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Jean Cournut, Épître aux oedipiens |
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Éditions Puf, 1997. Si "le style est de l'homme même", comme l'écrit Buffon, quel homme ce Jean Cournut ! Son livre, en effet, séduit tout dabord par un style. A la fois alerte et profond, fougueux et inventif, solide et synthétique, mais pétillant comme le champagne, cette Epître aux oedipiens se caractérise par un mot qu'il est rare d'évoquer à propos des écrits psychanalytiques : l'humour. Vaste survol théorique relançant les mille questions posées par la clinique, l'ouvrage fourmille, en effet, d'images percutantes comme de formules provocatrices, ne dédaignant ni le recours au "witz" freudien, ni la verve inventive de nos meilleurs auteurs, même si le but (sérieux) du livre est d'interroger les limites (ou les impasses) de la théorie psychanalytique. Le regard que Jean Cournut jette sur la clinique contemporaine, à la fois perspicace et amusé, l'amène au passage à brosser quelques remarquables tableaux et "caractères", dans lesquels chaque clinicien reconnaîtra les visages multiples de la clinique d'aujourd'hui. La Bruyère n'est pas loin, auquel ce livre semble avoir été dédicacé. Trois chapitres, trois mises en perspectives forment le corps du livre, abordant successivement les registres du pulsionnel, du passionnel et du sexuel. Dans le premier chapitre, J. Cournut se propose de donner toute sa signification et sa force au complexe d'oedipe qui décrit la situation fondamentalement tragique de l'être humain. Le complexe de castration, qui lui est étroitement associé, permet de transformer la formule : "être ou ne pas être" en un :"en avoir ou pas" ! La dramatisation du conflit oedipien est, en effet, incarnée, elle se joue sur le corps sexué, ou plutôt sur le corps sexué des trois protagonistes, marqués par la différence des sexes et des générations. Le complexe de castration inscrit dans le corps sexué la coupure et la copule qui fondent la symbolisation et, somme toute, le passage de la nature à la culture. Il est organisateur de l'intrapsychique, véritable clef de fonctionnement, au sens musical du mot, de l'appareil qui transforme et représente ce qu'il perçoit du dehors et de lui-même, c'est-à-dire son dedans pulsionnel. C'est cette même lecture, dynamique et hiérarchisée que J. Cournut utilise pour définir les différentes articulations des fantasmes originaires entre eux. Le fantasme de castration, en particulier, vient prendre place dans la continuité évolutive et constructive de ces organisateurs psychiques que sont les fantasmes originaires. Il vient, en particulier, limiter, censurer, signifier, négocier la folie érotique (et destructrice) du fantasme de scène primitive. Ainsi, ce fantasme de castration "de l'organe le plus excité, le plus narcissiquement investi est au coeur d'un ensemble structurel qui inclut, menace, angoisse, complexe et fantasme originaire". Le schéma de la coupure et de la copule, de la menace et de la négociation, reste "prévalent dans l'ensemble théorique qui fonde la vision de l'homme sexué que se donne la psychanalyse". Dans le deuxième chapitre sur le "Passionnel", J. Cournut considère les seuils d'intensité affective. "Tout dépend du quantitatif", écrivait Freud et tout le travail de l'appareil psychique consiste à traiter cette force toujours excédentaire de la psyché qu'il faut perpétuellement ramener à un niveau supportable et conciliable. J. Cournut rappelle l'opposition, schématique certes, mais réelle, de deux écoles de pensée bien différentes. Celles plutôt anglo-saxonnes et héritières de Melanie Klein qui explorent l'affectif dans ses émergences les plus primaires et pour lesquelles le complexe d'oedipe et le complexe de castration ne sont que des épisodes tardifs dans la vie psychique des individus; et celles plutôt françaises influencées par J.Lacan, "qui déchiffrent la signification et ne la trouvent, ou à défaut ne la construisent, que dans le conflit oedipien et la négociation d'un manque". Vieux débat toujours actuel: la force ou le sens? "La lignée freudienne et davantage encore la lacanienne serait-elle plus "paternelle" et masculine, alors que la lignée kleinienne serait pour sa part plus "maternelle" et féminine? J. Cournut souligne le caractère réducteur de ces oppositions : la raison ou l'obscur, le clair ou le continent noir ? La tête ou le ventre ? Plus psychanalytique : l'homme de parole déjà chez l'enfant ou l'enfant fou persistant encore dans l'adulte ? Dépassant ce schématisme, J. Cournut se propose de décrire les pulsations de la psyché, les seuils et les limites qui en règlent les perpétuels mouvements. Ausi bien le schéma spatial de la topique freudienne paraît-il insuffisant parce que trop statique. On conçoit mieux un ensemble éminemment mobile, qui se fait et se défait avec ses pulsations, ses battements et ses syncopes. Un mobile de Calder plutôt qu'un stabile, ou plutôt un Tinguely, plus les sentiments ...et la parole. Ainsi, "l'ordinaire de la passion" (titre d'un livre récent de J. Cournut), dans la clinique quotidienne, implique-t-il toujours le débordement pulsionnel -ou passionnel- une pulsation de liaison-déliaison représentant la vie même et dont l'équilibre est toujours à recommencer. Cette clinique des seuils permet à J.Cournut de brosser quelques magnifiques portraits et "caractères" qui n'ont rien à envier à notre La Bruyère. Le "défoncé", le "désertique", le "galérien", l'"errant", le "fonctionnaire" ou "l'assuré social" revendiquant, fier de faire de sa castration un dossier, sont parmi les plus réussis. Confronté à la troisième question : "Qu'est-ce que le sexuel veut dire?", J. Cournut rappelle que la psychanalyse ne s'occupe pas de sexualité mais de psychosexualité, c'est-à-dire d'un ensemble de représentations affectées refoulables, symbolisables qui traduit le phénomène somatique. S'ouvre ici la question des définitions, des messages et des conditions du "sexuel". Avec tout d'abord ce constat: "Je veux de l'autre". De l'autre, certes mais pour quoi faire ? Face à l'insistante question, J. Cournut nous invite à parcourir avec lui les différentes mises en forme que la théorie psychanalytique propose. Un sexuel de cohésion ? Cet autre qui me regarde assure ma cohésion, mais cet autre il est injoignable, intermittent, chacun restant sur son quant à soi. Lui fait face, un sexuel de séparation avec coupure,castration, cette différence inscrite sur le corps de l'autre. Mais aussi, naturellement, copule, possibilité de liaison ou de conjugaison. Un sexuel d'opposition, avec les paires contrastées, masculin/féminin, actif/passif, phallique/châtrée, sadique/masochique. Un sexuel de possession : prendre l'autre, le pénétrer, le prendre en soi. Encore faudra-t-il préciser pour l'aimer ou le détruire, pour l'évacuer ou le ravir. Un sexuel de réputation : que dire en cette fin de XXème siècle, du "désir de pénis" chez le femme, et du refus de la féminité chez l'homme (qui pense "par erreur" qu'il s'agit de castration), par quoi Freud semble conclure son oeuvre en 1937, en évoquant le "roc" sur lequel bute toute analyse? "Châtré" ne convient pas lorsqu'on parle des femmes. Un sexuel d'explication : J.Cournut rappelle ici (rejoignant D.Winnicott) que la femme se trouve du côté de l'être, comme de l'avoir positif. "Elle a tout pour plaire" ! "En cas de doute, un bijou peut rassurer !" . Les pages sur le sexuel de totalisation (Schreber veut jouir à la fois en homme et en femme), le sexuel de destruction ("et mourir de plaisir"), le sexuel de pulsation où s'opposent passivité féminine d'accueil et passivité destructrice, masochisme gardien de la vie et masochisme mortifère poursuivent avec verve cette évaluation. Que conclure? Lisez le livre...si vous êtes un oedipien ! Jean-François Rabain
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