expulser, pénétrer, détruire; ils constituent "la matrice originelle du fantasme". Cette matrice originelle du fantasme décrit le temps inaugural dans lequel convergent l'émergence de la représentation et la constitution du lien intrapsychique à l'objet.

A cette organisation structurelle du fantasme correspond diverses potentialités de transformation qui confèrent à la production de fantasmes une fonction organisatrice essentielle. M. Perron-Borelli illustre cette dynamique de transformation en étudiant, en particulier, les différents sens latents du fantasme de "un enfant est battu". L'analyse du fantasme de l'enfant battu montre en effet comment la représentation de l'action de battre, invariante au cours des transformations du fantasme, en constitue comme le pivot autour duquel s'articulent les diverses substitutions du sujet et de l'objet du fantasme. C'est cette représentation d'action qui fait lien entre les protagonistes du fantasme. C'est cette représentation d'action qui est "porteuse" de la motion pulsionnelle et de sa valence affective.

Ainsi Michèle Perron-Borelli souligne-t-elle les fonctions médiatrices du fantasme ainsi que ses fonctions de liaison. Cela revient à reconnaître au fantasme et à l'activité fantasmatique un rôle essentiel, dans l'organisation psychique. Si une telle fonction organisatrice est habituellement attribuée aux "fantasmes originaires" (séduction, castration, scène primitive), M.Perron-Borelli soutient ici l'idée que toute formation fantasmatique implique et constitue en elle-même un processus organisateur. Le fantasme est, en effet, constitutif des débuts de l'organisation psychique non seulement par les contenus qu'il met en représentation (fantasmes de dévoration, d'incorporation, de séparation), mais du fait même de sa propre organisation. Il est à la fois organisateur par sa nature et par sa fonction.

Un chapitre passionnant consacré aux fantasmes originaires rappelle l'intérêt très précocément accordé par Freud aux "scènes originaires", aux "scènes vues et entendues", c'est-à-dire à tous les événements traumatiques de nature sexuelle. C'est après avoir parlé pour la première fois de "scène primitive", de "urzcène" que Freud entreprendra son autoanalyse systématique, mettant à jour ses propres souvenirs d'enfance et ses fantasmes refoulés. La découverte des "scènes primitives" comme prototypes des fantasmes originaires, semble bien renvoyer à l'origine de la découverte freudienne...

Il faudra, cependant, encore de nombreuses années avant que le terme de "scène primitive" en vienne à désigner plus explicitement les rapports sexuels des parents. Après l'étude du fantasme de castration du petit Hans, l'analyse de "l'homme aux loups" et l'élaboration du souvenir ou du fantasme de la scène du coït des parents, permettront une véritable mutation théorique, "fédérant" les trois fantasmes originaires de séduction, de castration et de scène primitive dans leur définition explicite et définitive.

L'auteur montre en particulier que la haute fonction organisatrice du fantasme de scène primitive, passe par les infinies possibilités de faire varier les positions du sujet, celui-ci étant à la fois observateur d'une scène dont il est exclu et projeté dans cette même scène par identification à ses protagonistes. Le rôle central de ces fantasmes originaires, en particulier du fantasme de scène primitive qui condense les deux autres, est d'être particulièrement organisateurs, parce qu'ils constituent des schèmes à la disposition du sujet, par lesquels les nouvelles expériences pourront prendre sens. M. Perron-Borelli rappelle en particulier qu'A. Green considère ces fantasmes originaires comme des "matrices symboliques".

Ces fantasmes originaires, réduits à la classique trilogie séduction, castration, scène primitive, ne peuvent suffire à définir ou à décrire le complexe d'Oedipe. Néanmoins la référence à l'oedipe reste fondamentale en ce qui concerne leur fonction organisatrice. En effet, ces fantasmes originaires n'ont pas de valeur organisatrice en eux-mêmes. Dans les structures limites ou borderline, ils prolifèrent sans relever du primat organisateur de l'oedipe. L'auteur montre que ces fantasmes originaires n'acquièrent de valeur organisatrice que du fait de leur articulation dynamique et de leur organisation en structure. C'est cette organisation en structure que réalise la configuration oedipienne des fantasmes originaires.

André Green a insisté sur l'idée que les fantasmes originaires constituent des schèmes symboliques organisés en "réseau". Les plus "organisateurs" sont dès lors ceux qui permettent de générer un grand nombre de représentations en leur conférant une certaine cohérence. “La chaîne des équivalences symboliques, "sein, fèces, pénis, enfant" peut à cet égard constituer un exemple privilégié d'"une mise en réseau", à la fois diachronique et synchronique, des transformations qui peuvent s'opérer à partir d'un fantasme de perte, allant de la perte primordiale du sein au fantasme de castration(p.191)”.

Ce chapitre permet également à l'auteur de rappeler la conception freudienne de l'originaire. L'enfant aurait une capacité innée à développer ses propres fantasmes originaires au contact des événements de son enfance, mais aussi à partir d'un héritage ancestral d'ordre phylogénétique. Michèle Perron-Borelli laisse ouverte la discussion entre l'origine phylogénétique, transgénérationnelle ou culturellement transmise de ces fantasmes. Cependant, elle rappelle que "l'organisation des fantasmes inconscients des parents venant sans cesse modeler les expériences relationnelles de l'enfant, c'est elle qui peut être tenue pour le déjà-là de l'ontogenèse”(p.178).

Pourquoi, en fin de compte, questionne M. Perron-Borelli la trilogie classique des fantasmes originaires a-t-elle gardé tant de crédit dans la pensée psychanalytique? À cette question, l'auteur suggère que les fantasmes que l'on peut dire originaires seraient ceux qui sont susceptibles de constituer des organisateurs symboliques de la psychosexualité. L'ancrage dans une théorie du traumatisme reste ici fondamental. Les fantasmes originaires sont ceux qui permettent le mieux de lier et de symboliser les traumatismes les plus fondamentaux relatifs à la sexualité. Traumatismes auxquels tout sujet humain se trouve inexorablement confronté. "Inéluctable séduction maternelle, liée au désir de la mère et à ses effets structurants. Inéluctable exclusion du couple parental nécessaire à la constitution d'une triangulation fondatrice de l'autonomie du sujet. Inéluctable découverte de la différence des sexes qui fonde l’identité sexuelle autour des fantasmes de castration".

Ces fantasmes peuvent donc être considérés comme "originaires" de l'organisation psychique de par leur potentialité à lier, dans l'ordre du sexuel, les traumatismes narcissiques les plus fondamentaux. Cette référence à l'ordre sexuel déjà repérable dans de nombreux travaux contemporains (chez A.Green Les chaînes d'Eros, ou Jean Cournut Epître aux Oedipiens par exemple) permet à M.Perron-Borelli de proposer l'hypothèse qu'une des fonctions essentielles du fantasme est sans doute de sexualiser, c'est-à-dire de mettre en représentation sexuelle et d'investir libidinalement ce qui menace de la manière la plus essentielle les besoins du Moi.

Bien d'autres mises en perspective parcourent ce livre très inventif qui, à partir d'un commentaire et d'une discussion très serrée des apports contemporains, propose de nombreuses hypothèses. Avec l'idée d'une "matrice originelle" du fantasme, M. Perron-Borelli décrit en particulier un modèle d'émergence dans lequel convergent l'investissement de l'objet et celui de la pensée. Cette métaphore matricielle décrit l'émergence psychique du sujet et de ses premières représentations. Cette "matrice originelle du fantasme" est également décrite comme un champ d’interactions. Les pages concernant son organisation en champ transitionnel sont d'une grande pertinence. Cette théorie d'une "matrice originelle" du fantasme, considérée comme champ d’interaction et champ processuel, est le lieu métaphorique dans lequel se joue et s'élaborent les conflits fondamentaux. Ce modèle heuristique est donc conçu comme une matrice de symbolisation. On voit que M.Perron-Borelli place la fonction symbolisante à la base de tout processus psychique.

Jean-François Rabain

 

 

 

 

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