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Patrick Lemoine, Droit d’asiles

Éditions O. Jacob, 1998.

Joseph Plantaz, "Jojon", infirmier psychiatrique à l'hôpital du Vinatier de Bron, nous plonge de 1937 à 1945 dans la vie quotidienne du traitement moral de la folie. Nous découvrons avec lui la machinerie administrative qui régit jusque dans ses moindres détails la vie quotidienne des 2800 malades dont elle est garante. Mais cette quotidienneté asilaire n'est qu'un simulacre. Elle n'est plus ce socle silencieux et rassurant sur lequel s'érige toute expérience nouvelle mais la prescription systématique d'un ordre nouveau que seules peuvent venir troubler la « crise » ou la mort. La place de l'homme malade s'y résume trop souvent à l'emploi qu'il tient dans cette économie close. La subjectivité y est moins à libérer qu'elle n'y est à arraisonner.

Comment cet ordre là va-t-il résister au basculement d'une Europe en guerre ? Patrick Lemoine, psychiatre, chef de service au Vinatier, nous convie à cette réflexion. Celle-ci s'organise autour d'un constat tragique : 40000 malades mentaux sont morts de faim et de froid pendant la seconde guerre mondiale; le Vinatier a perdu 2000 patients de plus que ne l'aurait voulu la mortalité habituelle. Cette surmortalité ne s'explique pourtant pas par une situation générale affectant également tous les patients hospitalisés. Les hôpitaux généraux furent en effet relativement épargnés par la mort. Que s'est-il passé ? Patrick Lemoine se refuse à assumer une place d'historien et à établir des responsabilités mais il use de sa liberté de romancier pour suggérer quelques explications. Il dénonce ainsi l'autonomie des structures organisationnelles promptes à dissoudre dans leurs nécessités propres le but qu'elles doivent servir.

Ainsi, rien ne distinguerait en apparence un camp de la mort (Jojon est déporté à Buchenwald) d'un asile d'avant guerre : même perte de liberté, mêmes préoccupations hygiéniques, même disparition de la subjectivité dans la masse, même utilisation des plus valides pour les corvées de la collectivité. Certes, la mort était à Buchenwald l'ultime raison de la structure. Au Vinatier elle apparaît au contraire contingente. Mais c'est justement cette contingence qu'il faut questionner. Ne tiendrait-elle pas dans la faiblesse des visées de chacun des acteurs de cette organisation ? Faiblesse du politique pour lequel l'asile était une lointaine préoccupation, faiblesse de l'exécutif qui voyait surtout là un instrument de l’ordre public, faiblesse des liens familiaux qui, déjà altérés par la maladie, ne résistent pas à l'internement, faiblesse des aliénistes trop souvent spectateurs distants et cultivés du fait pathologique, faiblesse des infirmiers pris par la violence du lieu, faiblesse des administratifs rivés sur leurs lignes comptables. Sur ce fond noir d'insuffisances accablantes vacillent quelques lueurs d'espoir. Celles des tentatives balbutiantes de désinstitutionnalisation, celles de ces hommes, médecins, infirmiers, directeurs d'hôpitaux qui refusent la sanction définitive de l'enfermement.

Ce roman suscite une curiosité historique qu'il ne comble pas toujours. Il nous touche par la mise en scène d'un risque toujours présent. Celui de la disparition des malades derrière des dispositifs médico-administratifs. Celui qui consiste à limiter le soin en psychiatrie à une relation d'assistance, dans l'ordre d'une dépendance, médicale, sociale, alimentaire. Faute d'une inscription du soin dans l'espace propre des relations interhumaines, c'est à dire dans le registre de la mutualité, de l'Etre-pour-Autrui, dans la catégorie heideggerrienne du Souci, ce risque d'ordinaire bien théorique peut sans doute se réaliser violemment. Il suffit que les circonstances ébranlent le fondement de cette assistance. Même si les pratiques psychiatriques ont beaucoup changé, nulle organisation de soins ne saurait par elle-même éliminer ce risque : seul l'engagement des soignants auprès d'un patient et non au service d'un système (quelque justifiable soit-il) semble de nature à éviter le pire. Le livre de Patrick Lemoine nous le rappelle avec élégance.

Jean-Marc Henry

 

 

 

 

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